Napoléon messie et démiurge

Napoléon Ier sur le trône impérial de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1806). Napoléon Ier sur le trône impérial de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1806).

La vie, la fin et le souvenir de Bonaparte et du Christ recèlent des points communs qui expliquent la naissance du mythe napoléonien – et sa longévité. C’est la thèse défendue par une chercheuse corse dans Napoléon et Jésus. L’avènement d’un messie.

Il y a de quoi être interloqué. Marie- Paule Raffaelli-Pasquini le sait. Placer côte à côte Jésus et Napoléon, le Christ et le vainqueur d’Austerlitz, le Fils de l’Homme et l’empereur des Français «peut choquer ou paraître aberrant. L’un n’est que paix et amour, l’autre a semé lamort partout sur son passage». Mais, ajoute l’autrice corse de l’ouvrage – sa thèse de doctorat remaniée (voir encadré) –, on trouve, en s’y intéressant de près, des parallèles: leur parcours «en cloche» avec un point culminant et une chute, la conscience de leur rôle, leur aura et leur postérité.

Ainsi que le Christ, Napoléon vient d’une région modeste et reculée. «De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon?», demande Nathanaël dans l’évangile de Jean. Au 19e siècle, la Corse n’était guère mieux vue.

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L'ART DE LA PROPAGANDE

Ils évoluent discrètement «jusqu’à leur zénith à la trentaine et arrivent comme une révélation dans l’histoire, au bon endroit au bon moment, note Marie-Paule Raffaelli-Pasquini. Ils répondent à une aspiration populaire à une époque où l’on attend un sauveur.» Dans l’Antiquité, les juifs espèrent un messie qui les délivrera du joug de Rome. Après les bouleversements de la Révolution, le recul de la religion et la disparition de la monarchie, le peuple français manque d’une figure tutélaire.

14B EM23La vie publique du Christ commence avec son baptême dans le Jourdain et sa prédication. Celle de Bonaparte avec la campagne d’Italie. Tous deux ont conscience de leur rôle. Et Napoléon se met très vite en scène. Lors de la campagne d’Egypte, il visite un lazaret à Jaffa. Il n’aurait fait que le traverser, selon certains témoignages; il y aurait aidé à transporter des pestiférés, selon d’autres. C’est la deuxième version qui est retenue au moment de commander à Antoine-Jean Gros une toile immortalisant la scène. Il y a dans cette représentation quelque chose du Christ thaumaturge guérissant les malades par son seul toucher.

Napoléon maîtrise l’art de la propagande et cultive l’ambiguïté religieuse. Il crée un saint Napoléon et profite de la dévotion à son égard. Il fait aussi rédiger un catéchisme condamnant à la damnation ceux qui manquent à leurs devoirs envers lui. Et si le Christ est le Verbe fait chair, l’empereur des Français – il se sacre lui-même en 1804 – se pose en Verbe performatif, en démiurge, en créateur. Il donne à la France sa loi: le Code civil.

«Puis tous deux sont précipités dans leur chute par leurs détracteurs, relève encore Marie-Paule Raffaelli-Pasquini, avant leur résurrection. Réelle pour l’un si l’on est croyant,métaphorique pour l’autre.» Un tableau d’Horace Vernet montrera même l’empereur des Français sortant de son tombeau...

Il est aussi question, au moment de son exil, de son martyre, de son chemin de croix, de son calvaire et de son destin de messie. Ces mots-ci, ne les utilise-t-on pas souvent dans le langage courant? «Quand les mots sont galvaudés, ils ne suscitent pas de réaction, nuance la docteure ès lettres. Ici, ils ont un impact. Son martyre est plus qu’un simple mot, il a une résonance. Si ses contemporains ne l’avaient pas considéré comme un sauveur, la propagande n’aurait pas pris.»

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TOUT SAUF L’INDIFFÉRENCE

«C’est l’Antéchrist en personne, j’en suis sûre!», écrit Anna Pavlovna Scherer dans le roman Guerre et Paix de Léon Tolstoï, dont l’action se situe durant les guerres napoléoniennes. La «légende noire» de Bonaparte renforce aussi son mythe. «Il est toujours présenté comme un messie, le préfigurateur d’un monde nouveau, mais du côté du mal, analyse Marie-Paule Raffaelli-Pasquini. C’est l’autre côté du miroir, de même qu’avant sa chute Lucifer était l’archange porteur de lumière.»

En Russie, le clergé appelle à la guerre sainte contre le monstre, l’assassin, l’usurpateur auteur d’horreurs et d’atrocités. En Espagne aussi. En France, il ne fait guère l’unanimité. «Les romantiques lui sont hostiles, le traitent d’ogre sanguinaire, d’étranger, de parvenu», souligne la chercheuse. Haine ou admiration, les sentiments sont exacerbés. Napoléon «est un être qu’on aime plus que les autres et qu’on déteste plus que les autres». Il n’y a pas d’indifférence face à cet homme qui bouscule son siècle, fait et défait souverains et Etats. Marie- Paule Raffaelli-Pasquini15A EM23 en revient au sens du mot sacré: «Il vient d’un adjectif latin qualifiant un objet à adorer et à exécrer en même temps. Napoléon est un être sacré entre autres à cause de cette ambivalence».On peut, dans une même vie, l’adorer et le détester. Chateaubriand, qui ne l’épargne pas durant son règne, «vit une sorte de conversion à sa mort» et évoque dans ses Mémoires d’outre-tombe autant un tyran qu’un «grand homme».

UN CAS UNIQUE

Un «homme vaste», écrit Victor Hugo dans Les Misérables, qui devait tomber à Waterloo parce qu’il «troublait l’équilibre» – «Il gênait Dieu», lit-on dans le chapitre consacré à la bataille. La littérature reflète l’époque: «Qui le remplacera?», se demande Julien Sorel qui, dans Le rouge et le noir de Stendhal, cache dans une boîte un portrait d’un empereur honni après la Restauration. «Il y avait un culte obscur, une religion des catacombes, note Marie-Paule Raffaelli- Pasquini. Cela fait penser, toutes proportions gardées, aux premiers chrétiens qui devaient dissimuler leur foi.»

Une personne sacrée, suivie et contestée, trahie, qui souffre et dont les partisans sont pourchassés. Tel est Jésus. Et si tel est Napoléon, tel est aussi Louis XVI, exécuté par les révolutionnaires et qui, sur l’échafaud, s’écrie mourir innocent de tous les crimes qu’on lui impute. Personne ne voit pourtant en lui un messie. «Ce qui les distingue, c’est le charisme, assure la Bastiaise. Louis XVI était effacé et coupé du peuple. Napoléon bénéficie de la ferveur d’un peuple qui a besoin de renouer avec le sacré. Il sait sublimer le pouvoir à travers sa personne.»

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La propagande se déploie encore après sa mort, le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases tenant lieu d’évangile. L’exilé y explique ses pensées et ses actes, se montre en homme souffrant qui pardonne – il ne veut pas être vengé – et s’offre en sacrifice. A travers son témoignage et sa version de son histoire, «il veut répandre sa propre bonne nouvelle», conclut Marie Paule Raffaelli-Pasquini. Qui signale une dernière similitude entre l’empereur des Français et le Christ: «Aujourd’hui encore, beaucoup ont le Mémorial dans leur bibliothèque, mais peu l’ont lu. Comme l’Evangile».

 

Un sujet compliqué à traiter

15B EM23Corse comme Napoléon, Marie-Paule Raffaelli-Pasquini n’avait pas d’affinités particulières avec l’empereur des Français. Ce n’est qu’au moment de son doctorat, après ses études de philosophie et de lettres modernes, qu’elle s’est intéressée à lui: son directeur de thèse lui avait proposé de traiter un sujet en lien avec le personnage à l’approche du bicentenaire de sa mort. Mais que dire de nouveau alors que, depuis le 5 mai 1821, il se serait écrit plus d’ouvrages sur Napoléon qu’il ne s’est écoulé de jours? «En lisant le Mémorial de Sainte-Hélène, j’ai constaté chez lui une certaine fascination pour le Christ et l’Evangile, explique Marie-Paule Raffaelli-Pasquini. Ce n’était pas un être particulièrement religieux, même s’il a eu un retour à la foi à la fin, mais il admirait sincèrement le Christ qu’il qualifiait d’’être sublime’.» Elle se lance alors dans des recherches inédites qui l’amènent sur un terrain sensible puisqu’il s’agit de s’intéresser au Christ et de dresser des parallèles. Croyante mais non pratiquante, elle se risque ainsi à une «forme de désacralisation: on se retire du religieux pour se concentrer sur l’aspect scientifique».

MONDE TROP PETIT

L’approche séduit. La Fondation Napoléon lui octroie une bourse d’études qui lui permet de publier sa thèse sous le titre Napoléon et Jésus. L’avènement d’un messie. L’académicien Jean-Marie Rouart en signe la préface. «L’esprit républicain, qui pourtant lui doit beaucoup, a beau renier Napoléon, tenter d’effacer son nom, écrit-il, le peuple lui reste fidèle.» Aujourd’hui encore, il se dispute avec le général de Gaulle la place de personnage historique préféré des Français. Cela n’a pas empêché les polémiques autour de la commémoration du bicentenaire de sa mort. «Quand on a été grand, jauge Marie-Paule Raffaelli-Pasquini, on charrie tout un tas de choses positives et négatives et, malheureusement, on est dans une époque qui regarde l’histoire par le petit bout de la lorgnette. Peut-être que Napoléon est devenu trop grand pour notre époque trop étriquée.»

JF

 

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