Napoléon et la Suisse

Bonaparte, 1er Consul, franchissant les Alpes au Grand Saint-Bernard le 20 mai 1800 du peintre néoclassique français Jacques-Louis David (1801). Bonaparte, 1er Consul, franchissant les Alpes au Grand Saint-Bernard le 20 mai 1800 du peintre néoclassique français Jacques-Louis David (1801).

Le bicentenaire de la mort de Napoléon est commémoré cette année. Qu’en est-il du rapport du plus Français des Corses à la Suisse? Que pèsent la République helvétique de 1798 et l’Acte de Médiation de 1803 dans la généalogie de la Confédération? Eclairages avec l’historien franco-gruérien Alain-Jacques Tornare.

Avec Napoléon, on bascule de l’Ancien Régime au 19e siècle des nations en passant par la Révolution et l’Empire. L’ordre du monde ne sera plus le même. Y compris en Suisse?

Alain-Jacques Tornare: – Bien sûr! L’impact de Napoléon sur la Suisse est fondamental. Il s’y rend une première fois en novembre 1797. Il est en route pour le congrès de Rastatt (Bade-Wurtemberg) où il va négocier la paix avec les Etats allemands. Coqueluche des salons parisiens mais pas encore au pouvoir, il est alors Bonaparte, le général héroïque de la campagne d’Italie, le vainqueur de la bataille du pont d’Arcole. Il passe par le Plateau helvétique avec une arrière-pensée: mettre la main sur le Nord de la péninsule transalpine.

Il transite de Genève à Bâle en songeant à la Lombardie, au Piémont et à la Vénétie?

– Ce Méditerranéen a l’oeil sur la route menant de Paris à Milan, un axe Nord-Sud-Est: le col de la Faucille, la vallée du Rhône, le col du Grand Saint-Bernard et le Simplon – avant la plaine du Pô, l’Italie... Sa visite est stratégique, mais pas seulement.

Comment cela?

– En homme des Lumières, Napoléon est passionné par Jean-Jacques Rousseau. La Suisse le fascine, une Helvétie mythique passant pour une vieille république avec Guillaume Tell en figure de proue de la liberté. Y entrer par Genève, indépendante mais alliée des Suisses, est une évidence à son coeur. Comme un hommage rendu au penseur du Contrat social.

Après Genève, il y a le pays de Vaud...

– ...qui est encore sous domination bernoise. Mais le climat est révolutionnaire et les sentiments indépendantistes vivaces, incarnés par Frédéric-César de la Harpe. Vaud accueille Napoléon à bras ouverts. A Dorigny, à Lausanne, subsiste un arbre en mémoire de son passage. Il prend le pouls. Vermoulu, l’Ancien Régime est sur le point de s’effondrer. Il le sent. Partout, il évite les élites pro-bernoises, les partisans de «la plus grande des petites républiques» dont la France va casser les reins. Il a de la Suisse dans les idées.

C’est-à-dire?

– Napoléon voit la Suisse comme un Etat ami et tampon face à l’Autriche. Il la considère aussi comme la route à travers les Alpes. Pour l’avoir dans son orbite, il écoute les avis des uns et des autres avant de trancher, sa mémoire étant phénoménale. A Morat, il rencontre Louis d’Affry, par exemple.

Qui est Louis d’Affry?

– Typiquement un de ces Suisses qui comprennent les bouleversements du temps et l’opportunité à en tirer. Ce notable de Fribourg a servi militairement la France à haut niveau. Pragmatique, il explique la Suisse et ses complexités à Napoléon. Il sera le premier landaman (chef d’Etat) du régime de la Médiation en 1803.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


Napoléon poursuit son chemin jusqu’à Bâle avant de revenir en 1800 en Suisse. Que s’y passe-t-il entretemps?

– Son passage a réchauffé les ardeurs. L’agitation révolutionnaire est vive. L’invasion française, menée par les généraux Brune et Schauenburg démarre à Noël 1797 à Moutier-Grandval. Elle est décisive dès fin janvier 1798. La résistance est faible hormis à Berne et en Suisse centrale. Il y a des révoltes à Nidwald et Stans ainsi que dans le Haut-Valais. La Diète confédérale est dépassée. Les gens veulent le changement. En août, la Suisse entière se soumet.

Le régime de la République helvétique (1798-1803) n’est pourtant pas une grande réussite.

– Il est vrai que la République helvétique, cet Etat centralisé et unitaire, n’est pas complètement adaptée aux réalités locales. Il n’empêche! Ce qui est instauré durant cinq ans n’est pas sans conséquences. En débloquant la situation, en remettant tout à plat, ce nouveau régime rebâtit sur de nouvelles bases.

Lesquelles?

– L’Ancien Régime, c’est fini. L’égalité est proclamée partout: on ne reviendra plus là-dessus! Les libertés dans les idées» sont accrues. Le travail sur la division administrative du pays est très conséquent. L’Argovie et Vaud sont détachés de Berne, grande perdante de l’affaire. Le Tessin cesse d’être une dépendance des Suisses. Les Grisons ne sont plus trois ligues, mais une entité. Bientôt naîtront les cantons de Saint-Gall et de Thurgovie. A la Diète de l’ancienne Confédération, il fallait parler en allemand; désormais, le français et l’italien sont des langues officielles: la première Constitution de la République helvétique, rédigée en français, a d’ailleurs étrangement disparu des archives fédérales... En outre, les préfets sont instaurés pour la première fois en Suisse – avant que la France reprenne cette création à son compte!

En mai 1800, Napoléon revient en Suisse. Pourquoi?

– Il entre à nouveau en Suisse par Genève, capitale du département du Léman annexé à la France. Suite à la campagne d’Egypte et au coup d’Etat des 18-19 Brumaire (9-10 novembre 1799), Napoléon est Premier Consul. Il dirige le régime du Consulat. Il emprunte le col du Grand-Saint-Bernard pour sa seconde campagne d’Italie. La traversée des Alpes est un épisode célèbre de son épopée. Et un grand moment de propagande grâce au tableau fameux de David: en réalité, Napoléon ne passe pas le col valaisan juché sur un fier destrier, mais sur un mulet.

La situation en Suisse n’est alors pas bonne.

– En 1799, la deuxième bataille de Zurich menée par Masséna sauve la France de l’invasion austro-russe et sécurise la trouée de Belfort, un vieux maillon faible. Mais le mécontentement grandit dans la République helvétique. C’est sérieux: en 1802, la guerre civile éclate entre unitaires et fédéralistes, entre révolutionnaires avides de nouveautés et réactionnaires accrochés au passé.

Comment réagit Napoléon Bonaparte?

– Il retire ses troupes du sol suisse en juillet 1802. Mais l’écroulement menace la République helvétique. Il peut alors se présenter en sauveur des Suisses divisés. C’est un coup digne de Machiavel: il propose une Consulta sur le modèle corse.

Une Consulta?

– Une vaste consultation des représentants de l’élite helvétique de fin novembre 1802 à mi-février 1803. Chaque canton envoie cinq délégués à Paris. On y retrouve Louis d’Affry, aussi le Bâlois Pierre Ochs, un important personnage qui a ébauché la Constitution de 1798.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



On approche donc de l’Acte de Médiation signé le 19 février 1803.

– Il s’agit de faire la paix entre fédéralistes et unitaires en assurant apparemment l’équilibre entre ces forces contraires, tout en favorisant en réalité les anciennes élites. Le consensus est imposé dans un cadre pacificateur. On proclame l’amnistie. Des acquis révolutionnaires sont entérinés et le fédéralisme redéfini. Après trois mois de longues négociations, l’Acte de Médiation est paraphé. Il a fallu l’entregent de Paris pour que les Suisses s’entendent. C’était loin d’être une sinécure. L’Acte est estampillé «PF»: peuple français. Cette oeuvre institutionnelle à 19 cantons est constructive et stabilisatrice. La situation reste globalement inchangée jusqu’en 1814. Ainsi la Suisse est entrée dans le 19e siècle.

12B EM23

12C EM2312D EM23

En vente à l’Echo Magazine au prix de Frs 29.– (+ frais d’envoi).

Tél. 022 593 03 03, Fax 022 593 03 19, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

L’Acte de Médiation de 1803

11A EM23Que reste-t-il de la Constitution de 1803? La sauvegarde de plus d’un acquis révolutionnaire, estime Alain-Jacques Tornare: «Sans l’Acte de Médiation de 1803, 1848 – la naissance de la Suisse moderne suite à la guerre civile du Sonderbund – n’aurait pas été possible. En 1848, on redoutait une invasion autrichienne appuyant les conservateurs helvétiques, la reprise des combats. Il fallait faire vite pour stabiliser l’Etat fédéral naissant». Qu’a-t-on fait? «On a ressorti des tiroirs le projet de la Malmaison élaboré sous l’égide de Napoléon Bonaparte en mai 1801. Un prélude important mais ‘avorté’ à l’Acte de Médiation. Il a servi de base à la Constitution fédérale de 1848, lui pavant le chemin. Les principes de Malmaison sont un fin compromis entre un système centralisateur et les aspirations fédéralistes: on atteint de fait l’équilibre institutionnel, la durabilité. On en retrouve la trace dans toutes les Constitutions helvétiques jusqu’à nos jours! Qu’on le veuille ou non, l’empreinte napoléonienne façonne l’architecture de la Suisse actuelle.»

TK

 

Du 10 août 1792 à Noverraz

12A EM23Que reste-t-il de la Constitution de 1803? La sauvegarde de plus d’un acquis révolutionnaire, estime Alain-Jacques Tornare: «Sans l’Acte de Médiation de 1803, 1848 – la naissance de la Suisse moderne suite à la guerre civile du Sonderbund – n’aurait pas été possible. En 1848, on redoutait une invasion autrichienne appuyant les conservateurs helvétiques, la reprise des combats. Il fallait faire vite pour stabiliser l’Etat fédéral naissant». Qu’a-t-on fait? «On a ressorti des tiroirs le projet de la Malmaison élaboré sous l’égide de Napoléon Bonaparte en mai 1801. Un prélude important mais ‘avorté’ à l’Acte de Médiation. Il a servi de base à la Constitution fédérale de 1848, lui pavant le chemin. Les principes de Malmaison sont un fin compromis entre un système centralisateur et les aspirations fédéralistes: on atteint de fait l’équilibre institutionnel, la durabilité. On en retrouve la trace dans toutes les Constitutions helvétiques jusqu’à nos jours! Qu’on le veuille ou non, l’empreinte napoléonienne façonne l’architecture de la Suisse actuelle.»

TK

 

Articles en relation


Les mondes d’avant: Autriche-Hongrie

Rédigé au Brésil en 1941 alors que le Vieux Continent est la proie du nazisme, Le Monde d’hier de Stefan Zweig est un éloge émouvant de l’empire austro-hongrois et de ses valeurs bafouées. Peu avant, Vienne brillait de mille feux et l’Europe vivait son apothéose. Avant la catastrophe. Irrémédiable.


Napoléon messie et démiurge

La vie, la fin et le souvenir de Bonaparte et du Christ recèlent des points communs qui expliquent la naissance du mythe napoléonien – et sa longévité. C’est la thèse défendue par une chercheuse corse dans Napoléon et Jésus. L’avènement d’un messie.


Napoléon et nous

Jean Tulard, l’éminent spécialiste de Napoléon, estime qu’il existe plus de livres sur l’illustre Corse – 80’000 titres et quelques – qu’il n’y a de jours (environ 70’500) nous séparant de sa mort sur l’île de Sainte-Hélène le 5 mai 1821.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



concours echo

 

 

voyage alpes home