Les Soudanaises vont danser

Une amie russe me confiait récemment que cette période morose lui rappelait son enfance en URSS, lorsque les gens n’étaient pas libres de leurs mouvements et de leurs décisions et les étals des magasins désespérément vides «même si là-bas ils étaient vraiment vides, pas comme ici aujourd’hui!».

Dans cette atmosphère lourde, où toutes les manifestations sont annulées et où il ne reste plus qu’un sujet de conversation (et d’écriture), le FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits de l’homme) a fait souffler sur Genève un vent de liberté et d’optimisme. Ayant réussi à s’adapter à l’urgence sanitaire en un temps record, il a transféré une partie de sa programmation sur internet, nous offrant quelques belles rencontres. A commencer par celle avec Alaa Salah, une étudiante en architecture devenue l’icône de la révolution soudanaise.

Il y a presque un an jour pour jour, Omar Al-Bashir était renversé par un coup d’Etat militaire après avoir dirigé le Soudan d’une main de fer pendant trente ans. Sa chute marquait le point d’orgue des manifestations déclenchées trois mois auparavant par le doublement du prix du pain. «Mais nous avons continué à manifester, car c’est tout le régime répressif que nous voulions faire tomber, a expliqué la jeune militante.

Le 3 juin, il y a eu une grande répression [par la junte militaire], mais nous sommes toujours restés pacifiques. Jusqu’à aujourd’hui, personne n’a porté une arme: c’est la plus grande victoire du soulèvement. Il y a deux mois, une loi a été promulguée pour mettre fin aux activités des Frères musulmans: nous avons obtenu gain de cause dans notre première réclamation.»

En effet, comme le montre Soudan, les femmes en première ligne, un film de Arte diffusé par le FIFDH, le dictateur avait instauré un régime militaroislamiste qui interdisait aux femmes, par exemple, de danser et de porter un pantalon. La police des moeurs arrêtait chaque année 500’000 Soudanaises et les relâchait après paiement d’une amende. Une campagne de terreur qui a longtemps alimenté les caisses du régime.

Les femmes sont le pilier de la révolution, tout comme les étudiants et l’Association des professionnels soudanais. Elles débattent de la fin des mutilations génitales, d’éducation et d’accès à la justice. L’effervescence révolutionnaire les réunit tout comme les communautés. «On a grandi avec la ségrégation et la rivalité entre tribus. Mais la nouvelle génération n’acceptera jamais que ça continue!», lance une jeune fille. C’est que les Darfouri se sont joints aux manifestations et que la foule se prend à rêver d’une société unie qui accueillerait toutes les communautés. «Il y a eu plus de 300’000 morts au Darfour, mais on ne pouvait rien dire. Maintenant c’est fini, tout le monde doit être traité de la même façon au Soudan», lâche une femme.

Isolda Agazzi

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