Caritas: interview du nouveau directeur

Peter Marbet a repris la direction de Caritas du Fribourgeois Hugo Fasel. Peter Marbet a repris la direction de Caritas du Fribourgeois Hugo Fasel.

Caritas demande à la Suisse d’indemniser les populations du Sud pour les sécheresses, les inondations et les mauvaises récoltes. Son directeur Peter Marbet, entré en fonction le 1er janvier, n’en oublie pas pour autant les problèmes en Suisse.

Doit-on s’étonner de l’engagement de Caritas dans le dossier climatique?

Peter Marbet: – Pour nous, c’est lié à la lutte contre la pauvreté. Nous avons le sentiment que la question climatique est traitée aujourd’hui de manière purement technique. On se demande comment limiter les émissions de CO2 et comment être plus efficient, mais on oublie les conséquences des mesures adoptées pour les personnes pauvres ou en détresse. Ce n’est pas un engagement dans un nouveau secteur, c’est en cohérence avec l’objectif de combattre la pauvreté.

Caritas peut-elle vraiment être active sur tous les fronts?

– Tous les projets qui ont un lien avec la pauvreté sont légitimes. Et tellement de choses y sont liées, comme l’accès aux ressources et la répartition des richesses. Avec le coronavirus, nous avons vu que nous pouvions faire beaucoup: c’est notre action la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale.

Y a-t-il un équilibre entre ce que vous faites contre la crise sanitaire et vos autres engagements?

– L’attention des donateurs se porte beaucoup plus sur la Suisse. Jamais nous n’avons récolté autant de dons pour nos projets dans le pays que l’année dernière et cette année. La crise sanitaire sera peut-être bientôt résolue grâce au vaccin, mais il est important d’attirer l’attention sur la crise sociale et économique qui, elle, va se poursuivre. Il y a 400’000 personnes en RHT, plus de personnes sans travail, et on estime que le recours à l’aide sociale va augmenter de 20%. Pour nous, ce sera un défi de formuler des exigences pour la politique sociale tout en continuant notre travail à l’étranger. Il y a tellement de crises et de situations dramatiques!

Pourrait-on imaginer que Caritas se concentre sur la Suisse?

– Il est extrêmement important d’intervenir aussi à l’étranger. Cela nous donne beaucoup de crédibilité et ces deux engagements sont liés. Prenez la migration. On peut débattre ici de notre politique d’ouverture, du traitement des requérants, de l’amélioration de notre système. Mais il faut aussi voir ce qui se passe dans les pays que ces gens quittent, surtout en Afrique: qu’y fait-on pour qu’ils ne fuient plus et pour éviter des guerres? Il faut travailler sur les deux axes.

Au risque de se disperser?

– Nous avons diminué le nombre de pays où nous sommes actifs – il en reste quinze – et nous nous engageons dans trois domaines: le climat, la migration et le revenu. Nous sommes ainsi plus efficaces. Si nous sommes présents au Mali, ce n’est pas la peine d’y gérer 100’000 francs: il faut un budget conséquent. Notre objectif est d’avoir au moins 2 millions de francs par an et par pays.

Vous mentionnez le Mali: les crises sont parfois vite oubliées...

– C’est vrai, plus personne ne parle du Mali aujourd’hui. Il y a des crises, quelques articles, on prépare un projet et puis cela disparaît des manchettes des journaux et les fonds manquent. Or il est vraiment important d’être présent sur le long terme même si l’attention des médias ou de la population suisse n’est plus là. Rester deux ans ne sert à rien. Si les ONG vont et viennent, c’est aussi difficile pour la population locale. En Syrie également, il est important de poursuivre le travail. Si on veut des changements à long terme, il faut rester de nombreuses années sur place.

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Revenons en Suisse. Que révèle la crise du coronavirus?

– Les personnes qui n’étaient ni à l’aide sociale ni au bénéfice d’une assurance sociale, des personnes indépendantes de l’Etat, sont celles qui souffrent le plus. Elles étaient légèrement au-dessus du seuil de pauvreté grâce à un deuxième travail ou parce que les deux partenaires travaillaient, et la crise a fait disparaître ces revenus supplémentaires. C’est aussi dur pour les personnes en RHT: si on ne reçoit que 80% d’un revenu de 3000 francs, cela fait une grande différence. Et nous pensons que ces effets vont durer.

Avez-vous aujourd’hui l’attention du monde politique?

– Avec la crise, les milieux politiques acceptent le fait qu’il y a des pauvres en Suisse. Les images de personnes faisant la queue à Genève pour obtenir de la nourriture étaient fortes. Mais si on regarde les mesures du Conseil fédéral dans la lutte contre le coronavirus, on voit que c’est la classe moyenne, les PME et les indépendants qui sont au coeur des préoccupations. Pour nous, il est important d’avoir des projets concrets, d’aider directement les personnes, de les conseiller et de leur donner une voix. Notre mission, c’est d’être les lobbyistes des pauvres. Il n’y a pas de groupe de pression pour les défendre parce qu’on ne gagne pas d’élections en ne défendant que les pauvres. Comme nous ne sommes pas un parti politique, nous pouvons nous concentrer sur les groupes vulnérables.

Vous attendez-vous à rencontrer des résistances?

– Nous serons confrontés à des caisses publiques moins fortes en raison des effets de la crise. Il y aura des discussions serrées autour des budgets et du maintien des programmes sociaux des cantons et de la Confédération. D’un autre côté, il faut admettre que si quelque chose a fonctionné ces derniers mois, c’est bien l’Etat. Il a été tellement fort, par exemple en injectant de l’argent dans l’économie, que la crise pourra servir de modèle pour les discussions à venir.

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Et donc pour parvenir à une Suisse sans pauvreté?

– Ce serait possible s’il y avait une volonté politique. L’aura-t-on un jour? Je ne sais pas. C’est purement mathématique si l’on regarde la fortune de la Suisse et le nombre d’habitants. Une distribution plus égalitaire de la fortune aiderait déjà beaucoup de personnes. Même s’il y aura toujours des inégalités, mais pas au point où 8% des gens sont considérés comme pauvres selon les critères de l’aide sociale.

 

A bas prix mais en toute dignité

A 9h50, trois femmes attendent devant l’épicerie Caritas de Renens. Lorsque le magasin ouvre ses portes, dix minutes plus tard, d’autres clients les rejoignent, des retraités, une mère avec son enfant, des personnes issues de la migration. Ils viennent faire leur choix de fruits et légumes, de produits laitiers, d’huile, de pâtes, de conserves et de riz bon marché (le litre de lait coûte 90 centimes). «Ce sont les produits les plus demandés», relève Marc Huguenot, chef du secteur Aide directe de Caritas Vaud. L’épicerie de Renens est la quatrième dans le canton. Le 29 avril, elle a accueilli ses premiers acheteurs, près de 2500 en moins d’un mois. «Tant de gens ont de la peine à joindre les deux bouts! Ceux qui regardent chaque centime, et il y en a, trouvent un sens à venir chez nous», fait remarquer le Broyard. La crise sanitaire a accru le besoin d’une telle offre: dans les autres épiceries vaudoises, la valeur du panier moyen est passée de 15 à 20 francs.

ACHATS ET CONSEILS

Déjà évoquée il y a dix ans, l’épicerie Caritas de Fribourg deviendra réalité le 1er septembre. Au centre-ville, près des autres commerces, dans des locaux loués à la Banque cantonale «avec des coffres-forts au sous-sol. C’est un clin d’oeil amusant alors que nous aidons beaucoup de gens à se désendetter», sourit Patrick Mayor. L’épicerie sera d’ailleurs aussi un point de contact: «Il y aura un espace cafétéria où les clients pourront parler avec nos assistants sociaux», souligne le président de Caritas Fribourg. Qui attend, à Fribourg comme à l’épicerie de Renens, une centaine de personnes par jour. «Ce ne sont pas cent personnes qui n’ont rien à manger, précise-t-il. Ce sont aussi des étudiants qui ont une bourse, des personnes qui reçoivent des subventions pour les primes maladie, des gens qui rament et qui pourront ainsi faire des économies ou acheter un peu plus.» Se procurer des aliments sains, car «avec des problèmes financiers, vous entrez dans la spirale de la malbouffe», souligne le Fribourgeois. Et acheter en toute dignité, insistent les deux responsables: «Ce n’est pas de la nourriture gratuite, il faut la payer. Mais ça donne le choix».

JeF

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«Ce travail, c’est un privilège!»

15A EM22Il y a quelques années, Peter Marbet a fait un bilan de compétences: «Assez spontanément, je me suis dit que directeur de Caritas serait un job de rêve. Une oeuvre d’entraide avec des aspects internationaux et politiques me parlait». Le Bernois dirigeait alors le Centre de formation en soins infirmiers à Berne. Formation et santé sont à ses yeux des piliers de la politique sociale. Elu socialiste au législatif de la ville de Berne de 2012 à 2020, il dit être influencé par la doctrine sociale de l’Eglise. Et il a le goût de l’ailleurs: il a vécu deux ans au Brésil, où est né l’aîné de ses deux fils. Il est grand-père depuis août. «Mon petit-fils va vivre en l’an 2100, que je ne connaîtrai que par la science-fiction. C’est une motivation forte pour mener une politique pour les générations futures», explique-t-il, toujours optimiste. «Sinon, qu’est-ce qui nous donnera la force de lutter contre le changement climatique?» 

JeF

 

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