Sophie Taeuber-Arp à Bâle

La salle des marionnettes conçues par Sophie Taeuber-Arp. La salle des marionnettes conçues par Sophie Taeuber-Arp.

Le Kunstmuseum de Bâle propose une grande rétrospective sur l’artiste suisse Sophie Taeuber-Arp (1889-1943). On y redécouvre cette créatrice dada pionnière de l’abstraction sous un jour bien plus vaste et polyvalent. Une réussite totale!

26B EM18Pour beaucoup de Suisses, Sophie Taeuber-Arp n’est qu’un visage sur un billet de 50 francs. Cette devise est passée de mains en portefeuilles de 1995 à 2016. Elle est depuis remplacée par les coupures que nous employons. Elles ont hélas effacé la figure humaine au profit d’une esthétique eurocompatible à la symbolique désincarnée, sans âme. Le visage de cette adepte du dadaïsme, coiffée de son joli galurin rond, a ainsi disparu au même titre que celui du Corbusier (10 francs), d’Arthur Honegger (20 francs), d’Alberto Giacometti (100 francs), de Charles-Ferdinand Ramuz (200 francs) et de Jakob Burckhardt (1000 francs). La culture, une fois de plus, a perdu au change.

GRANDE POLYVALENCE

Rien n’est cependant complètement raté sous le soleil. Le Kunstmuseum de Bâle en donne la preuve avec Sophie Taeuber-Arp. Abstraction vivante. Cette exposition fera date: c’est une certitude. L’institution rhénane présente l’artiste suisse, une importante créatrice du 20e siècle, sous un jour complet. Même les amoureux de Sophie éprouveront de jouissives surprises au fil d’une visite où, singulièrement, les 250 oeuvres rassemblées n’ont rien d’encombrant ou de volumineux.

26A EM18De cela, il faut savoir gré à Eva Reifert. Conservatrice en charge du département 19e siècle et art moderne du Kunstmuseum, la commissaire de l’étape suisse de cet événement l’organise de concert avec ses collègues du Museum of Modern Art de New York, le MOMA (Anne Umland, Walburga Krupp), et de la Tate Modern à Londres (Natalia Sidlina). Cette historienne de l’art native de Mayence est en train de nous habituer à l’excellence. Les expositions dont elle a la charge sont exemplaires. Ses présentations précédentes, sur le cubisme ou Füssli, par exemple, étaient plus que des sans-faute: des séductions raisonnées, des argumentaires incontestables. Il en est demême pour Sophie Taeuber-Arp. Abstraction vivante. Avec, en sus, un effet rafraîchissant d’étonnement.

Suite à cet accrochage, on ne pourra plus voir Sophie Taeuber-Arp «que» comme la compagne douée de Jean Arp, qui lui fit quelque peu de l’ombre sans reluire l’image de son épouse après son décès. On ne pourra plus se souvenir d’elle à l’aune de la fameuse photographie de Nic Aluf qui l’immortalisa avec sa Dada-Kopf (le Centre Pompidou l’a prêtée à Bâle). Le billet vert suisse qu’elle honora de sa présence ne frappera plus notre rétine avec autant de prégnance. Pourquoi donc? Parce que le Kunstmuseum présente Sophie Taeuber-Arp comme elle devrait être identifiée dans la mémoire collective: une créatrice à la polyvalence impressionnante.

CANON ARTISTIQUE RÉÉVALUÉ

Que le MOMA et la Tate soient les prochaines haltes de cette «tournée mondiale» (à Londres de juillet à octobre, à New York de novembre à mars) augure d’un grand moment Sophie Taeuber-Arp en 2021-2022. Son aura internationale ne peut qu’en sortir grandie. Et rejaillir sur les autres créateurs suisses.

27B EM1829A EM18Ce sera probablement une des meilleures nouvelles de la lente sortie du tunnel de la pandémie. La vague néoféministe y contribuera aussi. Plus encore, l’approche intellectuellement irréprochable proposée à Bâle, ce goût sans oeillères, ce défrichage aussi précis qu’exhaustif. Eva Reifert résume l’objectif affiché: «Nous proposons une réévaluation complète du canon Taeuber-Arp artistique de Madame Taeuber-Arp». Voilà une ambition hautement appréciable, surtout quand elle est si bien illustrée!

La première salle du Neubau entre de plain-pied dans cette réévaluation. Des sachets de perles, des colliers, des housses de coussins. C’est d’un ravissant! Le mauve, le violet et leurs déclinaisons lilas ou prune ont les faveurs de Sophie. Au lieu de motifs floraux, elle décore des bourses de formes abstraites. C’est extrêmement original pour la fin des années 1910. L’artiste? Il est d’abord un artisan, clame cette entame. Simultanément, la Suissesse ouvre l’objet du quotidien à l’abstraction. D’emblée elle refuse les barrières, abat les hiérarchies entre les arts appliqués et les arts visuels. Elle le fait d’une manière très concrète pour une créatrice portée sur l’abstraction. Sur ce fructueux paradoxe, elle bâtit librement son oeuvre. Après les travaux de perles, Sophie confectionne des marionnettes en bois durant sa période dada à Zurich. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin. Ses mains sont pleines de ressources. D’idées. D’envies.

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29B EM18Eva Reifert opine du chef: «Sophie Taeuber-Arp a un esprit pétri de flexibilité. Sa palette de techniques et son usage des matériaux est large. Son ‘bricolage’ est le signe d’une grande inventivité». A l’inverse de tant de poseurs contemporains, l’Appenzelloise ne considère pas la décoration comme une activité mineure. A ses yeux, l’art doit être en lien concret, pratique, avec la vie: l’avant-garde n’est pas destinée à exister dans un circuit fermé. Elle injecte ainsi dans sa pratique de la broderie des motifs à chevron ou ronds, triangulaires ou rectangulaires. A plus d’une reprise, les cimaises du Kunstmuseum montrent «à quel point ses esquisses sont abouties», relève Eva Reifert. L’artiste a le sens de la précision: c’est un révélateur de son intense activité intellectuelle. Réfléchir revient déjà à créer.

Ses tapis ovales ont des «formes géométriques abstraites que Sophie Taeuber-Arp n’expliquait pas trop», glisse l’experte. On distingue des figures aux bras angulaires dans ses vitraux colorés. Elle a beaucoup de commandes après-guerre. A Strasbourg notamment. A ce titre, le Kunstmuseum donne un aperçu alléchant de ce qu’a pu être l’Aubette, «un complexe de loisirs trop moderniste même pour les années 1920», regrette Eva Reifert. «La chapelle Sixtine de l’art moderne», comme on l’a nommée, n’a hélas plus le même aspect que lorsque Sophie l’a conçue...

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Restent en revanche ses meubles au design très fonctionnel; on n’est pas loin du Bauhaus. Et ses peintures. Croix brisées. Carrés. Cercles. Spirales qui enroulent le sens décoratif au caractère aérien de l’abstraction. Vagues qui ondulent, s’empilent avec légèreté, en témoigne la série des Staffelung, des modulations de 1934. Un langage sincère, direct, à la plastique synthétique. Sophie Taeuber-Arp fait place nette à la clarté; à une certaine gaieté sans effusion. Qui l’eût cru? C’est ce que Georg Schmidt disait quand il dirigeait le Kunstmuseum de Bâle dans les années 1940. C’est ce qu’on éprouve ce printemps grâce à une rétrospective qui rime avec reconnaissance. Totale.

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L’aura internationale d’une Suissesse

28A EM181889 Naissance à Davos de Sophie Taeuber. Famille de pharmaciens. Elle a deux ans quand son père décède de la tuberculose. Sa mère, qui se prénomme aussi Sophie, déménage à Trogen, en Appenzell Rhodes-Extérieures, leur canton d’origine. Elle y gère une pension et encourage le travail manuel de ses enfants.

1908 Elle étudie à l’Ecole des arts et métiers de Saint-Gall, centre important de la broderie et de l’industrie textile. Puis elle suit les cours d’une école réformiste de Munich influencée par le mouvement Arts & Crafts, à la racine de l’art nouveau britannique.

1914 La Grande Guerre éclate. Retour en Suisse. Installation à Zurich, centre de l’avant-garde européenne accueillant les artistes réfugiés. Bientôt, elle rencontre l’Alsacien Jean Arp, qu’elle épousera au Tessin.

1916 Ouverture du Cabaret Voltaire à Zurich: Sophie et Jean participent en première ligne au mouvement dada, à l’impact international (Tristan Tzara, Hugo Ball, Marcel Duchamp, etc.). La grand danseuse allemande Mary Wigman est une amie. Sophie enseigne à l’Ecole d’arts appliqués, crée, danse. Belles années 1920 sur les bords de la Limmat.

28B EM181926-1928 Période strasbourgeoise. L’architecte Paul Horn lui confie l’aménagement de l’hôtel Hannong et de l’Aubette, un complexe de loisirs. Son langage formel, à la netteté abstraite et géométrique, tranche avec les paillettes des années folles.

1929 Le couple Taeuber-Arp s’installe à Clamart, près de Paris. Il y construit sa maison-atelier. La carte de visite de Sophie indique sa spécialisation dans l’aménagement intérieur et la création de mobilier.

Années 1930 Active au sein de Cercle et Carré et Abstraction-Création, qui regroupe les créateurs d’art abstrait, elle est aussi membre d’Allianz qui réunit des artistes suisses. Dans la revue bilingue Plastique/Plastic, elle encourage les échanges des deux côtés de l’Atlantique. Elle fait partie de la grande expo Constructivistes à la Kunsthalle de Bâle, en 1937.

1940-1943 La France s’effondre devant les panzers nazis. Les Taeuber- Arp fuient à Grasse. Ils y retrouvent les Delaunay et les Magnelli. Ils manquent de tout. Malgré l’obtention d’un visa pour les Etats-Unis, ils restent. Après l’invasion de la zone sud, en 1942, ils rentrent à Zurich. Le 13 janvier 1943, hébergée chez son ami artiste Max Bill, Sophie meurt dans son sommeil suite à une intoxication au monoxyde de carbone: le conduit du poêle à bois était obstrué. On l’enterre dans le quartier zurichois de Höngg la veille de son 54e anniversaire

TK

  

Des photos à Aarau

29C EM18En 2014, l’Aargauer Kunsthaus a organisé Aujourd’hui c’est demain, une exposition sur Sophie Taeuber-Arp. On avoue ne l’avoir pas vue. Il semble, cela dit sans minimiser le travail de l’institution argovienne, qui met bien en valeur les artistes suisses, qu’elle n’avait ni les mêmes moyens ni une approche aussi exhaustive que celle du Kunstmuseum de Bâle aujourd’hui. Heureux «hasard» du calendrier, le Kunsthaus argovien présente actuellement dans une de ses pièces (au sous-sol) des photographies inconnues de l’artiste d’origine appenzelloise. Ce Coup de projecteur sur la collection montre des clichés de Sophie enfant, adolescente et adulte dans des situations familiales comme dans des instantanés dada. C’est amusant et entouré d’une poignée d’intéressants travaux comme Composition avec croix ou un motif abstrait au bateau. Mais c’est finalement assez anecdotique, sauf pour les fans de Sophie. L’exposition principale, sur la fascinante Emma Kunz (on en reparle la semaine prochaine), draine en effet l’essentiel du public au rez-de-chaussée de l’Aargauer Kunsthaus. Jusqu’au 24 mai.

TK

 

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