Littérature: A la rencontre d’Etienne Barilier

L’écrivain Etienne Barilier est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, tant des romans (Le Dixième ciel, Dans Khartoum assiégée) que des essais (Les Petits camarades: essai sur Sartre et Aron, Contre le nouvel obscurantisme). L’écrivain Etienne Barilier est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, tant des romans (Le Dixième ciel, Dans Khartoum assiégée) que des essais (Les Petits camarades: essai sur Sartre et Aron, Contre le nouvel obscurantisme).

Sous le masque de son titre proustien, A la recherche de Vinteuil est un très bon roman dramatique aux effluves baudelairiennes. Il s’ajoute à la riche oeuvre d’Etienne Barilier, par ailleurs chroniqueur de l’Echo Magazine. Entretien autour des méandres de la création et de la musique classique.

Le titre de votre roman fait référence à Vinteuil, un compositeur imaginaire d’A la recherche du temps perdu de Proust. Ce personnage est devenu une légende de la littérature universelle. Sa sonate a fait rêver des millions de lecteurs même si personne ne l’a jamais entendue, hormis dans Un amour de Swann. Et vous, l’avez-vous écoutée en écrivant votre roman?

Etienne Barilier: – Non, parce que malgré son titre (que je n’ai pas choisi), ce roman ne part pas à la recherche du Vinteuil de Proust. Il raconte la vie d’un autre compositeur, nommé Louis Lefèvre, qui serait, lui, bien réel, et dont la vie et les souffrances sont totalement différentes de celles du personnage de la Recherche.

Quel est donc le lien entre le Vinteuil de Proust et votre Louis Lefèvre?

27A EM17– Le seul rapport entre eux, c’est que mon Lefèvre pourrait avoir, fortuitement et indirectement, inspiré à Proust une scène où apparaît la fille de Vinteuil. Une différence majeure entre les deux personnages, c’est que le Vinteuil de Proust compose comme Wagner, comme Debussy, un peu comme Beethoven. C’est une quintessence de musicien, fait de plusieurs musiciens réels. Je voulais imaginer un homme de chair et de sang qui veut tracer sa propre voie. Cela n’empêche pas, bien sûr, que je sois fasciné par la musique fictive de Proust. J’essaie à ma manière d’en écrire aussi dans ce roman.

En ces temps de déraison intellectuelle, d’agressivité idéologique et de clouages au pilori numérique, ne craignez-vous pas que l’on vous accuse d’«appropriation culturelle » en raison de la mention de Vinteuil?

– Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas choisi ce titre, qui me semble un peu trompeur. Mais de toute manière, l’accusation d’appropriation serait absurde, pour les raisons que je viens d’énumérer. On peut y ajouter celleci: le Vinteuil de Proust est décrit comme un homme doux, aimant et souffrant, incapable de faire le mal.

Incapable de faire le mal! Vraiment?

27B EM17– Mais oui! Il est aussi dépeint comme un homme qui a créé des oeuvres sublimes pour avoir connu les gouffres humains les plus vertigineux. Mais un homme qui a subi le mal sans jamais le commettre ne peut pas connaître les gouffres humains les plus vertigineux. Encore une fois le Vinteuil de Proust est une idée platonicienne de compositeur. C’est pourquoi, dans mon roman, même s’il existe un point de contact entre Louis Lefèvre et lui, il est extrêmement ténu et relève d’ailleurs du malentendu. On pourrait presque dire: du contresens. Mais je ne veux pas dévoiler comment! En somme, mon personnage est l’anti-Vinteuil.

Tout à fait. Votre roman sent bon le 19e siècle, ses hauts-de-forme et ses rêves d’émancipation sociale, avec notamment la Commune de Paris qui eut lieu il y a 150 ans. On a longtemps dit que c’était un grand siècle pour la littérature française. Est-ce votre avis?

27C EM17– «Sent bon»? Qu’entendez-vous par là? Je crois qu’il sent plutôt le soufre et la souffrance! Cela dit, oui, bien sûr, le 19e est un grand siècle pour la littérature française. Mon roman m’a donné l’occasion de redécouvrir Victor Hugo et de mieux mesurer la diversité de son génie. Ce n’est pas seulement une «force qui va», c’est aussi une intelligence qui pense. Balzac est également présent dans mon roman. Il inspire une manipulation qui va jouer un rôle déterminant dans la vie de Lefèvre. Mais le poète essentiel, c’est Baudelaire, auquel mon personnage ressemble beaucoup plus qu’à Vinteuil, et sur les poèmes duquel il écrit des mélodies. Il le vénère tant qu’il ne le reconnaît pas quand il le croise en personne.

Louis Lefèvre est un diable d’homme animé par une pulsion autodestructrice. Il fait face à un constat: l’impuissance de l’art à sauver l’artiste. Mais «la beauté sauvera le monde», a fait dire Dostoïevski à un de ses personnages dans L’Idiot. Qui croire?

27D EM17– Disons que c’est un homme torturé qui souffre et fait souffrir. Il est vrai que la souffrance peut être créatrice. Peut-être parce qu’on a trop besoin qu’elle ait un sens. Du cri, l’on fait un chant. Mais cela ne veut pas dire que la création délivre le créateur. «La beauté sauvera le monde»? Savez-vous que j’ai écrit et prononcé une conférence sur cette exclamation de Dostoïevski?

Non, je l’ignorais.

«Si la beauté peut sauver le monde, elle n’efface pas la souffrance des hommes.»– Je me plais à indiquer dans vos colonnes que cette conférence a été publiée par la revue catholique suisse Nova et Vetera! Mais les deux phrases – «l’art ne sauve pas l’artiste» et «la beauté sauvera le monde» – ne sont pas nécessairement contradictoires. Si la beauté peut sauver le monde, elle n’efface pas la souffrance des hommes, et Dostoïevski l28A EM17e savait mieux que personne. Il reste que cette phrase est pour moi la plus... belle qui soit. Elle fait de l’optatif un futur: c’est l’acte de foi par excellence.

La narratrice d’A la recherche de Vinteuil est une de ses descendantes. Elle refuse d’être juge des faits et gestes de son ancêtre. Cela pose la question de la compatibilité de la morale avec la littérature. Y en a-til une?

– Votre question est double: l’attitude de la narratrice et la question de l’art et de la morale. La narratrice se refuse à condamner son grand-père parce que c’est son grand-père, mais aussi parce qu’elle voit bien que la souffrance subie et la souffrance infligée sont indissociables chez lui, et peut-être chez chacun. Pour la question de l’art et de la morale, j’ai déjà eu l’occasion, dans un autre entretien, de citer la phrase de Baudelaire – lui, justement: «Si le poète a poursuivi un but moral, il a diminué sa force poétique et il n’est pas imprudent de penser que son oeuvre sera mauvaise». L’art ne juge pas et condamne encore moins. Il essaie de dire ce qui est vrai. Mais ce qui est vrai n’est pas toujours beau,même si l’artiste tente de le dire dans la beauté.28B EM17

Notre époque s’interroge de façon virulente sur les liens entre un artiste et son oeuvre. Proust avait déjà tranché la question dans Contre Sainte-Beuve. Selon lui, le poète qui récite des vers n’est pas la même personne dans son salon. Qu’en pensez-vous?

– Proust était obsédé par l’idée de prouver qu’un abîme sépare le moi superficiel, mondain, du moi profond, créateur. Pourtant rien ne ressemble plus à la personne de Proust que l’oeuvre de Proust. Mais je précise: comme la petite mare où se reflètent les étoiles ressemble au ciel étoilé. La ressemblance est évidente, la distance immense.

Lefèvre a l’ambition de marier la musique accessible à la musique recherchée. Aujourd’hui, il semble difficile de réconcilier la musique sérielle de Pierre Boulez avec Rihanna, n’est-ce pas?

28C EM17

 

L’esprit, le coeur et le corps

Vous avez beaucoup écrit sur la musique classique, notamment sur Alban Berg, Bach et l’exil de grands compositeurs. Vient de paraître votre essai Pour la main gauche. Quel est votre rapport à la musique classique?

– Sur cette musique, il règne un grand malentendu. On ne semble pas comprendre qu’elle est une oeuvre de l’esprit autant que du coeur ou du corps. Esprit, coeur et corps: si dans cette trinité manque l’esprit, vous avez la musique sentimentale ou la musique d’envoûtement, toutes deux ennemies de la liberté. On ne comprend rien à la pensée européenne, à l’esprit européen, on ne comprend rien à soi-même si l’on ignore Beethoven ou Schubert, Wagner ou Chopin. La musique qui nous submerge à journée faite, et dont s’étourdissent tant de gens, a aussi peu à voir avec ces compositeurs qu’une enfilade de lieux communs avec un poème de Baudelaire.

Vous aimez aussi profondément la peinture. Entre la peinture, la musique et la littérature, pouvez-vous choisir? Etablissez-vous une hiérarchie entre ces trois types d’art?

– Je ne peux ni ne veux choisir, et n’établis pas de hiérarchie. Bien sûr, on pourrait distinguer d’un côté la littérature et la musique, arts du temps, et d’un autre la peinture, art de l’espace. On peut aussi associer la musique à la peinture, arts non verbaux, et les opposer à la littérature, art du verbe. Mais qu’il se déploie dans le temps ou dans l’espace, par le verbe ou sans le verbe, l’art est un. Et la conviction de tout artiste n’est-elle pas que la beauté, sans le sauver lui-même, sauvera le monde?

TK

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