Ethique: Passeport vers la liberté

Le certificat Covid devrait être valable mondialement – il pourrait être nécessaire pour voyager. Le certificat Covid devrait être valable mondialement – il pourrait être nécessaire pour voyager.

Le Conseil fédéral veut mettre en circulation, dès le mois de juin, un certificat Covid qui devrait permettre d’offrir des «possibilités différenciées» aux personnes vaccinées. Cela ne va pas sans poser des questions éthiques – certains dénoncent des privilèges.

«On n’octroie pas quelque chose de nouveau, on restaure des droits. Le terme de ‘privilège’ est mal choisi», s’énerve Jérôme Cosandey. Le directeur romand du laboratoire d’idées libéral Avenir Suisse compte sur le certificat Covid pour permettre à la population de «retrouver certaines libertés fondamentales». Mais, précise-t-il, il doit aussi profiter aux personnes qui ont eu la Covid-19 et en ont été guéries ou qui présentent un test négatif. C’est le sens dans lequel travaille le Conseil fédéral, a rappelé Alain Berset le 21 avril: les Suisses devraient pouvoir bénéficier d’un traitement différencié à partir du moment où il n’y a pas de risque de transmission de la maladie.

PAS DE DISCRIMINATION

Il n’est pas question de restreindre l’accès aux prestations publiques. En revanche, les acteurs privés pourraient faire de la présentation de ce certificat une condition: il se pourrait qu’ainsi seuls ses détenteurs puissent aller au restaurant ou au spectacle. Cela ne choque pas Jérôme Cosandey, qui ne comprendrait pas qu’une personne refusant à la fois le vaccin et un test puisse réclamer le «droit à tout».

Dans son bureau de l’Université de Fribourg, Jacques Dubey déplore également que dans le débat public on envisage cette différenciation comme un avantage indu «alors que ce qui est dû, c’est la liberté.» Il serait plutôt inégalitaire de ne pas faire de différence.Et il ne saurait être question de discrimination, selon lui. Le refus ne serait pas motivé par une opinion – l’opposition à un vaccin –, mais justifié par un statut médical. Selon ce professeur de droit constitutionnel, il serait plutôt inégalitaire de ne pas faire de différence: «Est-il respectueux de l’égalité de traitement de traiter de la même manière une personne vaccinée, qui se protège et protège les autres, et une personne non vaccinée, qui pourrait être contagieuse?». Et, renchérit Jérôme Cosandey, «garder les restaurants fermés sous prétexte qu’ils ne pourraient pas ouvrir pour tout le monde paraît étrange». D’autant plus, rappellent- ils, que le vaccin est accessible à tous – ou du moins devrait l’être d’ici septembre. Alors que deux systèmes de certificat sont actuellement à l’étude, le Conseil fédéral n’entend introduire ce document que lorsque 40 à 50% de la population seront vaccinés.

Reste que, à moins de prouver avoir guéri de la Covid-19 ou de se faire tester régulièrement – tous les trois, voire tous les deux jours selon les indication actuelles –, le vaccin représentera la seule possibilité d’accéder aux prestations soumises à la présentation du passeport spécial. Ce qui pose la question de la liberté de ne pas se faire vacciner.

DEVOIR MORAL

16A EM17«Nos réflexions sont celles d’une société qui s’est débarrassée de maladies gravissimes grâce à des vaccins et qui l’a oublié», constate le théologien moraliste Thierry Collaud, vacciné très jeune contre la polio, à une époque où celle-ci tuait en Suisse. Il relève également qu’il faut être vacciné contre la fièvre jaune pour se rendre dans certains pays d’Afrique. «L’obligation vaccinale est une atteinte à l’intégrité physique, reconnaît Jacques Dubey, mais il y a des circonstances où elle est jugée adéquate. » Saisie par des parents d’enfants non vaccinés refusés dans des écoles maternelles en Tchéquie, la Cour européenne des droits de l’homme a récemment considéré la vaccination infantile comme nécessaire pour protéger les plus vulnérables.

Animé du même souci, le pape François a dit en janvier croire que «d’un point de vue éthique tout le monde doit se faire vacciner» contre la Covid- 19. Thierry Collaud partage ce point de vue, soulignant que ceux qui ne se font pas vacciner contribuent à faire perdurer la pandémie. «Il est justifié de demander aux gens de se faire vacciner.»«En l’état actuel des connaissances sur le vaccin, explique ce médecin qui enseigne l’éthique à l’Université de Fribourg, il est justifié de demander aux gens de se faire vacciner; le risque de complications est extrêmement minime. Donc, oui, c’est un devoir moral.» De tels propos ne plaisent guère à Olivier Kessler. «Ce n’est pas une question de morale, mais de gestion personnelle du risque», rétorque le directeur de l’Institut Libéral. Pour qui parler de manque de solidarité n’a aucun sens: «Ceux qui craignent le virus peuvent se faire vacciner et sont donc protégés».

QUELLE LIBERTÉ?

Deux visions de la liberté s’affrontent. «Chacun doit pouvoir déterminer la vie qu’il veut mener, ses objectifs et les moyens de les atteindre tant qu’il n’entrave pas la liberté d’autrui », définit le libéral schwyzois désireux de limiter le rôle de l’Etat à la garantie de conditions-cadre et de la liberté de chacun. Lorsqu’on lui demande si les Suisses sont encore libres, sa réponse est claire: «Non». Sa perception de la liberté est datée, juge Jacques Dubey: l’Etat doit certes s’abstenir d’intervenir, mais aussi protéger la liberté. «Il est vrai que, dans le cadre du coronavirus, l’Etat restreint la liberté de se déplacer, reconnaît le Fribourgeois; mais il protège l’intégrité physique. »

On peut parler de conflit de droits fondamentaux – et le choix entre l’un et l’autre n’est pas réglé d’avance, le Tribunal fédéral répétant qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les droits. Tout dépend des circonstances. «Ce qui justifie les restrictions actuelles, illustre Jacques Dubey, c’est l’invocation d’un intérêt public – un bien collectif – ou d’un intérêt privé protégé comme droit fondamental: la santé publique est aussi la santé de chacun. »

«Nous humains sommes faits pour la vie en commun, appuie Thierry Collaud. La vision d’une liberté purement individuelle – je fais ce que je veux – est rudimentaire. Notre liberté est de meilleure qualité lorsque nous sortons de la sphère individuelle. »Mais, note l’éthicien, «ce n’est pas la vision libérale».

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Pour Olivier Kessler, il est temps de lever les restrictions, et sans certificat Covid: «Tous ceux qui le désirent devraient pouvoir ouvrir, et ceux qui ne veulent ouvrir qu’avec un concept de sécurité ou qui ne veulent pas ouvrir devraient pouvoir agir selon leur appréciation». Au consommateur, ensuite, de choisir les lieux qu’il fréquentera en fonction de ses préférences personnelles et de sa gestion du risque. Dans sa gestion du risque et devant les différentes possibilités qui s’offrent à lui, le Conseil fédéral a déjà fait son choix; et ce n’est pas la vision de l’Institut Libéral qui l’a emporté.

 

Certificat infalsifiable

L’Office fédéral de la santé publique a reçu 50 offres pour la réalisation du certificat Covid et en a retenu deux. L’une proposée par l’Office fédéral de l’informatique et de la télécommunication, l’autre par deux entreprises basées à Lausanne: ELCA et le spécialiste des services d’authentification SICPA. Le mandat devrait être attribué fin mai au prestataire capable de fournir un document «personnel et infalsifiable». Le système devra garantir la protection et la sauvegarde décentralisée des données sensibles qui porteront sur le statut vaccinal, les tests et la guérison.

JeF

  

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