Ils ont osé

«Ils n’oseront pas»: il y a quelques années, cette pensée traversa l’esprit de l’économiste du sport Wladimir Andreff (lire notre interview) lorsque le Qatar, émirat gazier ayant autant de liens avec le football que le Nicaragua avec le ski de haute montagne, rejoignait la liste des nations susceptibles d’organiser la prochaine Coupe du monde.

L’éminent professeur de la Sorbonne, qui étudie la face sombre du sport-spectacle mondialisé, aurait pourtant dû se souvenir de cette réplique culte de Lino Ventura – grand sportif au demeurant, il était lutteur – dans Les Tontons flingueurs, une histoire de gangsters prêts à tout pour augmenter leurs bénéfices: «Les cons, ça ose tout. Et c’est même à ça qu’on les reconnaît». Ou, dit plus doctement par saint Thomas d’Aquin: «Tous les imbéciles, et ceux qui ne se servent pas de leur discernement, ont toutes les audaces ».

De l’audace, il en a fallu pour choisir d’organiser le Mondial au Qatar du 21 novembre au 18 décembre 2022. Les esprits les plus conciliants auront beau chercher, ils ne trouveront dans ce projet ni une once de rationalité ni un semblant de bon sens. Seulement la cupidité de certains dirigeants de la FIFA et le besoin d’un petit Etat de briller sur la scène internationale. Carole Gomez, chercheuse spécialisée en géopolitique du sport en France, rappelait récemment cette histoire, dont on ne connaît pas la part de réel et de fiction: «Un jour, le fils de l’émir a été interpellé par un douanier qui remettait en doute la véracité de son passeport, car il ne connaissait pas ce pays: ‘Qatar’. Enervé, celui-ci aurait alors juré que plus personne n’ignorerait l’existence de l’émirat». Aujourd’hui, tout le monde sait que le Qatar possède le FC Barcelone et le Paris Saint-Germain FC. Et que Doha accueillera prochainement le Mondial de football.

Depuis, tout le monde sait que le Qatar existe. Mais à quel prix?Mais à quel prix? La Coupe du monde 2022 est une folie économique, écologique (la construction de stades climatisés à usage unique au milieu du désert) et surtout humaine: des centaines d’ouvriers immigrés, traités comme des esclaves par leurs employeurs qataris, se sont déjà tués à la tâche sur les chantiers. Face à cette réalité d’autant plus choquante que l’échéance se rapproche, il n’est pas exclu que certains joueurs refusent de participer au tournoi. Comme pourrait le faire Antoine Griezmann, champion du monde en 2018 avec la France, qui nous a déjà surpris en rompant son contrat avec le géant chinois des télécommunications Huawei pour protester contre les violences faites aux Ouïghours. Peut-être de quoi lancer un mouvement plus large chez les joueurs. Et, pourquoi pas, parmi les téléspectateurs. Pour que les responsables de ce désastre disent un jour: «Ils ont osé».

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