Caucase: Reportage au Haut-Karabakh

Nanar, une Arménienne du Haut-Karabakh, et ses enfants, Mané et Gor. Nanar, une Arménienne du Haut-Karabakh, et ses enfants, Mané et Gor.

Le génocide arménien est commémoré chaque 24 avril. Cette année, le conflit du Haut-Karabakh, nommé Artsakh par les Arméniens, sera dans toutes les têtes. Reportage sur une terre meurtrie.

Mané est une petite boule de feu. Elle ouvre immédiatement ses bras: il n’y a ni peur ni méfiance chez cette fillette de 2 ans et demi. Sa famille vient pourtant de vivre un drame national. Celui de tous les Arméniens du Haut-Karabakh.

«Tous les soirs, après avoir couché nos enfants, mon mari et moi allons ‘visiter’ notre ville, Chouchi, sur Google Maps », raconte Nanar, la maman de Mané. Elle précise douloureusement: «Constater ce que les Azéris font – profanations, puis destructions des monuments et des maisons des Arméniens déplacés – nous ébranle ». En même temps, cela nourrit sa volonté de résister. «On va retourner chez nous et reconstruire notre patrimoine! », espère-t-elle.

10B EM16Dans les grands yeux bleus et doux de cette mère de famille se lit aussi l’inquiétude. Celle qui lui ôte le sommeil et lui fait verser des torrents de larmes, chaque nuit, en cachette. Réfugiés à Stepanakert, la capitale du Haut-Karabakh et plus grande ville (55’000 habitants avant la guerre) de cette petite république autoproclamée, elle et son mari David, un couple dans la vingtaine, sont devant un cruel dilemme: rester ou partir? «Le gouvernement d’Artsakh nous promet des logements», soupire Nanar – Artsakh, c’est ainsi que les Arméniens dénomment le Haut-Karabakh. Mais elle ne voit pas sa vie à l’étranger. Elle espère pouvoir rentrer un jour chez eux. A Chouchi. Sinon? Partir en Arménie. Son époux David, qui sert dans l’armée locale, veut, lui, mettre le cap sur la Russie.

PARTIR OU RESTER

Une opportunité que Moscou vient d’encourager en accordant, depuis peu, des visas à ceux qui le souhaitent. Il se chuchote même que, bientôt, les Artsakhiotes auront droit à la nationalité russe. «On doit protéger nos enfants d’une nouvelle guerre, estime le couple. En plus, l’Arménie reste actuellement en danger d’invasion turco-azérie, car elle est trop affaiblie par la défaite et par les dissensions politiques internes.» Cette situation très tendue fait pourtant ressortir le meilleur de la nature humaine. Comme chez ce groupe de guides à Erevan, la capitale de l’Arménie. Tous sans emploi à cause de la sinistrose du secteur touristique, ils se sont cotisés afin d’acheter avec leurs derniers sous des cadeaux pour les orphelins de guerre. «Ne rien faire n’est pas envisageable», dit Katar pendant qu’Azniv, une de ses acolytes, remplit les paquets.

Si tout le monde ou presque s’attend à une nouvelle guerre, les Arméniens veulent encore croire à l’intervention de la communauté internationale. De Stepanakert, Alyona, journaliste, souligne ce constat: «L’histoire nous a montré que nous ne pouvions pas faire entièrement confiance aux Russes. Pour que les Arméniens échappent à leur énième anéantissement physique par les Turcs et les Azéris, il faudrait que le monde reconnaisse l’indépendance de l’Artsakh. Une fois cette souveraineté acquise, l’Azerbaïdjan ne pourrait plus agir à sa guise». Cette mesure pourrait aussi faire sortir l’Arménie de son isolement géopolitique. Une vulnérabilité qui présage d’un nouveau partage du pays entre Moscou et Ankara. Malgré que la nation de Recep Tayyip Erdogan soit membre de l’OTAN, la Turquie et la Russie, les deux grandes puissances régionales, font actuellement front commun contre l’Europe.

Pour Arminé, psychologue, un positionnement clair de l’Europe serait le premier pas vers la préservation de la civilisation démocratique et humaniste de l’Occident, que les régimes despotiques piétinent chaque jour un peu plus. A l’instar de l’Azerbaïdjan qui retient toujours des centaines d’otages arméniens. Cela en dépit de l’insistance des organisations internationales et des rapports accablants des humanitaires sur les tortures subies par les prisonniers, dont beaucoup ont été capturés après la signature du cessez-le-feu le 10 novembre dernier.

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RÉFUGIÉS TRAUMATISÉS

Ces mauvais traitements, l’Azerbaïdjan, dirigé par l’autocrate Ilham Aliyev depuis dix-sept ans, en fait d’ailleurs une fierté à en croire le contenu du parc d’attractions inauguré début avril à Bakou. Son thème: les butins de guerre de l’automne 2020 dont l'Azerbaïdjan, aidé par la Turquie, est sorti victorieux. Parmi la panoplie d’armes, la présentation de mannequins censés montrer les captifs arméniens blessés dans des mises en scène dégradantes.

Malgré les récits de leurs traumas et les lourdes incertitudes planant sur leur avenir, les Arméniens du Haut-Karabakh touchent par leur désir de vivre et de créer. Nanar, par exemple, se souvient de ses projets éducatifs: «Les places en crèche ont toujours été un gros problème en Artsakh. Maintenant encore plus. Le petit bout de terre qui nous reste est saturé par les réfugiés des districts passés à l’ennemi azéri. Cela complique encore davantage notre priorité: l’apprentissage de nos enfants».

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Nanar marque une pause avant de reprendre. «J’aurais aimé ouvrir une crèche, voire une école primaire pour les petits, avec si possible des professeurs de langues étrangères venus de divers pays», confie-t-elle sans trop y croire, faute de financement.Que faire dans ces conditions? «Tant que l’on est en vie, on reconstruira», répond le couple de réfugiés artsakhiotes.

Anna Aznaour, de retour d’Arménie et du Haut-Karabakh/Artsakh

 

Une longue résistance

Identifié comme peuple à la fin du 2e millénaire, les Arméniens bâtissent un royaume qui atteint son apogée au 1er siècle avant Jésus-Christ: le roi Tigrane II le Grand en fait un empire s’étendant de la mer Caspienne à la Méditerranée. Romains, Parthes et Perses tentent de l’annexer. Survient un événement religieux et identitaire fondamental: l’Arménie se convertit au christianisme en l’an 301. Elle est ensuite ballotée entre Perses et Byzantins. Arrivent enfin les Turcs seldjoukides (11e siècle), puis les Mongols (13e siècle).

LE GÉNOCIDE DE 1915

Dès le 16e siècle, l’Arménie est partagée entre Turcs ottomans et Perses séfévides. Ces derniers cèdent aux Russes l’Arménie orientale au début du 19e siècle. S’ensuivent bras de fer et alliances entre Russes et Ottomans. Les Arméniens en font les frais. Comme de 1894 à 1896, quand des tueries de masse préfigurent le génocide de 1915. Celui-ci est rendu possible par l’arrivée au pouvoir en Turquie, suite à un putsch, du parti nationaliste Comité Union et Progrès (CUP). Ces «Jeunes-Turcs» élaborent un plan d’extermination des Arméniens. Sous un faux prétexte de complot pro-russe (le projet d’une région autonome arménienne) et de trahison d’Etat, deux tiers des Arméniens, 1,5 million de personnes, sont déportés et massacrés à partir du 24 avril 1915. L’essentiel des tueries se déroule jusqu’à l’été 1916 et se poursuit jusqu’en 1918. Le 16 mars 1921, la Russie signe avec la Turquie kémaliste le «Traité de fraternité». Moscou cède à Ankara 90% de l’Arménie historique. Les 10% restants deviennent la République soviétique d’Arménie, intégrée à l’URSS. L’Arménie devient enfin indépendante en 1991.

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Les racines du conflit

En 1805, la Russie annexe le Haut-Karabakh/Artsakh avec tout le Caucase du Sud. En 1918, à la chute des Tsars, trois républiques se créent en Transcaucasie – l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan – tandis que l’Artsakh déclare son indépendance. Avec l’aide de la Turquie, l’Azerbaïdjan attaque la petite enclave. En juin 1921, Bakou et Erevan signent un accord, dernier acte juridique valable en termes de droit international, qui rattache officiellement le Haut-Karabakh à l’Arménie.

L’ALLIANCE TURCO-AZÉRIE

Mais cet accord collégial est dissous le 5 juillet 1921 par ordre de Staline, alors secrétaire du Parti communiste russe. L’Artsakh est ainsi annexé à l’Azerbaïdjan. En 1988, dans le contexte de la perestroïka de Gorbatchev, le Haut-Karabakh demande son rattachement à l’Arménie. L’Azerbaïdjan répond par des pogroms anti-arméniens à Sumgaït et à Bakou. En 1991, l’URSS éclate. L’Arménie et l’Azerbaïdjan proclament leur indépendance et la guerre recommence. Elle se solde par la victoire d’Erevan en 1994. L’Artsakh est rattaché à l’Arménie et sept districts adjacents servent de zone tampon. Mais cette réunification prend fin le 10 novembre 2020, quand le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, signe la capitulation en cédant 60% du Haut-Karabakh aux Azéris. Après 43 jours de résistance à l’offensive lancée contre l’enclave de 150’000 habitants par l’Azerbaïdjan, appuyée par la Turquie d’Erdogan et ses mercenaires djihadistes, l’Arménie est amputée de son unique restauration territoriale depuis des siècles. Relevons que le cessez-le-feu ne constitue pas un accord de paix: la signature arménienne n’a pas de valeur juridique, car elle n’a pas été ratifiée par le Parlement national à Erevan.

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