Trait libre: Une espèce en danger

Etienne Barilier Etienne Barilier

La poétesse Amanda Gorman, qui s’était exprimée lors de l’investiture du président Biden, adressait son poème à toute l’Amérique, et même à toute l’humanité. Mais apparemment, toute l’humanité n’a pas le droit de la traduire: des groupes de pression qui prétendent promouvoir la «diversité» ont décrété que pour approcher l’oeuvre d’une femme noire, il faut être femme et noire, si bien qu’une traductrice néerlandaise et un traducteur catalan ont dû se désister.

L’affaire paraît grotesque. Mais les promoteurs de ces interdits se prennent, eux, très au sérieux. Pire, les victimes de leurs agissements semblent prêtes à battre leur coulpe, à se reconnaître indignes. Or ces manoeuvres d’intimidation ne sont pas seulement bêtes et méchantes, elles sont littéralement diaboliques, si l’on se souvient que le «diable» signifie: celui qui divise. Seuls les gens de même sexe, de même race, de même classe (sans oublier les préférences sexuelles) pourraient se comprendre? C’en est alors fini de ce qu’on appelle et qu’on n’osera plus appeler l’espèce humaine.

Seuls les gens de même sexe, de même race, de même classe pourraient se comprendre?Et c’en est fini, d’abord et précisément, de la traduction. Qu’est-ce que traduire, sinon croire qu’il existe quelque chose qui s’appelle l’humanité, et qui nous permet, par-delà le temps et l’espace, par-delà tout ce qui nous différencie et parfois nous oppose, de nous comprendre réciproquement? Bien sûr, d’une langue à l’autre, tout n’est pas préservé. Mais il n’est pas vrai que rien ne le soit, et que les perles d’une langue deviennent cailloux dans une autre.

Sauf, hélas, si le diable s’en mêle, et que de surcroît il s’avance masqué, puisque c’est au nom de l’antiracisme qu’on jette l’interdit sur ce que les humains ont de plus précieux, leur ressemblance. Les arrogants puritains de la «diversité» font profession de dénoncer le vieux racisme du mâle blanc. Mais ils sont en train de fomenter, à tout le moins, une «séparation des races». Oui, l’espèce humaine est en danger.

Division sous prétexte de diversité. S’agissant des sexes, ou plus pédantesquement des «genres», on assiste au même phénomène. A craindre que Roméo et Juliette ne soient bientôt les noms de deux chiens de faïence. Amanda Gorman s’adressait, disais-je, à toute l’humanité; à toutes les personnes du monde. Humanité, personne: tiens, voilà deux mots féminins qui ne refusent pas d’accueillir le mâle blanc. Que vive donc l’«épicène», ce beau mot à la terminaison féminine, et qui signifie: d’appartenance commune. C’est ainsi qu’on fera, peut-être, reculer le diable.

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