Jean-Paul 1er, une autre façon d’être pape

Jean Paul Ier lors d’une audience au Vatican: un homme d’écoute. Jean Paul Ier lors d’une audience au Vatican: un homme d’écoute.

Un bref pontificat – 33 jours – n’aura pas empêché Albino Luciani, élu pape sous le nom de Jean Paul Ier en 1978, de marquer l’Eglise. Conjuguant simplicité et audace pastorale, il a adouci les traits de l’institution et ouvert la voie à François.

Le 26 août 1978, une fumée blanche s’échappe de la chapelle Sixtine: l’Eglise catholique a un nouveau pape. Qui succédera à Paul VI, décédé le 6 août? Les cardinaux réunis en conclave n’ont pas traîné: deux jours leur ont suffi pour s’accorder sur le nom d’Albino Luciani, patriarche de Venise – qui n’était pas favori. Celui-ci ne restera sur le trône de Pierre que 33 jours, le temps tout de même de changer l’image de la papauté. Mais qui était le «pape au sourire»? Et quel héritage laisse-t-il?

Ces questions et bien d’autres trouvent réponse dans l’ouvrage Petite vie de Jean Paul Ier de Christophe Henning, journaliste à La 38 Croix. L’occasion de mieux connaître un pape aussi modeste qu’inquiet, au style simple, proche des gens, en relisant sa trajectoire des montagnes des Dolomites à Rome, d’une famille pauvre aux ors du Vatican. Ecrasé par une charge qu’il accepta «rempli de stupéfaction et d’anxiété», il s’y est investi totalement: derrière le sourire et l’humilité, le lecteur découvre un homme ferme et décidé qui a changé le visage de l’Eglise «plus par son allure que par ses décisions».

DES ORIGINES MODESTES

Albino Luciani naît le 17 octobre 1912 à Forno di Canale, un village des Dolomites rebaptisé Canale d’Agordo en 1964, d’un père ouvrier et d’une mère aide cuisinière. C’est un enfant des montagnes, simple, sobre, qui gardera ces qualités toute sa vie. Ordonné prêtre le 7 juillet 1935 après des études à l’Université pontificale grégorienne à Rome, il est nommé vicaire de son village. Il se montre attentif aux montagnards et aux ouvriers émigrés. Puis il enseigne onze ans au grand séminaire de Belluno avant de devenir vicaire général.

Albino Luciani fait alors preuve d’un «talent pédagogique nourri d’anecdotes et de petites histoires» qu’il rassemblera dans un livre sous le titre Catechetica in briciole (Miettes catéchétiques). Bientôt, Jean XXIII le nomme évêque de Vittorio Veneto, un petit diocèse au nord-est de Venise. Il l’ordonne à Rome le 27 décembre 1958.

Evêque «discret, attentif et bienveillant », Albino Luciani restera fidèle jusqu’au bout à sa devise, Humilitas (humilité). Son épiscopat a des accents «bergogliens» avant l’heure: il invite ses prêtres à «user d’un langage simple», à bâtir une Eglise pauvre pour les pauvres et à ne pas se cacher «derrière la moindre impunité ». Il est proche des croyants et accessible pour ses prêtres. «Il a fait le choix d’une vie simple», écrit Christophe Henning. «Ainsi Mgr Luciani se déplace-t-il volontiers à vélo ou à pied, toujours avec ses chaussures de montagne. C’est un pasteur attaché à son peuple, à la piété populaire, à une foi simple et concrète.» Comme le pape argentin.

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SIMPLE ET EXIGEANT

Qu’à cela ne tienne, il est nommé patriarche de Venise le 15 décembre 1969 par Paul VI. Il ne change pas: proximité, écoute, simplicité, sobriété. Et il n’oublie pas «l’autre Venise » avec «tellement d’usines, de maisons, de problèmes spirituels, d’âmes». Convaincu que «personne n’est grand devant Dieu». Sa priorité? Les pauvres, «les vrais trésors de l’Eglise». C’est un pasteur qui ne cède pas sur la doctrine «au risque de déplaire», «fidèle à la tradition et à l’autorité du pape», car «la simplicité n’exclut pas l’exigence». Des laïcs, il attend une foi «plus éclairée, plus responsable et plus mûre». Le 5 mars 1973, il est créé cardinal par Paul VI. Cette nouvelle étape fait de lui un membre du conclave… et un papabile. S’il est convaincu qu’il ne court «aucun risque personnellement», ce n’est pas l’avis de la majorité. Il est bientôt élu pape sous le nom de Jean Paul Ier. Aux cardinaux venus lui faire acte d’obédience, il confie: «Je suis un humble pape. Je suis un pauvre pape». Un pape «tremblant et confiant» écrasé par l’ampleur de la «terrible tâche» qui pèse sur ses épaules et qui a tout à apprendre. L’homme est fragile, il a déjà subi quatre opérations au coeur… et c’est une crise cardiaque qui l’emportera un mois plus tard en dépit des suppositions et des rumeurs d’assassinat.

Ses mots sont simples et directs, il parle librement, ne s’embarrasse guère du protocole.Ses mots sont simples et directs, il parle librement, ne s’embarrasse guère du protocole. Il s’inscrit dans la ligne de Vatican II, soucieux de l’enseignement et de la prédication. Ses priorités? L’évangélisation, l’unité des chrétiens et la présence de l’Eglise sur la scène internationale dans une optique de développement et de paix. Jean Paul Ier privilégie la collégialité et la proximité dans une Eglise confrontée à la déchristianisation, l’incroyance, la crise de la catéchèse et du sacerdoce. Pragmatique et volontaire, il a une pensée claire et une parole ferme. Et, toujours, cette attention aux petits et cette spontanéité qui le rendent fraternel et chaleureux… comme le sera le pape François.

PROPHÈTE DE LA MISÉRICORDE

Travailleur acharné, prenant au sérieux les lourds dossiers qui pèsent sur l’Eglise, Jean Paul Ier ne se ménage pas. Jusqu’au 28 septembre au soir où, après pas moins de treize audiences officielles, son coeur lâche. Il est retrouvé mort dans sa chambre, une liasse de papiers à la main, par Soeur Vincenza Taffarel, sa gouvernante depuis 1959 – ce ne sera pas la version officielle… C’est la surprise et l’abattement. Et puis, aucune autopsie n’ayant été pratiquée, les imaginations s’enflamment, des rumeurs de complot circulent, que plusieurs ouvrages vont tenter d’accréditer: ce pape dérangeait et on l’aurait tué. Il s’en serait pris à l’absence de transparence et aux problèmes de gouvernance au sein de la curie, au grand dam de certains.

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Que retenir de ce bref pontificat? «Une autre manière d’être pape», écrit Christophe Henning, qui marquera François. Et «un langage nouveau pour dialoguer avec l’Eglise et avec le monde». Car Jean Paul Ier se voulait d’abord pasteur et «prophète de la miséricorde»: «Je n’ai pas été créé pape pour être employé de bureau », disait-il. Il se sentait d’abord évêque de Rome et frère aîné des autres évêques. Le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’Etat du Saint- Siège, évoque «un pasteur proche du peuple, centré sur l’essentiel de la foi et doté d’une extraordinaire sensibilité sociale. La proximité, l’humilité, la simplicité, l’insistance sur la miséricorde de Dieu, l’amour du prochain et la solidarité en sont les traits saillants». Des traits pour le moins «bergogliens»

 

39B EM10Christophe Henning, Petite vie de Jean Paul 1er, Editions Artège, 134 pages

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