La verve de Max Lobe

Né à Douala en 1986, arrivé en Suisse à l’âge de 18 ans, Max Lobe vit à Genève. Son premier livre, 39 rue de Berne, le révéla aux Editions Zoé il y a huit ans Né à Douala en 1986, arrivé en Suisse à l’âge de 18 ans, Max Lobe vit à Genève. Son premier livre, 39 rue de Berne, le révéla aux Editions Zoé il y a huit ans

Ecrivain genevois natif du Cameroun, Max Lobe signe avec La Promesse de Sa Phall’Excellence une satire savoureuse sur la tyrannie. Son travail rabelaisien sur la langue tropicalise le français en mariant la liberté de l’argot des rues et la tchatche des tripots de Douala. Hilarant!

Quel verbe, quelle vitalité, quel livre! La Promesse de Sa Phall’ Excellence détonne avec jubilation. Comment est né cet ovni littéraire?

Max Lobe: – Ah, ça! J’ai d’abord écrit un pamphlet tout ce qu’il y a de plus pamphlétaire en 2019. Quand je suis en vacances à l’étranger, je regarde la télévision romande pour m’informer.

On n’échappe pas à sa suissitude!

– Que vois-je au bout du lac Léman alors loin de moi? Des manifestations embrumées de gaz lacrymogène contre le président camerounais Paul Biya, à son poste depuis 1982. ‘Papa président’ – je suis très à cheval sur la politesse et le respect des anciens – est en quelque sorte notre voisin puisqu’il apprécie le standing des hôtels de luxe de Genève.

La Suisse, son calme, ses Alpes, ses banques...

27A EM12– J’écris mon pamphlet dans la foulée façon coup de poing. Puis je l’envoie à des grands frères, mes modèles, comme l’écrivain canado-haïtien Dany Laferrière. Dany me répond qu’il y a de l’idée, mais pas sous cette forme. Il m’invite à compulser les écrivains latino-américains qui ont abondamment écrit sur les caciques et autres dictateurs. Je suis son conseil et dévore, entre autres, le Colombien Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude, L’Automne du patriarche), La Fête au bouc du Péruvien Mario Vargas Llosa et notamment Moi, le président du Guatémaltèque Miguel Angel Asturias.

Trois prix Nobel de littérature. On ne lit hélas plus guère Asturias en francophonie. Tout comme Moi, le Suprême d’Augusto Roa Bastos, un chef-d’oeuvre réédité chez Ypsilon avant la pandémie.

27B EM12Asturias me charme par ses onomatopées et sa créativité, je l’adore! Je raccorde mes lectures latinos à des auteurs africains tel le Congolais Sony Labou Tansi qui a aussi traité de la dictature (La Vie et demie). Je me souviens également de mes études en sciences de la communication à Lugano et en administration publique à Lausanne. La gouvernance institutionnelle, ce n’est pas rien... La philosophie politique me rattrape, par conséquent. Avec ses traités, ses analyses, ses réflexions. De Machiavel à Hannah Arendt en passant par Schopenhauer avec Lemonde comme volonté et représentation. Cela me pousse à m’interroger sur les origines du totalitarisme et les mille et un visages de l’autocratie. J’assaisonne le tout de l’essai remarquable de Bergson sur Le rire.

Un sacré cocktail, à l’image de votre ouvrage!

27C EM12«Dans une dictature, la langue est toujours un enjeu majeur.»– Je ne suis néanmoins pas au bout de mes peines. La voix des griots et des conteurs que j’aime, d’Andersen aux Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop, me titille les tympans. Je réempoigne les techniques du conte aussi bien nordique qu’africain. Et je me questionne, à l’aune d’Orwell comme de Roland Barthes, sur l’importance de la langue dans un régime tyrannique: elle y est autant un enjeu de pouvoir qu’un révélateur de situations ubuesques. Ensuite, j’accepte une résidence d’écriture dans l’Etat de New York. Une première en ce qui me concerne. J’y réécris mon texte, un peu du grand n’importe quoi. Bref, je rentre à Genève et l’envoie à mon éditrice.

Que vous dit Caroline Coutau?

– Elle me demande si j’ai déjà lu Rabelais. Un peu gêné, je réponds que non, mais elle m’y encourage. Je me plonge dans les péripéties de Gargantua et Pantagruel: quel bouleversement! Le burlesque, les métaphores, l’imagination langagière, tout me ravit. Ce français ancien me parle immédiatement, il sonne furieusement moderne, jaillit, suinte, dégoutte. Sa verve satirique explose comme celle des romanciers latino-américains ayant signé leur novela del dictador. Je me laisse alors aller dans mon travail d’écriture, douloureux, essentiel: un devoir au cours duquel je malaxe la langue en lui donnant un sens propre.

Naît enfin La Promesse de Sa Phall’ Excellence!

27D EM12– Oui, quel accouchement (rires)! Avec ce défi, j’ai changé complètement ma littérature. Dans mes ouvrages précédents, il y avait une trame narrative, une structure. Là, j’ai chamboulé mes habitudes. Tout le monde ne l’a pas bien compris.

Pourquoi donc? On rit en tout cas beaucoup avec Aca Da-Writa, guide intarissable dans la république de Crevetterie...

– Ce qui est une expérience d’écriture est aussi une expérience de lecture. Ce livre ressemble à un mille-feuille, un entassement d’histoires, un entremêlement de récits, une crêpe de tissus verbaux. Ce que j’aime aussi, avec la fable et la satire, c’est qu’on y joue avec le doute.

Le doute?27E EM12

– Le doute s’oppose au langage conditionné des puissants et des tyrans. Il est également le fruit du temps. Ce temps précieux permet la réflexion, la mise à distance, la perspective intellectuelle. Sans cela, il n’y a pas de liberté de penser et on se soumet à l’autocensure, au diktat des modes, à la vindicte des réseaux sociaux. Le temps, c’est aussi bien cultiver la patience que risquer l’impatience. Si on prend le temps d’engendrer ce qu’on désire au fond de soi, quelles qu’en soient les méandres, on peut transformer le scepticisme de la pensée en une authentique création littéraire.

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Max Lobe, La Promesse de Sa Phall’ Excellence (Zoé, 144 pages).

 

Une fable jouissive

Max Lobe n’a pas sa langue dans sa poche. Il la rend désormais charnue, pulpeuse, plantureuse au besoin! Son verbe chamarré et sa ribambelle de trouvailles langagières emmènent le lecteur dans un voyage carnavalesque où l’absurde est l’autre patronyme de l’autocratie. Sa fable satirique vise un pays africain, le Cameroun des Biya, mais pas seulement. Dans La Promesse de Sa Phall’Excellence, l’oralité est licencieuse, les onomatopées ragoûtantes et les néologismes orgiaques. Rabelais aurait adoré! Et reconnu un de ses dignes fils spirituels, émancipé, facétieux, sensé malgré les folies de ses pairs humains. La francophonie a trouvé en Max Lobe une épatante raison de croire en la puissance de notre langue commune, revigorée aussi bien par le plaisir naturel de la bâtardise que par l’appétit insatiable de liberté – deux étendards au nom desquels ce flibustier tropicaliste des Pâquis fait pleurer de rire.

TK

 

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