COVID-19 en Suisse: Faim et solidarité

Sandra Golay et les bénévoles de la paroisse Sainte- Clotilde à Genève offrent des repas chauds aux démunis chaque dimanche. Sandra Golay et les bénévoles de la paroisse Sainte- Clotilde à Genève offrent des repas chauds aux démunis chaque dimanche.

Un an après le début de la pandémie, la faim ne touche plus que les sanspapiers. A Genève, les paroissiens de Sainte-Clotilde offrent des repas à des étudiants, des permis B et des Suisses. Idem à Vevey: Partage Riviera, qui soutenait 200 familles avant la crise, en nourrit désormais 800.

«L’autre jour, un monsieur est arrivé et a fait mine de se désinfecter les mains sans vraiment le faire. Mon mari lui a gentiment demandé de bien les nettoyer avant d’entrer dans la salle; c’est là que nous avons compris pourquoi il ne voulait pas s’enduire les doigts de gel hydroalcoolique: il voulait éviter de souffrir! Ses mains présentaient de gros trous et des plaies à vif causées par le froid. Depuis, nous mettons à disposition de ceux qui viennent des tubes de Bepanthen et des sparadraps avec du Vita-Merfen.»

EN VOIE DE GUÉRISON

13A EM12Peu de temps après, Sandra Golay a revu ce sans-abri. «Il a souri en me montrant ses mains en train de guérir », raconte la présidente du Conseil de paroisse de Sainte-Clotilde à la Jonction, à Genève. Depuis le début de l’année, près d’une quarantaine de bénévoles se relaient et cuisinent ici pour offrir tous les dimanches des repas chauds aux affamés du bout du lac. «Oui, les gens ont faim, résume Sandra Golay; ça paraît toujours difficile à croire en Suisse, mais la crise économique provoquée par la pandémie n’a pas fini de faire des dégâts.» La Genevoise et les paroissiens ont été accusés de «provoquer un appel d’air» et d’attirer des étrangers sans permis. Pourtant, constate-t-elle, les sans-papiers ne sont de loin plus les seuls à rejoindre la Jonction le dimanche. «Nous voyons des femmes, des enfants et des hommes de tous horizons et tous âges: des travailleurs avec permis B, C ou L, des étudiants, des retraités...»

Et les Suisses ne font désormais plus figure d’exception, souligne-t-elle en songeant à cette femme venant avec ses huit enfants dont un nouveau-né. «Son mari a perdu son emploi dans la restauration depuis la pandémie et les allocations familiales ne suffisent plus. Ses fils, des ados,mangent pour quatre... Cela dit, ajoute la responsable, lorsqu’une personne se présente la faim au ventre, il n’y a plus de permis qui tienne: suisse, pas suisse, qui fait la différence à ce stade?»

ÉTUDIANTS À L’UNI

«On est passés d’une trentaine de repas en janvier à bientôt 200 assiettes servies le dimanche.»Un jour, raconte la présidente de Sainte-Clotilde, des jeunes se sont approchés de la paroisse «l’air de rien» en demandant si c’était un endroit où on pouvait acheter de la nourriture à emporter. «Quand je leur ai dit que ce n’était pas payant et qu’il s’agissait de plats servis pour les gens dans le besoin et les sans-abri, ils m’ont répondu: ‘Nous ne sommes pas des sans-abri, nous avons une chambre à la Cité universitaire’.Mais je voyais bien qu’ils avaient faim. L’un d’eux m’a expliqué qu’il avait perdu son job d’étudiant à cause du confinement et que ses parents, eux-mêmes en difficulté, ne pouvaient pas l’aider.»

En janvier, les paroissiens ont dû agir dans l’urgence, car plus aucun endroit ou presque ne proposait de repas le dimanche à Genève. «Le problème, c’est que nous ne nous attendions pas à un tel afflux. Quand des gens ont faim et que vous devez leur répondre que vous n’avez plus rien à leur donner, vous vous sentez très mal.» Les bénévoles ont appris au fil des mois. Et se sont organisés. Un ingénieux circuit permet aux visiteurs d’accéder en toute sécurité sanitaire, par divers couloirs, à un vestiaire et à une salle de repos. «Les gens peuvent choisir des chaussures, des vestes et d’autres vêtements récoltés pour eux par les fidèles et des écoles; d’autres, forcés de quitter leur abri PC pour la journée, profitent de piquer une longue sieste au chaud.»

Et la nourriture? «C’est par là, annonce Sandra Golay avant d’emprunter un autre couloir – les locaux de la paroisse sont vastes – débouchant sur une grande salle. Pour ne pas se croiser inutilement, les gens suivent ici aussi un petit parcours. Ils nous disent ce qu’ils veulent et vont s’asseoir à une table en attendant qu’on les serve.» Un mètre et demi entre les couverts, désinfection après chaque passage, etc. On ne badine pas avec le risque de contagion. «Si quelqu’un reste plus de deux heures après le repas, on lui offre un masque de rechange.»

200 REPAS CHAQUE DIMANCHE

13B EM12Pour accéder au site, il faut s’enregistrer à l’entrée. La responsable nous montre plusieurs feuilles de papier A4 couvertes de noms. «Ça, c’était pour le 14mars, prévient-elle: en janvier, on servait une trentaine de repas par jour, mais désormais on atteint presque 200 par dimanche! Et uniquement ici, à Sainte-Clotilde, dit-elle en évoquant la salle Pitoëff de Carouge qui offre, de son côté, 130 repas par jour... pour l’instant. «Ce service est garanti jusqu’à la fin du mois. Après, nous ne savons pas ce qui est prévu de leur côté, alors nous nous préparons à recevoir plus de monde.»

Heureusement, en plus des nombreux dons privés, les estomacs vides du bout du lac peuvent compter sur une vingtaine de «mamies» qui préparent des gâteaux et les amènent à la messe de 17h le samedi, se félicite Sandra Golay. Un cuisinier professionnel, qui reçoit un dédommagement pour son travail, et quatre personnes – également défrayées – au fait des problématiques de la précarité, des situations de rue et des addictions sont présentes en permanence.

«Les choses ne vont pas s’arranger, prévient la Genevoise. Je dirige une fiduciaire et tout ce que je vois du côté des entreprises, licenciements en cascade et fermetures, je le retrouve le dimanche à la distribution alimentaire: les RHT, l’argent versé par l’Etat pour compenser – en partie seulement – la cessation du travail causée par les restrictions sanitaires, ne suffisent plus à payer les factures. Sans parler des personnes qui ont perdu leur emploi ou leur commerce.»

FAMILLES EN DANGER

La situation inquiète aussi du côté de la Riviera. «Avant la pandémie, nous venions en aide à environ 200 familles avec une tonne et demie d’aliments livrée chaque semaine», rappelle Pierre-André Glauser, président de Partage Riviera, née du regroupement des associations l’Etape (Vevey) et Coup de Pouce (Clarens). Elle redistribue à ceux qui n’ont pas de quoi remplir leur frigo les invendus alimentaires – produits laitiers, viande, fruits, etc.

«Aujourd’hui, entre 600 et 800 familles bénéficient de notre aide et nous livrons désormais six tonnes de nourriture chaque semaine.» Un changement à l’image de la crise sociale que traverse la Suisse. «Nous sommes passés du statut de petite association d’aide alimentaire à celui de PME de l’entraide de première nécessité.» Selon Pierre-André Glauser, près des deux tiers des bénéficiaires de l’association oecuménique qu’il dirige ont des papiers en règle. «Contrairement aux grandes villes comme Genève, les régions comme la nôtre n’ont pas vu affluer des personnes sans statut légal: la plupart des gens qui viennent nous voir ont un permis. Il y a des employés et des employeurs en grande difficulté, des mamans avec des petits enfants, des retraités, des requérants... Tout le monde est touché. Et les Suisses ne sont plus marginaux.»

La solidarité ne connaît pas la crise, par chance: «Avant 2020, nos bénévoles étaient surtout des retraités. Comme ils ont été bloqués chez eux, leurs enfants et petits-enfants ont pris le relais. Désormais, les 50 à 60 personnes qui se relaient pour faire tourner l’association sont issues de plusieurs générations. C’est une belle évolution».

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



Un soutien parmi d’autres – voir l’ABE du 16 mars sur la soupe distribuée chaque dimanche du côté de Fribourg – qui n’est pas de trop. Selon le Centre social protestant (CSP), la «pauvreté absolue» est réapparue en Suisse depuis un an. Plus aiguë à Genève qu’à Lausanne ou que dans l’Arc jurassien, elle touche une large majorité de femmes. Pour y faire face, l’oeuvre caritative exige notamment que les personnes sans statut légal puissent accéder à l’aide sociale. Et demande également aux autorités de ne pas pénaliser davantage les plus démunis en digitalisant de manière excessive les démarches administratives.

 

La digitalisation aggrave la pauvreté

Parmi les bénéficiaires des repas offerts à la paroisse Sainte-Clotilde de Genève, un couple de Suisses d’une soixantaine d’années en fin de droit. «Ces deux personnes ont quitté leur appartement pour payer leur assurance maladie, explique Sandra Golay. Elles ont vécu dans une camionnette, puis chez des amis avant de se retrouver à la rue. Sans téléphone portable, ils se sont petit à petit isolés. Même ceux qui voudraient les aider dans certaines démarches – comme demander l’aide sociale à laquelle ils ont droit – peuvent difficilement les joindre.»

BARRIÈRES NUMÉRIQUES

Cette anecdote fait écho à un problème plus large signalé le 16 mars par les antennes genevoise, vaudoise, neuchâteloise, bernoise et jurassienne du Centre social protestant (CSP) lors d’une conférence de presse pour faire le bilan d’un an de crise. La digitalisation, ont averti les responsables du CSP, «creuse le fossé des inégalités» entre les personnes ayant accès à un Smartphone, un ordinateur connecté à internet, une imprimante et des moyens de paiement en ligne (carte bancaire, etc.) et les autres. Avec la fermeture des bibliothèques, même ceux ayant des connaissances numériques ont été marginalisés. «Si les services sociaux ont veillé dès le début du deuxième semi-confinement à préserver un accès physique aux personnes, ont expliqué les directeurs des antennes romandes du CSP, voire, comme à Genève, à l’améliorer avec la création d’un guichet social», l’accès à l’administration publique a été entravée. Etat civil, contrôle des habitants, offices régionaux de placement, de l’assurance maladie ou des poursuites: autant de bureaux ouverts seulement via internet – ou alors selon des horaires très réduits – sans lesquels il est impossible d’entreprendre certaines démarches pour obtenir, par exemple, l’aide sociale.

CeR

 

Articles en relation


Musique: du souffle et des voix

Privées de concerts et de répétitions depuis des mois, fanfares, harmonies et chorales espèrent une reprise prochaine. Pour la musique. Pour l’amitié aussi. Sans être bien certaines que tout le monde reviendra répéter.


COVID: Vents contraires

Ainsi, le Conseil fédéral prépare un deuxième assouplissement. En principe, les Suisses pourraient, à partir du 22 mars, consommer en terrasse, se réunir à dix à l’intérieur, pratiquer des activités sportives et culturelles en groupes et, «moyennant certaines restrictions», organiser des manifestations avec public.


COVID: une Eglise plus à l’écoute

De confinements en semi-confinements, la Covid-19 a ébranlé l’Eglise et désorienté nombre de croyants. Elle a aussi permis l’émergence d’une créativité porteuse d’avenir. L’heure est à la réforme pour une Eglise plus proche des préoccupations de nos contemporains.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



BE2021