USA: une armée de la paix

Eté 2020, Washington, D.C.: un membre bénévole de la DC Peace Team accompagne et protège les participants à un rassemblement. Eté 2020, Washington, D.C.: un membre bénévole de la DC Peace Team accompagne et protège les participants à un rassemblement.

Institutions prises pour cible et forces de l’ordre fustigées: sous le mandat de Donald Trump, les manifestations ont atteint un haut niveau de violence. Mais des groupes de bénévoles descendent dans les rues pour lui opposer la non-violence. Avec l’arme de la paix.

Mercredi 6 janvier, Washington, D.C.: le Capitole est envahi par des partisans de Donald Trump. Chaos et stupeur. Ce jour-là, des membres d’associations locales ne se sentent pas en sécurité dans les rues de la capitale américaine. Sur la Place Black Lives Matter, un homme voit approcher un sympathisant de Trump en tenue de camouflage. Echange de propos houleux. L’homme en kaki sort un couteau! Un troisième homme s’approche, s’adresse à l’individu armé: «Calmons-nous», commence-t-il. Avant de le raisonner: «Pas besoin de sortir cette arme, tu peux encore la ranger. Utiliser ce couteau ne va pas régler le problème». L’homme interpellé semble écouter. Il recule. Ses camarades le tirent par la manche. Encore quelques échanges verbaux et la situation s’apaise.

Celui qui vient d’éviter le pire est membre de la DC Peace Team (DCPT), une organisation à but non lucratif qui promeut la transformation non violente des conflits et la justice restaurative. Il a utilisé l’une des manoeuvres apprises lors des formations dispensées par ce groupe. «Ces derniers mois, on a observé l’intensification d’une rhétorique qui déshumanise toute personne exprimant une opinion différente», observe Eli McCarthy, directeur de la DC Peace Team et professeur à l’Université jésuite de Georgetown.

DIFFÉRENTES TECHNIQUES

Une scène comme celle du 6 janvier n’est en effet pas isolée en Amérique. «Dans ce contexte difficile, deux personnes en désaccord n’optent pas pour le dialogue et tombent souvent dans la violence verbale ou physique», déplore Eli McCarthy. Dans le feu de l’action, si la situation le permet, les membres de la DCPT recourent à des stratégies verbales pour transformer la dynamique de la violence. Avec l’espoir que l’agresseur renoncera à ses actions et verra l’humanité de la personne sur qui il projette sa colère. Cela peut le détourner d’une spirale dangereuse et permettre l’instauration d’un début de dialogue.

«La non-violence invite chacun à interrompre le cycle de déshumanisation.»«La non-violence invite chacun à interrompre ce cycle de déshumanisation », détaille Eli McCarthy. «L’idée est de transformer cette énergie négative pour mettre en avant la part d’humanité propre à chacun. C’est crucial si l’on veut imaginer des moyens constructifs de gérer un conflit.» Le professeur Michael Nagler, fondateur du programme d’études sur la paix et les conflits à l’Université de Berkeley, complète: «Il faut rendre l’agresseur entièrement responsable de ses actes, mais sans l’identifier à ceux-ci. Séparer l’être humain de ses actions». Michael Nagler a aussi créé et dirige le Centre Metta pour la non-violence à Petaluma, en Californie.

Si l’intervention n’a pas l’effet escompté ou si la situation requiert une autre approche, les membres de la DCPT possèdent tout un attirail de manoeuvres physiques et d’astuces pour casser l’escalade de la violence: accompagnement d’un agresseur loin du conflit en marchant avec lui, interposition, distraction, etc. Ces techniques sont inspirées de figures majeures de l’action non-violente, notamment Gandhi, Dorothy Day et Martin Luther King. De telles approches comportent des risques, avertit Michael Nagler. Cependant, ce professeur affirme que toute tentative de susciter de l’empathie a un impact. Même lorsqu’elle semble avoir échoué. «Cela touche l’agresseur. Lorsqu’il se retrouvera dans une telle situation, il sera moins violent sans forcément savoir pourquoi.»

FORMER DES BÉNÉVOLES

La DCPT est l’une des formations non violentes les plus expérimentées aux Etats-Unis. Dans le reste du pays, d’autres structures militent aussi pour une transformation pacifique des conflits. Des équipes de bénévoles sont ainsi actives à Chicago, Portland, Detroit, Minneapolis, Lansing et Seattle.

La plupart de ces groupes font partie d’un réseau intitulé Shanti Sena («armée de la paix» en sanscrit). Cela leur permet de se soutenir mutuellement en partageant idées, expériences et formations. C’est essentiel dans un domaine où les bénévoles formés aux tactiques de désescalade ne sont pas légion. «Un jour, nous étions deux pour tenter de réduire les tensions entre deux groupes de 40 personnes qui menaçaient d’en venir aux mains», raconte Eli McCarthy. «On a parlé aux plus déchaînés pour ralentir l’escalade. On a gagné du temps, puis la police est arrivée. Mais on n’était pas assez nombreux.»

Pour étendre ce réseau, Eli McCarthy compte sur les formations variées offertes par la DCPT. Selon lui, pour encourager la création de groupes similaires, il est impératif d’augmenter l’effectif des gens formés à la communication non violente, à l’intervention civile de paix – la protection de civils sans recourir à des armes ou à la violence – ou aux cercles de justice restaurative.

Eli McCarthy est convaincu que c’est au niveau local que ce type de mouvements a le plus de chances de se développer. «Il s’agirait d’avoir de tels groupes dans chaque quartier de nos villes.» Car leur force réside dans leur ancrage: plus les membres d’une équipe pacifique connaissent le terrain, mieux ils sont à même de réagir. C’est un moyen de transformer le conflit de façon durable. Afin de se rapprocher d’un idéal de paix pour tous.

Antonin Python

 

Développer des collaborations

Eli McCarthy voit avec optimisme le mandat de Joe Biden. «Au niveau politique, il y aura beaucoup plus de possibilités de discuter des pratiques créatives, non violentes et pacifiques.» L’idée de la DCPT est de soutenir la création de structures similaires dans au moins trois ou quatre villes comme New York, Erie (Pennsylvanie) et Norman (Oklahoma). Enfin, le directeur de la DCPT relève que la communauté noire a mis en avant des moyens de protection visionnaires sans dépendre d’éléments légaux armés comme la police. Eli McCarthy suggère ainsi qu’il est essentiel de travailler en collaboration avec les leaders de cette communauté afin d’apprendre de leur expérience.

 

 

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