Musique: du souffle et des voix

Masques, distance, plafond haut... et pas plus de vingt ans sont les conditions pour la reprise du chant, comme ici à l’église Saint-Michel à Fribourg. Masques, distance, plafond haut... et pas plus de vingt ans sont les conditions pour la reprise du chant, comme ici à l’église Saint-Michel à Fribourg.

Privées de concerts et de répétitions depuis des mois, fanfares, harmonies et chorales espèrent une reprise prochaine. Pour la musique. Pour l’amitié aussi. Sans être bien certaines que tout le monde reviendra répéter.

«Belle qui tiens ma vie captive dans tes yeux...» Les notes flottent dans l’air de l’église Saint-Michel à Fribourg, le chant suspend son vol, et Philippe Savoy ferme l’accord d’un geste de la main: «Ça m’avait manqué». Ils sont une dizaine, ils sont jeunes et ils sont autorisés à chanter ensemble, eux qui ont été séparés pendant des mois. «Je suis bien heureux, confiait un instant plus tôt Louis, 18 ans, en rassemblant ses partitions. On passe de seul dans notre chambre à quinze en chair et en os.» Le groupe a aussi manqué à Daphné, 16 ans. «On va chanter pour de vrai», se réjouissait-elle après une longue période de répétitions par écran interposé.

Bien sûr, Philippe Savoy n’a pas pu réunir l’entier du Choeur Saint-Michel en ce début de soirée du 3 mars, les règles sanitaires interdisant toujours le chant aux plus de vingt ans. Mais il ne boude pas son plaisir: «Ça ressemble déjà à un choeur», assuret-il aux jeunes qui l’entourent, à bonne distance et masque sur le visage, au début de cette «parenthèse artistique et sociale».

COUP D’ARRÊT

11A EM11Des rires de chanteurs heureux de se retrouver, le local que le Choeur mixte Saint-Etienne partage avec la fanfare la Lyre, au sous-sol de la salle paroissiale de Belfaux (FR), n’en a plus entendu depuis longtemps. Quand a eu lieu la dernière répétition générale? La présidente, Josiane Berset, ne retrouve plus la date. «Notre dernier beau souvenir musical remonte au 4 janvier 2020, se souvient-elle en revanche. «C’est dur de laisser partir ces morts sans choeur ni chants.»Nous avions chanté la messe Ibi Gaudium est d’Etienne Crausaz pour prendre congé de notre directeur.» Depuis, il y a certes eu des répétitions avec la moitié de l’effectif durant l’été et une messe de confirmation avec un petit groupe de douze en septembre – c’était alors autorisé –, mais c’étaient là des exceptions. «On a aussi interrompu la participation aux enterrements, déplore la Belfagienne. C’est dur de laisser partir ces morts sans choeur ni chants.»

Cette année, le choeur fête ses 50 ans. Enfin, aurait dû fêter. Le concert prévu en novembre a déjà été reporté. «On n’a pas encore pensé à une autre date», reconnaît Josiane Berset. Mais le choeur chantera. Tôt ou tard: «On est impatients de reprendre. Mais il ne faut pas brûler les étapes. Ce serait dommage de devoir arrêter encore une fois». En attendant, les chanteurs ont reçu des fichiers audio pour répéter chez eux.

A Payerne, où elle dirige l’Union instrumentale, et à Sorens (FR), où elle dirige la Société de Musique, Yahsmina Coutaz a proposé aux instrumentistes de former des petits groupes puisqu’il est permis de jouer à cinq. 70% de ses musiciens ont répondu présent dans la Broye vaudoise, tous les Gruériens sont venus. «Pour beaucoup, même pour des personnes très occupées, c’est une bouffée d’oxygène», constate-t-elle. La veille, elle a eu au téléphone un musicien qui ne jouait pas dans un de ces petits groupes: ça n’allait pas fort. «Il s’est dit que ça lui ferait du bien de venir.»

12A EM11D’autres sociétés, découragées, ont cessé toute activité. Elles représentent même une majorité en Valais, selon les échos de Christian Bohnet, président de l’Association cantonale des musiques valaisannes. Cela suscite des inquiétudes: après des mois sans pratique, les musiciens reprendront-ils le chemin du local de répétition le moment venu? «Il y a très peu de changement dans les effectifs des sociétés, constate le clarinettiste de Martigny. Mais on est lucides: elles n’ont pas fait de point de situation. Les comités ne savent pas qui va reprendre.»

RESTE À LA FANFARE

Yahsmina Coutaz a eu des craintes. Elle en a de moins en moins. «On pensait que les gens apprécieraient leurs soirées libres, mais on se rend compte qu’ils s’ennuient, qu’ils ont besoin de jouer», rassure-t-elle. Christian Bohnet compte beaucoup sur les jeunes: «On a constaté ces dernières années un rajeunissement des sociétés. Or les jeunes n’ont jamais interrompu leur activité puisque les cours ont toujours eu lieu, grâce aux professeurs qui ont utilisé les nouvelles technologies. Ces jeunes sont désireux de reprendre. A l’automne, ce n’est pas dans leurs rangs qu’il manquait du monde, mais plutôt du côté des indépendants, qui ne voulaient pas risquer une quarantaine, et des plus âgés».

L’aspect intergénérationnel étant particulièrement important dans ces milieux, Luana Menoud-Baldi demande «du respect». Présidente de l’Association suisse des musiques, qui a lancé une campagne «reste à la fanfare», elle s’attend à des réticences. «On doit donner le temps aux musiciens plus âgés de reprendre confiance non en la musique, mais en la situation», considère-t-elle, soucieuse de les protéger et de les mettre à l’aise en répétition. La Fribourgeoise ne sous-estime pas les difficultés qui attendent la musique amateure, mais croit en la force des sociétés et en la passion de leurs membres. Ils ne préféreront pas rester sur leur canapé, promet-elle: «Le sang des musiciens est différent: ils sont attachés à la tradition de la fanfare. Ils ont envie de jouer à nouveau ensemble ».

CULTIVER LE LIEN SOCIAL

Il y a des musiciens et il y a des sociétaires – qualités par ailleurs cumulables. «L’aspect social et humain manque à beaucoup et c’est lui qui les ramènera en répétition », note, confiante, Yahsmina Coutaz. Qui ne redoute pas la première répétition générale même si le niveau aura peut-être baissé – certains n’auront plus touché leur instrument depuis plus d’un an ou renoncé à chanter. «Quand on pourra reprendre, les gens seront émus, peut-être jusqu’aux larmes, puis ils vont déchanter, prévient Philippe Savoy, président de la Fédération fribourgeoise des chorales. Mais on retrouvera notre niveau.»

Ce qui compte, ce sera d’abord de se retrouver, tous le disent. Maintenir le lien social est une préoccupation constante de Josiane Berset à Belfaux. Le 9 mai 2020, le concert prévu avec un quatuor ayant été annulé, les membres du comité du Choeur Saint-Etienne sont allés remettre en mains propres un courrier et une rose à chaque chanteur. Chaque début de mois, un message informe des anniversaires à venir; on s’appelle, on s’écrit, on prend des nouvelles. «C’est ce qui nous fait penser qu’on va bien redémarrer», dit encore la présidente qui, de l’autre bout d’une grande table et à quelques mètres de chaises empilées, nous offre une tasse de thé maison: thym, miel et jus de citron. Ce qui lui manque, c’est vraiment «la vie sociale du choeur». A Martigny, Christian Bohnet attend une reprise. Il aimerait au moins pouvoir répéter à quinze. Et qu’on ne lui dise pas qu’il peut jouer pour lui ou à cinq: «Dans ‘faire de la musique en société’, il y a ‘faire de la musique’ et ‘en société’. On fait partie d’une société pour l’intégration, le groupe, l’émulation. C’est ce qui manque, pas seulement la musique». 

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



 

 

Rassurer et rassembler

12B EM11Pour accompagner la reprise, l’Association suisse des musiques (ASM) prépare un véritable «programme de relance » sur quatre ans, selon sa présidente, Luana Menoud-Baldi. Il s’agira notamment, étude à l’appui, de «dire une fois pour toutes que la musique n’est pas un vecteur du virus» et qu’elle ne concerne pas uniquement les musiciens: «Une manifestation profite à une commune, un district; il y a un côté économique. Par exemple, l’annulation de la Fête fédérale de musique a eu un impact sur toute la région d’Interlaken», souligne la Fribourgeoise. S’il faudra du temps avant de pouvoir organiser de nouveaux concerts, girons ou festivals, elle espère toutefois qu’il sera possible de mettre sur pied des événements dans chaque région linguistique ces prochaines années, comme «passerelles musicales» en vue de la Fête fédérale de 2026 – «le plus grand rassemblement de musiciens en Europe».

L’ASM envisage également de soutenir les sociétés de musique en mettant des partitions à disposition de celles qui voudront adapter leur répertoire à un niveau musical qui aurait pu baisser. Elle veut aussi réunir et diffuser les idées et solutions trouvées dans chaque coin du pays pour ramener les musiciens en répétition ou trouver de nouveaux partenaires et modes de financement. Luana Menoud-Baldi projette de présenter les détails du concept en juin, «de manière à pouvoir le mettre en place à partir de septembre».

Considéré comme une activité à risque, le chant devra également retrouver la confiance de tous. «On va travailler rapidement sur son image, rappeler ses vertus et les valeurs du chant en groupe », annonce Philippe Savoy, président de la Fédération fribourgeoise des chorales. Qui s’attend à des infections dans les choeurs. Comme ailleurs: «Je ne vois pas pourquoi on devrait porter le chapeau ». Lui aussi aimerait «mettre en route un rassemblement, peut-être plus petit et en adéquation avec le calendrier sanitaire, des moments de rencontre musicaux pour retrouver le plaisir d’être ensemble».

JeF

 

Articles en relation


BD: revivre grâce aux Beatles

C’est l’histoire d’une jeune fille perdue entre l’enfance et l’adolescence, souffrant d’une maladie que sa passion pour les Beatles soignera. Alors? On chante «Yeah, yeah, yeah!» avec Magali Le Huche.


COVID-19 en Suisse: Faim et solidarité

Un an après le début de la pandémie, la faim ne touche plus que les sanspapiers. A Genève, les paroissiens de Sainte-Clotilde offrent des repas à des étudiants, des permis B et des Suisses. Idem à Vevey: Partage Riviera, qui soutenait 200 familles avant la crise, en nourrit désormais 800.


COVID: Vents contraires

Ainsi, le Conseil fédéral prépare un deuxième assouplissement. En principe, les Suisses pourraient, à partir du 22 mars, consommer en terrasse, se réunir à dix à l’intérieur, pratiquer des activités sportives et culturelles en groupes et, «moyennant certaines restrictions», organiser des manifestations avec public.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



BE2021