L’humain d’abord

Nous a-t-on sevrés de culture au point de menacer notre futur? Non. Il s’est, ces derniers mois, vendu beaucoup de livres – et peut-être s’en est-il même beaucoup lu aussi; et toutes sortes de plateformes numériques ont proposé oeuvres d’art plastique, films, pièces de théâtre, concerts, spectacles et créations contemporaines.

La fermeture des frontières et des salles n’a empêché personne d’entendre une symphonie classique ou le dernier titre à la mode. Au contraire, le Web aura sans doute permis à bien des gens à revenu modeste d’assister à des performances qui leur sont d’habitude inaccessibles en raison de billets d’entrée onéreux. Ce qui a manqué, devant un écran de télévision, d’ordinateur ou de Smartphone, ce n’est donc pas la culture, mais un souffle que ne rendront jamais les enceintes et les écouteurs de la meilleure qualité: celui que le voisin retient, le frisson qui court de siège en siège, les applaudissements, les commentaires enthousiastes ou déçus, les impressions que l’on emporte pour les offrir à ceux qui n’étaient pas là. Une forme de communion, en quelque sorte. Ce qui manque aujourd’hui, faisant planer une ombre sur notre futur, ce n’est pas la culture, c’est l’humain.

Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la culture, c’est l’humain.Les musiciens et chanteurs amateurs le ressentent particulièrement. Privés de répétitions générales, ils sont surtout privés de moments de convivialité: les retrouvailles après une semaine chargée, le conseil timide ou affirmé d’un voisin («Je crois que le fa est dièse...»), le clin d’oeil complice d’un collègue assis à l’autre bout du local de répétition, le trait d’esprit du chef qui amuse jeunes et vieux, les nouvelles échangées à la pause et la verrée d’après-répétition.

Privés de concerts depuis un an, ils sont surtout privés de ces émotions qui se partagent: la poignée de main qui souhaite bonne chance, la joie dans le regard du directeur, le soulagement du collègue après un passage technique réussi, les commentaires des amis, les remerciements de la veuve d’un ancien membre qu’ils n’ont même pas connu. Là encore, une forme de communion. Il en va de la musique comme de la foi, me glissait à raison un ami musicien: «On peut prier seul, mais on a aussi besoin de se retrouver pour prier ensemble».

Bien sûr, jouer ou chanter ensemble est aussi culturellement plus intéressant que pratiquer seul. Mais s’il fallait jouer ou chanter et se taire, sans échange, sans discussion avant, pendant et après la répétition ou la représentation, plus personne ne s’y intéresserait – pas même les professionnels. La culture est aujourd’hui moins menacée que nous ne le sommes dans notre humanité. Nous sommes des êtres de culture, oui. Parce que nous sommes d’abord des êtres humains. 

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