Moutier à la croisée des chemins

Avant l’effervescence du 28 mars, le calme règne devant l’hôtel de ville de Moutier. Avant l’effervescence du 28 mars, le calme règne devant l’hôtel de ville de Moutier.

Moutier va à nouveau voter sur son appartenance. Le 28 mars, la cité prévôtoise adoptera-t-elle l’écusson jurassien ou gardera-t-elle l’écusson bernois? L’identité d’une région est en question: un enjeu déchirant.

Très peu de drapeaux bernois ou jurassiens affichés aux fenêtres. Aucun slogan tagué sur les murs. Rien qui rappelle les années de braise où pro-Bernois et autonomistes jurassiens s’invectivaient. Qui cherche trace d’un vote imminent et historique à Moutier au sortir de cet hiver achève sa promenade en Prévôté un peu déçu. La ville fait profil bas depuis plusieurs mois, plombée par la pandémie et l’exigence de la Berne fédérale d’un deuxième vote sans tache. Pour rappel, la première votation sur le statut de Moutier, le 18 juin 2017, avait été invalidée en raison d’irrégularités constatées par la justice et de soupçons de tourisme électoral.

Nichés dans une cuvette à mi-chemin entre le lac de Bienne et le cheflieu jurassien Delémont, les 7400 habitants de Moutier – ceux en âge et en droit de voter du moins – se choisiront un destin à la fin du mois. Soit leur commune maintient son destin, lié à celui du canton de Berne, soit elle change de peau et devient jurassienne. Un scrutin irréprochable est également attendu par toutes les parties pour clore enfin la Question jurassienne.

IDENTITÉ QUESTIONNÉE

Moutier baigne depuis quatre ans dans l’incertitude et la lassitude.Crise sanitaire oblige, la campagne s’est surtout focalisée ces derniers mois sur les réseaux sociaux et la presse locale. Mais Moutier baigne depuis quatre ans dans l’incertitude et la lassitude. Personne ne sait plus sur quel pied danser dans cette ville. De quoi en perdre le sommeil! Car au pays du fédéralisme, changer de canton n’est pas toujours une sinécure. Si le oui au rattachement au Jura l’emporte à la fin du mois, certaines familles devront, contre leur gré, s’accommoder d’une autre culture. S’habituer à d’autres façons de faire. Se forger ou non l’esprit à d’autres tournures.

Ou à d’autres atavismes. Accepter un changement d’affectation cantonale n’est jamais simple. Si le canton de Berne rafle la mise, d’autres ménages ne supporteront plus sa lenteur provinciale. Eux qui l’auraient volontiers troquée contre une bonne dose d’enthousiasme émergeant d’un canton neuf, celui du Jura, quarante ans au compteur. C’est donc bel et bien l’identité profonde de chacun et, en définitive, de toute une région qui sera questionnée le 28 mars.

11A EM10 bisPrésidente du Conseil du Jura bernois, un organe qui tente de préserver l’identité de cette région au sein du canton de Berne, Virginie Heyer redoute que son territoire de prédilection ne soit saigné de 14% de ses habitants au soir de la votation si le divorce avec le canton de Berne est consommé. «Moutier constitue un pilier pour le Jura bernois non seulement en termes de population, mais aussi par son dynamisme et son en gagement dans les milieux culturel, sportif et économique. Sans oublier la formation et la santé, assure-t-elle. De plus, ce départ amputerait notre région de sa capitale administrative.» Et, sous l’angle géographique, «cela créerait une enclave puisque les communes alentour resteraient bernoises ».

PÔLE INTERJURASSIEN

Virginie Heyer prend l’exemple de la crise sanitaire et économique actuelle pour réaffirmer son attachement viscéral à un ensemble plus vaste que le canton du Jura: «Faire partie d’un grand canton comme Berne offre plus d’assurances à long terme et de possibilités d’obtenir les aides nécessaires ». Elle ajoute que la votation «doit absolument marquer la fin de la Question jurassienne quel que soit son résultat». Et ne veut surtout plus entendre parler d’annexions territoriales qui pencheraient du côté du Nord.

11B EM10A Court, au sud de Moutier, Pierre Mercerat, collègue de Virginie Heyer au sein du Conseil du Jura bernois, a le coeur qui bat ouvertement pour un rattachement au canton voisin. Il fait une lecture diamétralement opposée des enjeux du 28 mars. «Moutier dans le Jura ne mettra pas en péril l’identité du Jura bernois. Une frontière cantonale ne joue aucun rôle dans le rayonnement d’une ville», dit-il. Ce transfert ferait de Moutier, selon lui, un véritable pôle interjurassien. Cela offrirait au Jura bernois «un véritable accès aux réseaux jurassiens et un poids politique incomparable» par rapport à la situation actuelle.

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Nain dans le canton de Berne, où Moutier figure au 20e rang du classement des villes avec un seul représentant au Parlement cantonal sur 160 députés, la cité prévôtoise aurait bien davantage sonmot à dire dans le canton du Jura, avec une représentation de sept parlementaires sur 60. «Et une influence sur le développement de la cité», prédit Pierre Mercerat. Moutier glisserait tout bonnement au deuxième rang des villes jurassiennes, juste derrière la capitale Delémont. Elle représenterait un dixième de l’ensemble de la population du Jura contre 0,7% de celle du canton de Berne aujourd’hui.

BILINGUISME PRÉSERVÉ

Un saut quantitatif et qualitatif, estime Pierre Mercerat: «Je n’imagine pas que des gens quittent Moutier. Je mise plutôt sur un développement, étant donné le poids politique que la ville aura». Il note enfin que «le Jura bernois ne forme pas un tout indivisible ». Et nuance: «Il ne s’agit là en aucun cas d’une région bilingue, mais bien d’une région francophone sise dans un canton bilingue ». Ce n’est pas tout à fait la même chose. «Les francophones représentent 10,5%de la population du canton de Berne, l’équivalent d’environ 111’000 habitants. Ils représenteront plus ou moins le même pourcentage si Moutier quitte l’ancien canton», relativise-t-il.

Au cours de la campagne, plusieurs autonomistes se sont précisément plaints du fait que le canton de Berne néglige les francophones. Un appel au secours que n’a guère apprécié l’ancien député au Grand Conseil bernois Guillaume-Albert Houriet. «Le Jura bernois germanisé? Un mythe que les autonomistes ressortent depuis cinquante ans», a-t-il récemment lâché dans la presse.

Alain Meyer

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