Irak: Ils attendent le pape

Représenté sur un mur de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Intercession, à Bagdad, François est le premier pape à se rendre en Irak. Représenté sur un mur de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Intercession, à Bagdad, François est le premier pape à se rendre en Irak.

«Signe» et «bénédiction», le voyage de François en Irak est très attendu, à commencer par les chrétiens qui y vivent. De moins en moins nombreux dans le pays, ils sont «menacés d’éradication».

«Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux (…). Telle sera ta descendance!» A Abraham, originaire d’Ur en Chaldée, Dieu promet (Gn 15,5) une descendance innombrable. Marchant sur les traces du patriarche en Irak, le pape aura moins de difficultés à compter les fidèles qui lui sont confiés. «La première fois que je suis allé à Mossoul, en 1991, il y avait 70’000 chrétiens. La dernière fois, il y a un peu plus de trois ans, il restait 60 familles», constate Jacques Berset. Journaliste et membre du comité suisse d’Aide à l’Eglise en détresse (AED), il confirme ce qu’un rapport de cette fondation pontificale a établi l’an dernier: l’émigration des chrétiens est un défi majeur.

Cela ne peut se comprendre sans un peu d’histoire. Et celle de l’Irak est tourmentée. Prêtre chaldéen en Suisse, Naseem Asmaro a vécu 35 ans en Irak: «J’avais sept ou huit ans au début de la guerre avec l’Iran, qui a duré près de huit ans. Puis il y a eu la guerre du Koweït et l’embargo qui l’a suivie, enfin la chute du régime», énumère-t-il. L’Etat islamique (Daech) est ensuite arrivé. A Mossoul, les chrétiens devaient se convertir à l’islam. Ou mourir. «Quelques-uns ont été exécutés, rapporte Jacques Berset, les autres ont fui dans les villages de la plaine de Ninive.» Qu’ils quittent au départ des forces kurdes qui les protégeaient. «En l’espace de quelques heures, 120’000 personnes sont parties », poursuit le journaliste.

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DES VILLAGES PRESQUE VIDES

«Des voisins avec qui ils partageaient le thé ont pris part aux pillages.»Libérés à l’automne 2016, ces villages n’ont pas encore retrouvé leur population. Malgré les efforts de reconstruction, d’AED notamment, moins de 40% de leurs habitants sont revenus y vivre. «Il faut convaincre les familles, explique Jacques Berset. Les daechistes ont volé ce qu’ils pouvaient, des voisins avec qui ils partageaient le thé ont pris part aux pillages. Les chrétiens n’ont plus confiance en personne.» Curé de la cathédrale de Fribourg, Philippe Blanc soutient des projets de l’archevêque chaldéen de Kirkouk qui fait face à une problématique similaire dans le Kurdistan irakien. «Les communautés sont fragilisées, car elles comptent beaucoup de personnes âgées», souligne-t-il. Mgr Yousif Thomas Mirkis leur construit un lieu d’accueil ainsi que pour les malades et les enfants autistes, restés eux aussi. Et il incite les jeunes à étudier sur place. Philippe Blanc en a rencontré: «Ils sont passionnés par leur pays et désireux de prendre en main sa reconstruction en dépit des conditions de vie».

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Un retour est possible. C’est le message des évêques, ce pourrait être celui de François. Car les chrétiens ont un rôle à jouer en Irak, insiste Naseem Asmaro: «Nous avons été un pont entre les sunnites et les chiites, et nous le sommes toujours». Il comprend l’envie des jeunes de «vivre leur vie, d’aller voir ailleurs»; il a aussi perçu, et sur tous les continents, «un sentiment d’appartenance, un rêve de rentrer». Si les conditions d’un retour ne sont pas réunies, «les liens ne sont pas coupés» pour autant.

SIGNE EN IRAK

Jean Paul II aurait aimé se rendre en Irak, Benoît XVI aussi. François y va. «Sa seule présence suscite un grand espoir», se réjouit le prêtre chaldéen, empêché par la crise sanitaire de vivre cette visite historique avec la population irakienne. «On n’attend pas qu’il résolve les problèmes, ajoute-t-il, pragmatique, mais qu’il transmette un message de paix et d’unité.» Si tous parlent de bénédiction, certains parlent aussi de signe politique au sujet de ce voyage qui pourrait, dit Philippe Blanc, «avoir un côté bénéfique pour la reconnaissance sur place des chrétiens alors que les relations avec les autres communautés sont difficiles après le passage de Daech».

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La visite de Qaraqosh, «ville martyre », sera un symbole fort. L’entrevue avec l’ayatollah Al-Sistani est très attendue. «C’est très bien que le pape le rencontre, car il a une influence sur une partie des chiites, se félicite Jacques Berset. Mais le problème est aussi géopolitique: l’Irak ne pourra jamais vivre normalement s’il sert de terrain de jeu aux puissances étrangères, comme c’est le cas depuis la guerre du Golfe.» La visite de François en Irak est également un signe pour l’Eglise universelle. «Meurtrie par la souffrance, la mort et la destruction, la communauté a besoin du soutien des chrétiens d’Occident. D’abord aux niveaux spirituel et humain», signale l’abbé Blanc. Sait-on réellement qu’il y a des chrétiens en Irak? A son arrivé en Belgique pour la suite de ses études de théologie en 2007, Naseem Asmaro voyait les yeux de ses interlocuteurs s’écarquiller lorsqu’il se présentait comme tel. Aujourd’hui la conscience est plus grande grâce au voyage du Saint-Père et à l’actualité malheureuse de ces dernières années.

SIGNE EN SUISSE

«Leur communauté est un petit reste destiné à grandir.»Jacques Berset n’oublie pas que «l’Irak est un berceau du christianisme » ni que la communauté chrétienne locale date de l’apôtre Thomas. Et «ils célèbrent en araméen: il y a un lien immédiat avec le langage utilisé par le Christ lui-même dans son humanité», complète Philippe Blanc qui regrette qu’ils soient «un peu oubliés. Ce sont pourtant des frères et soeurs. Aînés, en plus». A nouveau, les chrétiens d’Irak peuvent bâtir des ponts, entre Orientaux et Occidentaux cette fois. «C’est aussi à la diaspora de faire connaître notre héritage», selon Naseem Asmaro, au service d’une communauté chaldéenne qui compte 150 à 200 familles en Suisse. A la demande de l’évêque du diocèse, Charles Morerod, et avec l’autorisation du Vatican, il peut aussi célébrer selon le rite catholique romain. «C’est un grand pas qu’un prêtre oriental catholique d’un autre rite, marié, puisse célébrer en rite latin», se réjouit le quadragénaire qui partage la vie de Lusia, également d’origine irakienne et première femme aumônier catholique de l’armée suisse.

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«A nous d’aider nos paroissiens à redécouvrir la richesse de l’Eglise d’Orient, qui est de l’ordre d’une vraie fraternité», conclut, à Fribourg, Philippe Blanc. Qui reste optimiste pour l’avenir des chrétiens d’Irak: «Leur communauté est un petit reste destiné à grandir. Elle ne nous invite pas seulement à regarder vers le passé, mais à penser la société sur de nouvelles bases où chacun a sa place, avec des relations intercommunautaires ».

 

Quelques chiffres

Selon le rapport 2020 d’AED, plus de 1100 chrétiens ont été tués en Irak en raison de leur foi entre 2003 et 2014. Rien que dans la plaine de Ninive, et sans compter Mossoul, 14’000 maisons de chrétiens et 369 églises, couvents et cimetières ont été détruits ou endommagés. Les chrétiens, majoritairement catholiques, représentaient plus de 6% de la population il y a cent ans. Passée à 2% en 2005, cette part pourrait tomber à 0,4% en 2050. En 2018, les chrétiens étaient un peu moins de 230’000 dans un pays de 37 millions d’habitants.

JeF

  

Le programme du pape

33ALe Saint-Père s’entretiendra d’abord, le 5 mars à Bagdad, avec le Premier ministre irakien, Mustafa Al-Kadhimi, avec le président de la République, Barham Salih, et les autorités civiles. Il rencontrera ensuite des évêques, des prêtres, des religieux, des séminaristes et des catéchistes à la cathédrale syro-catholique Notre-Dame-de-l’Intercession. Le lendemain, il rendra une visite de courtoisie au grand ayatollah Ali Al-Sistani, le plus haut responsable chiite en Irak, à Najaf. Il participera ensuite à une rencontre interreligieuse dans la plaine d’Ur avant de célébrer la messe à la cathédrale chaldéenne Saint-Joseph à Bagdad. Le 7 mars, François échangera avec les autorités du Kurdistan irakien à Erbil, priera pour les victimes de la guerre à Mossoul et récitera l’angélus avec la communauté de Qaraqosh. Il retournera célébrer la messe dominicale à Erbil avant de regagner Rome le lundi.

JeF

 

«Bienvenue dans nos coeurs!»

Mgr Yousif Thomas Mirkis s’est souvenu des mots de François lors de sa dernière visite au Vatican en 2017: «J’ai besoin de vos prières». L’archevêque chaldéen de Kirkouk lui souhaite ainsi, dans une longue lettre de bienvenue, que François d’Assise lui donne toujours plus de courage. «Avant de venir chez nous, vous avez gravé votre sourire captivant et votre rare simplicité en ceux qui attendent votre bénédiction et vos prières», écrit-il, lui promettant un accueil chaleureux. Rejoignant l’ouverture du pape, Mgr Mirkis appelle également de ses voeux la mondialisation «que Jésus nous a apportée », faite «de tolérance, d’amour pour les pauvres, de miséricorde, de joie, de service de la justice» et dénonce les «tentations de fermeture d’esprit nationale, sectaire et religieuse qui ont causé tant de misère». Son message est aussi un texte programmatique: «Notre Eglise ne pourra prétexter la ‘non-ingérence dans la politique’ pour vivre à l’ombre des riches et des puissants, et ne fera plus taire la voix de ses prophètes, mais prêchera le Christ vivant aujourd’hui aussi. Elle ne refusera plus de porter ses souffrances par crainte du politically correct, car la diffamation et les persécutions ne sont pas toujours une malédiction mais une bénédiction»

JeF

 

 

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