Politique: Rien ne remplace les affiches

Didier Morard, directeur adjoint de l’Imprimerie Gessler SA en Valais, croit en l’avenir de l’imprimé en politique. Didier Morard, directeur adjoint de l’Imprimerie Gessler SA en Valais, croit en l’avenir de l’imprimé en politique.

Le coronavirus a limité les contacts entre les citoyens et les candidats aux élections du 7 mars. Ont-ils misé sur le digital pour faire campagne? Non, à en croire des imprimeurs qui ont produit plus de flyers électoraux que par le passé.

«La crise sanitaire oblige les candidats à se montrer créatifs», «Une campagne pas comme les autres », «Séances Zoom, Skype et clips vidéo: les partis feront autrement»... Depuis des semaines, la presse suisse annonce des élections communales et cantonales hors norme le 7 mars. Maximum vingt personnes autour d’un stand, cinquante à l’intérieur pour un débat: que ce soit en Valais, où l’on se prépare à renouveler le Grand Conseil et le Conseil d’Etat, dans les cantons de Fribourg et Vaud, où les communales vont avoir lieu, les électeurs pouvaient s’attendre à ce que les contraintes imposées par la lutte contre le coronavirus débouchent sur une campagne politique plus virtuelle que jamais. Loin des flyers, des bonnes vieilles affiches en papier et des lettres de recommandation de vote.

A BULLE, ON IMPRIME

14B EM08«Ce n’est pas du tout ce que nous constatons ici», prévient Sandrine Pélat, directrice de production de média f en nous accueillant à Bulle. Née du regroupement des activités d’imprimerie et de régie de St-Paul Holding SA, à Fribourg, Bulle, Estavayer- le-Lac et Montreux, ce poids lourd du secteur édite La Liberté, La Gruyère, La Broye et Le Messager. Media f imprime également des livres, des brochures, des affiches, des dépliants et des flyers et «habille» des véhicules tels que des bus. «La plus grande source de perte pour notre entreprise est liée à l’annulation de tous les évènements culturels l’an dernier», rappelle Frank Bertholet, responsable commercial du groupe et typographe de formation en nous faisant visiter avec Sandrine Péclat les locaux où s’activent les employés. Plus de festival de cinéma à Fribourg, plus de Cully Jazz Festival, oubliées les 40’000 brochures commandées par la troupe zurichoise KKG pour son spectacle dans la carrière de Saint-Triphon (VD). «Dans ce contexte très difficile, pointe Sandrine Péclat, les mandats liés à l’activité politique, qui a toujours été une manne intéressante, prennent davantage d’importance.»

DAVANTAGE DE TRAVAIL?

«Nous avons travaillé davantage que lors des dernières élections!»La Covid-19, en obligeant les candidats en campagne à miser sur Facebook plutôt que sur la place du marché et le porte-à-porte, n’a donc pas fait chuter le nombre de commandes? «Non, répond la responsable: cette année, la demande est très forte. Nous avons travaillé davantage que lors des dernières élections! En plus des listes électorales, nous avons produit un grand nombre de dépliants, de flyers et de tous-ménages pour plusieurs partis sur une foule de communes dans les cantons de Fribourg, de Vaud et du Valais. Le fait que les partis n’aient pas pu faire campagne normalement semble plutôt les avoir poussés à miser davantage sur le canal traditionnel du papier pour transmettre leurs messages». Et les candidats individuels? «Nous n’avons pas reçu ce genre de commande cette année, explique Frank Bertholet, lui-même candidat sur la liste du PLR d’Aigle. Avec les restrictions sanitaires, un candidat individuel ne saurait pas où ni à qui distribuer ses flyers.» Le potentiel futur représentant de commune n’hésite pas à parler de «non-campagne». Mais ce «café virtuel» auquel il a récemment participé en vue du 7mars? «Nous étions 40 à être connectés, dont la moitié étaient des membres de notre section, pour une ville de 10’000 habitants...»

VIDÉO VS FLYER?

«Diffuser des messages sur le Web entraîne des réactions, pas d’interactions.»La campagne virtuelle annoncée dans les médias ne convainc guère le candidat. «Diffuser des messages sur le Web entraîne des réactions, pas d’interactions. Il n’y a pas d’échange. La vie manque! Communiquer par messages, e-mails, écrans ou téléphones interposés ne remplace en rien le contact direct. Je suis commercial, je sais ce que c’est. En face à face, en chair et en os, ça vit, ça évolue, ça change.» Pour Frank Bertholet, rien ne saurait remplacer le papier. Surtout en politique. «Le flyer occupe physiquement le terrain. Je le ramasse à la gare, je l’amène chez moi, les membres de la famille le voient, le donnent à quelqu’un d’autre, etc. Une vidéo sur internet? Si j’ai décidé de la choisir au milieu des dizaines d’e-mails et de newletters que je reçois chaque jour, je la regarde et je passe à autre chose sans penser à la partager avec mes proches.»

Le candidat PLR voit plutôt le clip vidéo comme un complément. Un appoint. «Et puis, une affiche peut être ‘personnalisée’, plaisante le Vaudois. En ajoutant une moustache, par exemple. Un flyer peut, quant à lui, être découpé, colorié ou collé quelque part. Alors qu’une vidéo, vous n’avez aucune prise sur elle. Vous pouvez la partager sur Facebook et la commenter, c’est tout.»

Dans ces conditions, n’aurait-il pas mieux valu repousser les élections? «Impossible, répond Frank Bertholet en terminant la visite des locaux de media f. Les sortants ont fait leur travail. On ne peut pas les forcer à rempiler, surtout s’ils ne sont plus motivés. Cela se ferait au détriment du citoyen.» Une opinion que Didier Morard partage. «Cette campagne est beaucoup moins intéressante que celle de 2017, mais il faut bien la mener », estime le directeur adjoint de l’Imprimerie Gessler SA, qui est aussi candidat PLR aux élections du 7mars pour le district d’Hérens, en Valais. La longue halle de Saint-Pierre-de- Clages où il nous reçoit, non loin de Martigny, abrite le principal site de production de l’entreprise, active dans une bonne partie du canton depuis 1859.

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FACEBOOK A SES LIMITES

«Facebook a ses limites, signale Didier Morard. Tout lem onde fait plus ou moins la même chose au même moment au même endroit.C’est chronophage pour nous les candidats et lassant, à mon avis, pour les électeurs. »De plus, poursuit l’imprimeur, personne ne lui a écrit sur cette plateforme qu’il pouvait compter sur son vote. «Par contre, note-t-il, WhatsApp fonctionne très bien. Nombreux sont ceux qui m’ont assuré par message leur soutien pour le 7 mars.» Reste que la campagne n’a pas la même saveur. «J’habite Ayent. Il y a quatre ans, quand je me suis rendu à Evolène, qui fait partie du même district mais qui se trouve de l’autre côté de la plaine, ce fut une expérience marquante. Etre confronté physiquement à des personnes qui ne pensent pas comme vous et qui vous le disent, c’est important. Et ça permet d’adopter un autre point de vue.» Et les affiches? «Rien ne les remplace dans une campagne électorale, répond Didier Morard. Instagram, Twitter et les autres réseaux sociaux ne vous permettront jamais de toucher autant de personnes qu’une affiche bien placée. Quand vous partez le matin au volant de votre voiture ou en bus, vous la croisez en sortant de votre village. Et vous la voyez automatiquement au retour: ça ne manque pas.»

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ELOGE DE L’AFFICHE

Encore faut-il avoir une bonne affiche. «Certains graphistes sont des magiciens, souligne l’imprimeur. En 2017, l’un d’eux nous avait proposé deux versions pour un mandat que nous lui avions confié. La première, classique, montrait notre candidate sur une image horizontale avec toutes les informations que nous lui avions demandé d’inscrire.» Et la deuxième? «Elle avait un format très vertical avec le nom de la candidate, de son parti et de sa commune. En une fraction de seconde, vous parcouriez l’affiche de haut en bas pour retenir l’essentiel. Idéal lorsque vous passez en voiture et jetez un oeil sur le bord de la route. Un vrai bijou d’art graphique!» Les politiques ne sont donc pas près de se passer de papier. «Le secteur de l’imprimerie est en crise, c’est vrai, mais le papier n’est pas mort, conclut Didier Morard. L’outil de production évolue et les emplois se font plus rares. N’empêche, la demande est toujours là et il faut une relation de proximité pour y répondre correctement. En Valais, chaque district dispose encore de son tout-ménage; j’ai l’impression que la pandémie, en limitant les contacts entre les individus, a mis son rôle en exergue. Qui est non seulement d’informer les habitants d’une région, mais aussi de les relier.»

 

Ne pas sous-estimer le digital

«Les affiches bien faites et placées au bon endroit sont incontournables, reconnaît Isabelle Gay-Crosier, fondatrice de l’agence de communication et marketing digital Semantic communication à Martigny. En revanche, le digital permet d’aller plus loin, de cibler un public très précis; si, lors d’une campagne, vous voulez toucher les parents de Sion dont les enfants ont entre un et six ans, c’est possible.»

La spécialiste de Google, Facebook, LinkedIn et Twitter accompagne en ce moment les premiers pas d’une commune sur la Toile. Et il y a deux ans, elle a été chargée de la campagne digitale d’un parti important de la région pour le Conseil national. A travers ces mandats et d’autres missions de promotion pour des PME, l’entrepreneuse a remarqué que ses clients sous-estimaient souvent l’ampleur de la tâche. «Gérer les commentaires, répondre aux demandes à mesure qu’elles s’affichent sur les réseaux sociaux, etc., tout cela est chronophage. On peut en tirer d’importants bénéfices pour autant qu’une vraie stratégie existe, estime la Valaisanne. Définir les responsabilités de chacun et le temps de travail est fondamental. Evidemment, la situation diffère si on dispose des ressources de la Ville de Lausanne ou si on est un village de 2000 habitants.»

Et les clics se transforment-ils en voix? «Avec une entreprise, le retour sur investissement est vite calculé: par exemple, on voit si l’e-shop (magasin virtuel) a augmenté ses ventes de moitié. Lors d’une campagne politique, on peut vérifier l’augmentation de la visibilité d’un candidat ou d’un parti sur le Web, mais il est difficile de savoir si les clics ou ‘j’aime’ se sont convertis en voix.»

Pour les élections valaisannes, Isabelle Gay-Crosier n’a pas observé une explosion des publications sur internet. Les restrictions sanitaires liées au Covid n’ont visiblement pas bouleversé la donne. Mais, relève la spécialiste, «le potentiel des outils digitaux et de la publicité sur les réseaux n’a pas vraiment été exploité dans cette campagne».

CeR

 

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