Vivre en EMS

L’aumônier Corinne Gossauer avec son «héroïne», Germaine Moser, décédée le 20 juillet 2019. L’aumônier Corinne Gossauer avec son «héroïne», Germaine Moser, décédée le 20 juillet 2019.

Son livre donne à entendre les désirs, les questions, les souffrances de celles et ceux qui vivent la grande vieillesse. Aumônier en EMS, Corinne Gossauer-Peroz écrit la soif relationnelle des résidents, exacerbée par la pandémie.

Vos textes font résonner des paroles de résidents souvent non entendues. Pourquoi ne le sont-elles pas?

Corinne Gossauer: – La vieillesse est une accumulation de pertes: perte d’autonomie, de mobilité, de l’ouïe, de la vue, de la rapidité de penser, etc. Les proches s’imaginent que la personne n’est plus capable de réfléchir par elle-même. Alors que même en fin de vie, je suis étonnée de voir comment les résidents peuvent encore exprimer leurs besoins. Ce que j’entends comme aumônier, c’est la dignité et le courage malgré la douleur et la souffrance. Un monsieur me disait: «Il faut toujours dire que ça va». Dans l’unité de soins palliatifs où elle était, ma mère n’était plus que l’ombre d’elle-même, mais elle a su faire preuve de résilience jusqu’au bout. J’ai écrit pour elle ces mots, qu’elle montrait parfois à une soignante, et qui sont dans mon livre: «Je ne suis pas seulement celle que vous voyez ici avec ce corps décharné. J’ai été une femme, une mère, un être de convictions ».

Ce livre est une invitation à écouter, mais aussi à oser parler et toucher?

«Ne passons pas à côté de l’amour que nous pouvons exprimer aujourd’hui.»– Oui. Ne passons pas à côté de l’amour que nous pouvons exprimer aujourd’hui. Les personnes que j’accompagne en EMS, âgées de 80 à 100 ans, se demandent souvent si elles ont été à la hauteur, si elles ont été assez présentes avec leurs enfants. Il n’y a pas de plus beau cadeau, en fin de vie, que d’offrir le pardon après une histoire de famille compliquée. Ou de dire: «Je sais que tu as fait le maximum, que tu as été un bon père, une bonne mère». Et quand ils ne seront plus là, le travail de deuil en sera facilité. Ma présence auprès des personnes âgées me rappelle que je ne dois pas attendre demain pour dire à mes proches que je les aime. Je dois vivre l’ici et le maintenant.

La Covid vient ajouter des obstacles dans ces relations...

– Depuis plusieurs mois, les visites ne se font plus dans les chambres des résidents, mais dans les lieux communautaires, sur rendez-vous et pour un temps limité. Actuellement, les prescriptions sanitaires (masque, surblouse, distance) montrent leur efficacité. Les établissements où je suis présente ont été durement frappés durant la première vague: en tout une soixantaine de résidents ont été emportés par le virus dans trois de ces EMS. Il n’y a plus de listes d’attente pour ces établissements.

Comment les personnes âgées viven-t-elles la pandémie ?

– Il est difficile pour elles de ne plus recevoir des proches dans leur chambre. Une dame qui venait d’arriver m’a dit: «Venez voir comment j’ai aménagé ma chambre, ce n’est pas possible pour mes fils». Mais le traumatisme qui ressort le plus, c’est l’absence de contacts physiques: ne plus pouvoir s’embrasser, prendre ses petits-enfants dans les bras,... Après la première vague, ils m’ont aussi tous parlé du manque de rencontres avec les autres résidents et de repas en leur compagnie à la cafétéria. La solitude a été exacerbée par le fait de prendre son repas seul dans sa chambre.

On entend parfois que des résidents se laissent mourir de faim...

– Après la première vague, on a constaté une baisse de l’état général et une augmentation des troubles cognitifs. Les baisses de moral ont aussi été la conséquence du manque de stimulations externes, de visites et d’échanges avec les autres résidents. Ce qui est frappant, c’est que l’état général du résident est très lié à la dimension relationnelle, qui est essentielle. Oui, j’ai constaté l’augmentation des troubles cognitifs et d’une fatigue de vivre. Et pourtant, les résidents sont plutôt désireux de se faire vacciner. Dans l’espoir de rétablir en place une vie relationnelle, de pouvoir sortir et accueillir leurs proches.

Les restrictions sanitaires visant à protéger les aînés causent d’autres maux. Sont-elles trop strictes?

– C’est un débat complexe. La Covid a mis le doigt sur la solitude des personnes âgées. Mais est-ce qu’en temps normal, nous sommes à l’écoute des besoins des résidents ? La solitude, la fatigue de vivre et le manque de relations étaient préexistants au virus. La pandémie doit nous encourager à plus de fidélité dans la relation, la présence, la proximité.

Et à plus de créativité...

– On peut voir dans des EMS des banderoles confectionnées par des écoliers qui ne connaissent pas les résidents. Des bricolages, des dessins et des mots: «Ca va bien se passer», «je vous aime». Une collègue de la catéchèse a fait entrer des crèches en papier dans les établissements. Elles sont toujours sur les tables de nuit de résidents: ce geste continue de toucher. La Covid a créé des ponts et des ouvertures malgré tout. Le monde des EMS est devenu plus présent, plus proche. Et la pandémie amis en lumière notre responsabilité: comment puis-je dire à une personne isolée que je ne l’oublie pas?

Dans les moments difficiles, qu’est-ce qui nourrit votre vocation d’aumônier?

– L’amour de l’humain et l’amour de Dieu pour chaque individu. J’aime découvrir une personne, son itinéraire, son humour. Ce qui me pousse, c’est la surprise au coeur de chaque rencontre. Le Christ m’attend dans ces rendez-vous, je n’y vais pas seule.

Priscilia Chacón

 

33A EM07Corinne Gossauer-Peroz, Garde-moi vivant! Vieillir et le dire (Saint-Augustin, 154 pages).

En vente à l’Echo Magazine au prix de Frs 25.–

 

 

 

 

Besoins essentiels

Engagée dans l’accompagnement spirituel depuis trente ans, Corinne Gossauer-Peroz travaille depuis 2017 pour l’Eglise catholique du canton de Vaud comme aumônier dans cinq EMS de la Broye vaudoise. Dans Garde-moi vivant! Vieillir et le dire (Editions Saint-Augustin), l’auteur propose des prières, portraits et courts récits inspirés de ses rencontres en EMS. «J’avais envie d’écrire des textes simples et profonds ancrés dans la réalité de la fatigue de la vie, de la joie, de l’espérance.» Le point de départ de l’ouvrage ? «Le décalage entre la famille et les aînés. Les proches se focalisent sur certains besoins supposés, mais ne demandent pas aux résidents qu’elles sont leurs envies.» L’aveu d’une résidente avant une visite a fait naître ces mots sous la plume de l’aumônier: «Je n’aime pas prendre mes repas avec mes enfants. Je ne me sens pas libre. Leur souci de me voir bien manger prend toute la place. La place des conversations et des observations. La place entre nous...». Un livre qui veut créer des ponts pour mieux rencontrer les personnes âgées. Et surtout mieux les écouter.

PrC

 

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