Le boom des raquettes

Audrey Gohl et Maryline Germond au col du Mollendruz. Cet hiver, les adeptes de montagne se rabattent sur les balades en raquettes. Audrey Gohl et Maryline Germond au col du Mollendruz. Cet hiver, les adeptes de montagne se rabattent sur les balades en raquettes.

Cet hiver, la raquette à neige connaît un essor sans précédent. Loueurs, vendeurs et fabricants peinent à suivre. La pandémie a accentué un mouvement de «retour à la nature» qui pointait déjà avant. Reportage à la vallée de Joux.

Cet hiver, trouver une paire de raquette à neige à acheter, voire simplement à louer, relève quasiment de la mission impossible. «La raquette est à la seconde vague ce que les rouleaux de papier de toilette furent à la première», image avec humour Philippe Gallay, surnommé parfois un brin pompeusement «le Bill Gates de la raquette». L’hyperactif directeur général de TSL Outdoor, numéro un mondial du secteur, n’arrive pas à suivre (encadré). Avec la Covid-19, sa discipline outdoor, en plein air, sans danger et ne nécessitant pas d’autres compétences que de savoir marcher et jouir de la nature, connaît un immense boom.

«Et ce au même titre que le ski de fond. En revanche, le ski de randonnée demande bien plus d’argent pour s’équiper, d’engagement sportif et de connaissance du milieu», constate Didier Castella. Ce Bullois de 50 ans est importateur de TSL pour la Suisse. Il y a tout bonnement lancé la discipline voilà 25 ans. C’est lui qui est à l’origine des fameux sentiers raquettes, dont plus de mille kilomètres sillonnent la Suisse romande, et de la Fédération suisse de raquette à neige.

LE MOLLENDRUZ ASSIÉGÉ

Pour prendre lamesure de ce phénomène, monter au col du Mollendruz suffit. Cette porte d’entrée bien connue sur l’enchanteresse vallée de Joux, dans le Jura vaudois, est un lieu dédié à la pratique de la raquette.On y trouve trois parcours balisés de 4 à 8 kilomètres. En ce samedi matin ensoleillé, après une nuit de chutes de neige, le vaste parking est déjà presque plein. Environ 300 véhicules s’y pressent. Une bonne moitié transporte des férus de raquettes dont des néophytes enthousiastes. Cette foule se répartit vite sur les 12 kilomètres balisés ou en dehors, et on se retrouve vite au calme, comme espéré au départ...

17B EM07Jean-Pierre Clerc, 77 ans, patron du magasin Nordic Sport, planté à 1’180 mètres d’altitude au pied de l’iconique Mont Tendre, n’en revient pas. Il loue pourtant des raquettes au col depuis vingt ans. «J’ai un parc de 200 paires à la location. En deux weekends, je les ai toutes liquidées! Il ne m’en reste plus qu’une poignée à vendre, mais le fournisseur ne peut pas nous livrer avant plusieurs semaines. Il y a un transfert de clientèle du ski de piste vers les raquettes», explique-t-il.

De toute évidence, les gens ont pris goût à cet effort différent. «Ils en ont assez de subir les bouchons pour aller au ski et de se coltiner les files d’attente une fois sur place, le tout sans pouvoir manger sur les pistes vu les mesures anti-Covid en vigueur!»Cette saison ce septuagénaire, sa dynamique gérante Jade Rochat et son husky Jenny déplorent déjà quatre paires louées et finalement volées.

 

«Avec les semi-confinements et le port du masque, les gens ont besoin de grand air, remarque Didier Castella. Cette tendance de retour à la nature se dessine depuis quelques années déjà. L’été passé, c’était le regain de la randonnée. Aujourd’hui, les gens découvrent que la raquette est l’engin de fitness hivernal par excellence.» Le quinquagénaire gruérien ajoute avec un brin d’ironie: «Avec elle, beaucoup apprennent à découvrir leur région, qu’ils connaissaient parfois moins bien qu’une zone balnéaire du bout du monde...».

17A EM07

FITNESS HIVERNAL

Une paire de raquettes coûte de 90 à 350 francs. Le commerçant constate que ses clients achètent directement surtout du moyen et du haut de gamme. «C’est une spécificité très suisse, observe-t-il. Les Français ont tendance à privilégier le prix au détriment de la technicité du produit.» Mi-janvier, Castella Sports, son magasin à Bulle, bien connu des férus d’activités physiques en extérieur, avait déjà écoulé 150 paires. Soit deux fois plus que durant un hiver sans Covid!

Selon Didier Castella, 40 à 50% des pratiquants sont des sexagénaires et plus. Mais, selon Jade Rochat, on constate aussi une grosse proportion de trentenaires et de quadragénaires, souvent en couple ou en famille, qui se rendent au col du Mollendruz. «Il faut dire que la raquette est l’un des rares sports où les enfants, souvent plus agiles, se débrouillent rapidement mieux que leurs parents, surtout dans les portions poudreuses et/ou descendantes», explique le patron de Castella Sports.

17C EM07Ce matin, Sandra et Véronique, deux pétillantes quadragénaires, sont venues profiter du Jura vaudois entre copines. Pour Véronique, qui vient d’Estavayer-le-Lac (Fribourg), c’est une de ses premières sorties. «Ce sport répond à un besoin de nature, de grand air. C’est une échappatoire à la plombante ambiance actuelle», résume cette assistante médicale. L’athlétique Sandra, médico-technicienne lausannoise qui espère courir son premier marathon ce printemps, voit là un bon moyen d’entretenir sa condition physique sans toutefois cracher sur «le côté apaisant et contemplatif» de la chose. «J’adore cette ambiance cotonneuse où les sons sont étouffés», relève-t-elle.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



ÉCHAPATTOIRE EN NATURE

Plus loin, Zeina et son mari Marcel, un couple de sexagénaires genevois, profitent également de la neige. Elle est une habituée. Lui, retraité de la finance, vient de se mettre à la raquette. Il y trouve du plaisir même s’il préfère de loin le ski de randonnée. «J’adore ça. Pas besoin de regarder ses pieds et de devoir s’arrêter pour admirer le paysage », estime, tout sourire, leur compatriote et ami libanais Semaam Bassil. Autre profil, autre pratique avec Luc-André Gilliéron dont le pas, l’équipement et les écouteurs trahissent d’emblée le grand sportif. Pour cet homme de 63 ans venu de Chevilly, près de Morges, la raquette n’est qu’un pisaller au ski de randonnée. Il l’apprécie cependant: «Je n’ai jamais vu autant de monde au col. Le gens en ont assez de s’entasser dans des villesmortes. Ils ont besoin de nature et je ne leur jette pas la pierre. La nature est magnifique et, pour en profiter, la raquette y invite!».

Laurent Grabet

 

«Quatre fois plus de commandes!»

16A EM07La société TSL Outdoor est le numéro un mondial de la raquette à neige depuis une décennie. Elle ne semble pas près d’être déboulonnée. Cet hiver, avec le coronavirus, la fermeture des remontées mécaniques françaises et l’excellent enneigement, l’entreprise, basée à Annecy-le-Vieux, enregistre quatre fois plus de commandes que d’habitude!

TSL produit 3000 paires par jour contre la moitié habituellement. Mais elle peine à tenir le rythme malgré la mise en place des 3 x 8 heures en production et l’embauche d’une cinquantaine d’ouvriers en contrat à durée déterminée dont beaucoup de moniteurs de ski et de restaurateurs désoeuvrés venus des stations voisines sinistrées de La Clusaz et du Grand Bornand. Philippe Gallay, directeur général de la marque, est d’ailleurs contraint de passer ses week-ends à planifier sa production qu’il écoule pour moitié en France et pour moitié à l’étranger dans 35 pays, Suisse en tête. «C’est du jamais-vu! Je préfère être surchargé de travail que d’aller quémander des prêts aux banques pour éviter la faillite, commente le Haut-Savoyard de 65 ans. Notre délai de livraison est désormais de cinq semaines.»

MAGASINS PRIS D'ASSAUT

Cet automne, pourtant, les choses s’annonçaient plutôt mal. L’entreprise était à -40% de ses chiffres habituels. Puis, avec l’effet Covid, la tendance s’est inversée. «Mi-novembre, notre filiale aux Etats-Unis, où nous peinions à percer depuis des années, a enregistré +500% de ventes! J’ai alors compris qu’il y avait là un mouvement de fond alliant pandémie et retour à la nature. J’ai illico presto commandé une semi-remorque de granulés en plastique pour alimenter nos presses d’injection et mettre de côté 30’000 paires», explique l’entrepreneur.

Le patron de TSL a le nez creux! Fin novembre, le gouvernement d’Emmanuel Macron annonçait la fermeture des remontées mécaniques françaises cet hiver. TSL est un des rares bénéficiaires de cette décision catastrophique économiquement, car la neige est là et l’envie d’oublier la grisaille du quotidien plus forte que jamais.

Les magasins sont pris d’assaut. Le Décathlon de Thonon-les-Bains-Publier écoule 80 paires de TSL en deux heures et demie. Celui de Lausanne affiche quant à lui des ventes affolantes, juste derrière l’indétrônable vaisseau amiral d’Annecy-Epagny. La raquette-mania est lancée! Et TSL se frotte les mains. Quoi qu’il arrive, l’hiver prochain est déjà gagné.

«En effet, à la fin de la saison, nous n’aurons plus de stock. Les traditionnelles précommandes seront très élevées vu le succès rencontré par la discipline cette année», se réjouit Philippe Gallay. Pas mal pour un ancien prof de ski qui racheta en 1986 une marque aux abois qui produisait péniblement mille paires par an dans son garage de 56 m2! 

LG

 

Articles en relation


Sport: 40 ans et toujours au top!

Roger Federer s’apprête à faire son grand retour sur le circuit. Simon Ammann continue à tutoyer les meilleurs en saut à ski et Ibrahimovic à briller avec l’AC Milan. Tous trois auront 40 ans cette année. Comment font-ils? Avis d’experts.


Zermatt 2.0

Zermatt fait rimer «Glissons!» avec digitalisation. Ses efforts en la matière facilitent la vie des touristes et ont déjà valu à la station valaisanne plusieurs récompenses. Elle vient d’être élue n°1 du Best Ski Resort des Alpes. Efficace quoiqu’un brin agaçant.


Ski: le nouvel âge d’or suisse

Alors que les Mondiaux de Cortina d’Ampezzo ont démarré lundi, le ski alpin suisse vit à nouveau une période faste. Les monstres sacrés Pirmin Zurbriggen et Erika Hess, qui ont connu la gloire dans les années 1980, ne boudent pas leur plaisir. Perspectives.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!