COVID: une Eglise plus à l’écoute

Confinés, beaucoup de catholiques ont regardé la messe à la télévision. Ici la messe de Pâques, le 12 avril 2020. Confinés, beaucoup de catholiques ont regardé la messe à la télévision. Ici la messe de Pâques, le 12 avril 2020.

De confinements en semi-confinements, la Covid-19 a ébranlé l’Eglise et désorienté nombre de croyants. Elle a aussi permis l’émergence d’une créativité porteuse d’avenir. L’heure est à la réforme pour une Eglise plus proche des préoccupations de nos contemporains.

Plus de messes ni de rassemblements durant une bonne partie du carême et toute la Semaine sainte, puis reprise timide dans le respect des mesures sanitaires – distance, masque, désinfection des mains, pas de chant, dans certains cantons pas de déplacements pour la communion, pas de rassemblements sur le parvis: en 2020, la pandémie de Covid-19 a d’abord pris tout le monde de court, fidèles et autorités, avant de faire émerger des idées pour renouer les fils du tissu communautaire.

Aujourd’hui, les fidèles de Suisse romande ne sont pas tous retournés à l’église, et le visage des assemblées paroissiales s’est modifié. Certains se sont habitués, pour des raisons pratiques (peur d’être contaminé, personne à risque, âge, trajet, manque de place,...) ou parce que cela nourrit mieux leur foi, à écouter la messe à la radio, à la regarder à la télévision ou sur YouTube. La communauté présente dans l’église – limitée aujourd’hui à 50 fidèles – est souvent rejointe par une communauté virtuelle: cela permet ainsi à tous ceux qui le veulent de vivre la messe du dimanche en dépit des restrictions en vigueur.

Pandémie oblige, l’Eglise catholique a développé sa présence sur internet. Aujourd’hui l’offre est complémentaire, bien des paroisses ayant décidé de poursuivre la retransmission de la messe dominicale même si les lieux de culte sont à nouveau ouverts. Sans oublier les nombreuses réunions virtuelles imposées par la situation sanitaire qui ont permis aux chrétiens de mieux maîtriser les outils informatiques. Et puis, beaucoup ont trouvé de nouvelles manières de vivre leur foi, se rassemblant autour de la Parole de Dieu en famille ou avec leurs voisins, partageant des temps de prière ou de lectio divina par écran interposé. Même si rien ne remplace la présence.

IDENTITAIRES ET CRÉATIFS

33A EM06«Une Eglise très pauvre en vitalité, en présence, en témoignage.»La crise a aussi mis en lumière des tendances de fond. Dans un article publié dans la revue jésuite Etudes en octobre, Arnaud Join-Lambert, professeur de théologie pratique et de liturgie à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, constate qu’«elle a révélé – parfois en l’amplifiant – ce qui existait déjà: le souci d’autrui, la créativité, le dynamisme, mais aussi l’inertie, le repli sur soi, la sidération devant de nouveaux défis».

Au plan des célébrations, d’un côté, des croyants identitaires «revendiquant des rites comme si ceux-ci résumaient la foi chrétienne et pouvaient suffire», écrit Marie-Jo Thiel, professeure de théologie morale à l’Université de Strasbourg, et allant jusqu’à se rassembler devant des églises fermées pour scander «Rendez-nous nos messes»; de l’autre, des croyants créatifs qui ont découvert de nouvelles manières de faire Eglise en adaptant les rites chez eux – durant la Semaine sainte, le lavement des pieds, le chemin de croix par écran interposé ou itinérant dans l’appartement ou la maison, des repas à la manière juive, la liturgie du feu dans le jardin – ou en approchant la Bible autrement.

33B EM06Emblématique est à cet égard l’expérience vécue pendant le premier confinement par les Soeurs de Saint-Maurice à La Pelouse sur Bex: des célébrations de la Parole durant lesquelles le commentaire de l’évangile du jour était confié à tour de rôle à une religieuse. Enfin, beaucoup de chrétiens se sont mobilisés avec des non-croyants dans des associations caritatives pour venir en aide aux plus touchés par la pandémie, animés par le souci de l’autre, vivant «l’Eglise hors frontières, inventant de nouvelles modalités de pratiquer leur foi», écrit Marie-Jo Thiel.

Pour Arnaud Join-Lambert, interrogé par cath.ch, la pandémie contient «un appel très fort à une pastorale liturgique qui initie à la célébration et qui responsabilise les fidèles» tout en révélant «une certaine infantilisation des fidèles dans la ritualité, l’idée ‘qu’il y a des prêtres qui savent, qui ont le droit et qui peuvent autoriser. Et nous ne bougeons pas tant qu’on ne nous a rien dit’». «Une Eglise très pauvre en vitalité, en présence, en témoignage. (...) On a mis beaucoup d’énergie et de créativité dans le virtuel, mais il n’y a eu aucune réflexion d’ensemble sur des engagements à prendre sur le terrain, ou sur une forme de présence et de soutien à développer », relève un curé québécois.

UN MOULIN EN PANNE

Ainsi, la Covid-19 a révélé les défis auxquels l’Eglise est confrontée, aiguisant le questionnement sur son identité dans un monde en constante mutation. L’édifice se lézarde de plus en plus, le bateau prend l’eau. Faut-il colmater les brèches et ramer à contre-courant au risque de barrer la route à l’Esprit?

33C EM06Les structures s’essoufflent, la fragilité de l’institution se révèle au grand jour: chute des vocations, raréfaction des engagements, difficultés financières, cléricalisme, abus sexuels, spirituels et de pouvoir. En Europe occidentale, si en certains endroits la façade est encore belle à voir, une fois le seuil franchi, on se trouve, dit le théologien tchèque Tomás Halik, devant «un mélange douloureux de tristesse, de compassion et de désespoir». Avec le sentiment «d’appartenir à la famille d’une personne gravement malade qui a passé un accord tacite selon lequel il n’y a aucune mention de la maladie». Ou à une Eglise semblable à «un moulin qui tourne encore, mais ne moud plus».

SE CONNECTER AU MONDE

Car le christianisme culturel n’est plus: aujourd’hui, on n’est plus chrétien par héritage, mais par conviction. L’Eglise est devenue minoritaire dans une société sécularisée et influencée par les médias et les réseaux sociaux, le tissu paroissial est en voie de disparition face à de nouveaux modes de vie et de pensée. Pour beaucoup, cette fragilité est une chance, celle d’une Eglise humble et en posture de service. Avec la Covid-19, elle prend conscience de l’urgence de la «conversion pastorale et missionnaire» voulue par François dans son encyclique Evangelii gaudium, «capable de transformer toute chose afin que les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale deviennent un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel plutôt que pour l’auto-préservation». Il faut cesser d’appliquer des stratégies pastorales inefficaces, car pensées en fonction d’un contexte social, culturel et ecclésial qui a disparu. Et vivre ce temps de transition dans l’espérance et la confiance en l’action de l’Esprit. Ainsi, l’Eglise doit commencer par regarder autour d’elle pour prendre la mesure des enjeux, écrit François dans Un temps pour changer. John Reader, prêtre anglican et professeur à l’Université de Chester, en Angleterre, rêve d’une Eglise en prise avec le monde, attentive «aux préoccupations habituelles des communautés chrétiennes: les questions des effets de la globalisation, les soubresauts du terrorisme sur le vivre-ensemble, les approches nouvelles du business et de l’e-commerce...».

Au lieu de s’épuiser à gérer la décroissance, il faut inventer des formes de présence au monde qui rejoignent ses interrogations. Poser les questions autrement, d’un autre point de vue, se décentrer. Et, dit le pape, faire éclater nos schémas de pensée et nos cadres pastoraux, oser l’allègement et la flexibilité pour offrir du neuf à partir de l’ancien. Le programme, annoncer l’Evangile au coeur du monde, reste inchangé. Mais le monde bouge et l’Eglise s’essouffle à tenter de le rattraper, empêtrée dans des structures d’un autre temps.

PARTAGER LES INTERROGATIONS

Que proposer? Loin des réponses faciles et des certitudes inébranlables, l’Eglise est appelée à accompagner les gens, à leur offrir «le courage (...) de vivre avec les questions ouvertes et les paradoxes de la vie». A louer, accueillir, engendrer et accompagner. Il est urgent, écrit le théologien chilien Luis Martinez Saavedra, de faire «de la proximité bienveillante, du service gratuit (diaconie) le lieu de la rencontre avec la société et le chemin prioritaire de l’évangélisation».

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Et de bâtir une Eglise qui s’ouvre, va aux périphéries, «communique avec les chercheurs», dit Tomás Halik, qui ajoute: «J’entends le discours de Dieu dans les blessures du monde. J’y entends l’appel et les battements de son coeur». Consciente que, comme l’écrit François, «le berger de l’Eglise doit laisser les derniers moutons restants et partir à la recherche des 99 animaux errants». Car pour lui «le chrétien est un itinérant», un «disciple missionnaire » qui fait croître l’Eglise par attraction et témoignage.

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Un temps de transition

Belle image de Mgr Erio Castellucci, archevêque de Modène, pour évoquer la transition: «Je crois moi aussi qu’il s’agit de soutenir d’une main l’arbre qui tombe, c’est-à-dire de continuer à entretenir la foi de ceux et celles qui l’ont reçue par héritage et qui la vivent par tradition. Mais il ne faut pas soutenir cet arbre des deux mains. L’autre main doit s’occuper de la forêt qui pousse, de cette multitude de chercheurs et chercheuses de Dieu qui, aujourd’hui comme toujours, sont plus dehors qu’à l’intérieur des circuits de l’Eglise. La transition nous demande d’entretenir et en même temps d’engendrer, c’est-à-dire d’avoir dans notre pastorale une sagesse audacieuse».

GdSC

 

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