Réfugiés tibétains à Paris

«Je sers», la péniche-chapelle de La Pierre Blanche à Conflans- Sainte-Honorine (Yvelines). Un lieu de rencontre et de refuge. «Je sers», la péniche-chapelle de La Pierre Blanche à Conflans- Sainte-Honorine (Yvelines). Un lieu de rencontre et de refuge.

Alors que la répression des Ouïghours attire l’attention internationale, la situation au Tibet reste sous silence. Pourtant, les Tibétains sont nombreux à fuir la Chine. Près de Paris, l’association catholique La Pierre Blanche vient en aide à ces réfugiés.

«Le problème, ce ne sont pas les Chinois. Je n’éprouve aucune haine à leur égard. Le problème vient du Parti communiste chinois.» Gilmon Leakmon lâche un soupir. Le jeune homme de 19 ans retire ses petites lunettes rondes pour essuyer le nuage de buée, puis resserre son masque en appuyant sur l’arrête de son nez.

MOINE TUÉ

Ce réfugié tibétain est arrivé en France il y a neuf mois. Les bords de Seine sont fort plats en comparaison avec les sommets himalayens qui dépassent 6000 mètres. Gilmon Leakmon a délaissé sa tenue de moine bouddhiste, le kesa, pour un classique jean et sweat-shirt. D’une voix claire, dans un anglais propre, il explique: «J’étais un jeune moine. Ma spécialité était de retranscrire des textes scientifiques d’anglais en tibétain. Mon maître, reconnu pour son savoir, enseignait notre langue aux plus jeunes». Mais ce n’est pas pour cela qu’il a été arrêté.

11A EM06«Un jour, mon maître tombe malade de la tuberculose. Après des mois de maladie, il guérit. Pour remercier de cette guérison inespérée, il fait un don à notre sainteté le dalaï-lama. Il garde le reçu. Il n’aurait pas dû... Un matin, la police est venue perquisitionner chez lui et a retrouvé le document. Il a été détenu trois mois pendant lesquels nous n’avons eu aucune information sur lui. A la fin, les autorités nous ont rendu son corps.» Après le décès de son maître, Gilmon Leakmon décide, avec d’autres moines, de révéler ce qui s’est passé. «Nous avons écrit une lettre à Pékin pour dénoncer ce traitement. Nous avons placardé des affiches pour que les gens sachent. Je connaissais les risques. J’ai fui.» Une surveillance massive, un silence qui cache la violence et, parfois, la mort. Le jeune homme décrit un système infernal: celui de la sinisation à marche forcée dans la Chine de Xi Jinping.

Ausoman, 43 ans, termine sa cigarette en profitant du soleil froid réverbéré par la Seine en petits éclats lumineux. «J’avais une vie simple, j’étais fermier, relate-t-il. J’ai dû tout quitter quand le pouvoir a réquisitionné ma maison. Ils ont pris tout mon bétail: mes vaches, mes yacks, mes moutons et même mon chien. Tout cela sans me dédommager.»Ausoman a fui au Népal. «Là, je me suis demandé où aller. On m’a alors parlé de la France.»

UNE PÉNICHE-CHAPELLE

11B EM06La Pierre Blanche a été fondée par le Père Arthur Hervet, assomptionniste.Ce n’est pas un hasard si les Tibétains choisissent l’Hexagone, un des derniers pays à leur accorder le droit d’asile sans les difficultés administratives rencontrées par des ressortissants d’autres nationalités. Leur nombre est estimé entre 2000 et 3000. «Je n’ai pas hésité longtemps avant de choisir la France», confirme Tsering Tsedup. «Ici, on a la liberté d’expression, la liberté religieuse. On a tout.» Il joint le geste à la parole et montre une photo de l’actuel dalaï-lama, le 14e.

Ces réfugiés politiques vivent à Conflans-Sainte-Honorine, non loin de Paris. Si chacun a sa propre histoire, tous ont en commun de s’être opposés à la domination de Pékin et d’avoir trouvé refuge à La Pierre Blanche. Cette association fondée en 1988 par le Père Arthur Hervet, assomptionniste décédé l’an dernier, a pour particularité d’être installée dans une péniche-chapelle. «Je sers» est aussi la paroisse des bateliers où sont présents cinq assomptionnistes. «C’est en 2012 que les premiers Tibétains sont arrivés», explique l’ex-directeur Hugues Fresneau. «Depuis, ils se sont passé le mot. Ici, ils savent que nous pouvons les aider. Les passeurs leur donnent notre adresse. Notre bateau est connu à Dharamsala, dans le nord de l’Inde, où siège le gouvernement tibétain en exil.»

TRAQUÉS PAR LA POLICE

Avant de trouver de l’aide en France, les réfugiés tibétains ont franchi les cols himalayens séparant le Tibet du Népal ou gravi les contreforts indiens tout en étant traqués par la police. «J’ai marché dans le froid pendant une semaine, relate Tsering Tsedup, qui vit en France depuis plus de deux ans. Mes pieds ont presque gelé. Je n’arrivais plus à retirer mes chaussures. » «Je dormais le jour et je marchais la nuit. J’étais dans un état d’angoisse permanent», se souvient Gilmon Leakmon.

Une fois la frontière atteinte, la pression se relâche un peu. Avec l’aide de Tibétains vivant sur place, ils entrent en contact avec des passeurs pour obtenir un faux passeport. Le coût d’un tel document oscille entre 15’000 et 20’000 francs suisses. Pour payer, Gilmon Leakmon a utilisé des bijoux de famille cachés dans la doublure de son manteau. «J’ai dû me délester d’une petite statuette de Bouddha que j’aimais beaucoup», se remémore le moine.

«Ils sont endettés quand nous les recueillons, déplore Hugues Fresneau. Certains cherchent à rembourser leurs dettes à tout prix en prenant le premier travail qu’ils trouvent. C’est souvent dans les restaurants asiatiques. Il arrive qu’ils se fassent exploiter. Nous les prévenons.»

Dans la grande cale de la péniche-chapelle, qui sert de réfectoire, l’agitation règne. Le repas approche. Couverts et assiettes sonnent comme un carillon. L’odeur de la cuisine monte jusqu’au quai, attirant ceux qui patientent dehors.

12A EM06L’association ne fait pas de politique. «Nous accueillons tous ceux dans le besoin: Tibétains, Français, Africains, etc.», commente le Père Protais Kabila. Natif du Congo RDC, ce prêtre oeuvre chez «Je sers» avec les quatre autres prêtres de la paroisse. Lui-même a connu les violences affectant son pays. Le sort des Tibétains ne le laisse pas indifférent. «Dès que je croise ces regards perdus qui ont besoin d’aide, je me demande pourquoi.»

SITUATION PRÉCAIRE

Un deuxième bateau, «Le Père Arthur », permet de loger plusieurs dizaines de Tibétains. Ceux qui n’ont pas cette chance peuvent compter sur l’hébergement citoyen mis en place par l’association catholique. Malgré tous les efforts, ce n’est pas suffisant. Certains doivent aller dans la forêt non loin de La Pierre Blanche. Ils seraient 400 à vivre dans des yourtes précaires faites de bâches récupérées. Grâce à sa trentaine de salariés, sa centaine de bénévoles et des dons, La Pierre Blanche aide les Tibétains à se faire une situation en France. Outre les biens de première nécessité comme la nourriture, l’association propose des cours de français et une chargée d’insertion professionnelle accompagne les réfugiés. Lors de son dernier passage en France, en 2016, le dalaï-lama a offert plus de 10’000 francs à La Pierre Blanche.12B EM06

Ausoman se dit que peut-être il pourrait redevenir fermier en France. Gilmon Leakmon ne sait pas encore de quoi sera fait son avenir. Il sait juste que rentrer chez lui n’est pas envisageable et que l’espoir de voir le dalaï-lama retourner au Tibet est très mince. «Jamais la Chine ne nous accordera l’indépendance. Ce n’est d’ailleurs pas ce que nous cherchons. Nous voulons réellement être une région autonome. C’est la voie du milieu», commente-t-il, amer, avant d’ajouter: «Que ce soit au Tibet ou au Xinjiang, si tu fais quelque chose pour ta culture, tu peux mourir».

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Texte et photos: Guilherme Ringuenet

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