Aides COVID: une loterie sans gagnant

A Sion, Nic Zecchino, Alice Martin et «Moustique» – la mascotte de N&A Fitness Coaching –, se sentent seuls dans leur salle d’entraînement. A Sion, Nic Zecchino, Alice Martin et «Moustique» – la mascotte de N&A Fitness Coaching –, se sentent seuls dans leur salle d’entraînement.

Indépendants et entrepreneurs vivent une crise sans précédent depuis un an. L’Echo est allé à leur rencontre à Sion, Vevey et Genève. Sur le terrain, où les loyers impayés s’accumulent, les annonces de milliards d’aide et de démarches simplifiées ont peu d’effet.

Pourquoi est-il si important d’aider les petits commerces et les indépendants? «Parce que l’on se trouve à la jonction entre l’aide à la personne et l’aide à l’entreprise», répondait il y a peu l’économiste fribourgeois Paul Dembinski dans l’Echo. L’affirmation en forme d’avertissement se vérifie sur le terrain. Si l’argent ne parvient pas très vite et en quantité suffisante aux petits entrepreneurs victimes de la pandémie, la Suisse doit se préparer à affronter une cascade de faillites. Avec un coût si important que même le ministre en charge des finances de la Confédération, Ueli Maurer, doué pour calculer les dépenses, aura de la peine à l’estimer.

LE RÊVE DE NIC ET ALICE

Nic Zecchino le sait bien. Ce Valaisan reçoit à Sion, à un jet de pierre de la place du Midi, dans le fitness qu’il a lancé il y a huit ans avec sa compagne Alice Martin: N&A Fitness Coaching, un joli succès et une belle histoire. «J’ai perdu mon boulot à l’usine après une restructuration, raconte Nic. Avec Alice, qui a pris le risque de lâcher la gérance d’une boutique de mode, nous avons fait le pari d’ouvrir cette salle. Et ça a marché.» A force de travail, le couple – dont le style ne colle pas au profil parfois bling bling que l’on trouve dans le milieu – construit une communauté de 300 membres et parvient à dégager un petit salaire. «Faire un job qui a du sens, qui motive à se lever lematin, n’a pas de prix», confie Nic. Sauf qu’aujourd’hui, le coach et sa compagne se retrouvent seuls derrière leur comptoir. Les larges plexiglas installés à grands frais? Inutiles. Les désinfectants? Inutilisés. Les 340 m2 de la salle de musculation? Vides. Les dizaines de machines dans lesquelles le couple a investi son deuxième pilier? Désoeuvrées. Tout comme la salle d’entraînement du sous-sol, les vestiaires, les douches et le sauna que Nic et Alice, bricoleurs, ont aménagé en deux mois et demi de travaux.

SANS ELLE, IL SERAIT À LA RUE

«Traîner en pyjama à la maison, c’est mauvais pour le moral.»Nic vient tous les matins depuis la fermeture imposée par le Valais entre Noël et Nouvel An. «C’est pour la tête. Je suis un faux calme; à l’intérieur ça bouillonne. Si je restais à la maison toute la journée, je deviendrais fou. Il faut que je garde un rythme. Traîner en pyjama à la maison, c’est mauvais pour le moral.» L’homme le dit sans détour: sans Alice, il serait à la rue aujourd’hui. «Par chance, explique-t-elle, j’ai repris une activité il y a un an et demi comme vendeuse chez Yves Rocher et dans une conciergerie. C’est avec ce mi-temps et quelques massages que je paie le loyer de notre appartement, même si là on a un mois de retard. » Vu leur salaire habituellement modeste au fitness, Nic et Alice reçoivent seulement 800 francs par mois de l’Assurance perte de gains (APG). «Je ne peux plus payer mon assurance maladie, soupire Nic. Si les cafés étaient ouverts, je n’aurais même pas de quoi m’offrir un expresso.C’est Alice qui met du pain sur la table...» Il y a quelques jours, le coach sportif s’est renseigné auprès de l’aide sociale: «On m’a répondu qu’avec ce que ma compagne gagnait, nous pouvions nous en sortir. Je ne demande pourtant pas grand-chose, s’étonne le Valaisan qui n’a ni voiture ni vélo. Juste de quoi faire les courses de temps en temps. Mais non, pour cela, il faudrait que je sois célibataire».

LA GRANDE LOTERIE

11A EM05Un fossé semble séparer les déclarations du Conseil fédéral et des cantons de ce que vivent les petits entrepreneurs au quotidien. Presque an après le début de la crise, les indemnisations Covid ressemblent à «une grande loterie», écrivaient 24h et la Tribune de Genève le 27 janvier. Et Nic et Alice ne font pas partie des gagnants. «Nous sommes en crise depuis mars, rappelle Alice, mais c’est seulement à la fin du mois de décembre que nous avons reçu une première aide.» Pour quel montant? «352 francs. Ça correspond aux 20% de notre chiffre d’affaires de novembre 2019; j’ai reversé le tout à notre propriétaire.» Le deuxième versement est tombé il y a peu: 2180 francs, qui correspondent à la moitié du chiffre d’affaires du mois de décembre 2019. «Depuis le début de cette crise, nous avons donc reçu en tout 2532 francs.» Une somme dérisoire au regard de l’ardoise cumulée par les patrons de N&A Fitness Coaching, incapables de payer leur loyer depuis octobre. «Cet argent ne suffit pas à couvrir la moitié d’un mois», précise Alice. Et le prêt Covid? «Il nous a permis de financer deux loyers et de payer quelques factures urgentes, mais il va falloir le rembourser d’ici quatre ans. Ça s’annonce compliqué vu la manière dont se présente 2021. Ce prêt, au final, nous enfonce plus qu’il ne nous aide.» En périphérie de Sion, du côté de Vétroz, Johnny Leoni ne respire pas non plus la sérénité devant les locaux de Fun4Kids. Les 1200 m2 d’espace de jeux pour enfants jusqu’à 12 ans qu’il a lancé avec sa femme en 2015 sont plongés dans l’obscurité. «Ces bouteilles de Rivella et la nourriture commandée pour la réouverture auront bientôt dépassé la date de péremption», regrette-t-il en allumant les lumières. D’habitude, les cris de dizaines d’enfants jouant sous l’oeil de leurs parents s’échappent du lieu. «Nous, on est fermés, mais les écoles restent ouvertes; cherchez l’erreur. »

QUI VA PAYER?

Difficile de s’organiser quand les consignes changent en permanence. «Les formulaires pour les RHT, pour les aides, tout ça varie d’un mois à l’autre. » L’ancien gardien de football du FC Zurich a dû fermer durant les mois les plus rentables, en hiver. «Quand il fait chaud, les enfants jouent dehors. Là, si on ouvre à nouveau, ça tombera au début de l’été», grimace-t-il. Il a heureusement pu trouver un accord avec son propriétaire qui a réduit le loyer durant la première vague. Une école de football pour les tout petits nommée Little Kickers, qu’il a lancée il y a deux ans, lui permet de faire entrer un peu d’argent. Reste que l’avenir de son entreprise est en jeu. Et le Valaisan ne se sent guère soutenu: «Les indépendants et les entrepreneurs prennent des risques, créent de la richesse et des emplois. Ici, c’est un lieu familial, social. Quelque part, je rends un service à la communauté. Mais quand la pandémie nous tombe dessus, c’est comme si cela ne comptait plus». Le patron de Fun4Kids a dû attendre une dizaine de mois avant de recevoir une première aide de l’Etat. Cumulé aux autres aides reçues depuis, le montant total couvre à peine un loyer et demi de son immense halle! «C’est ingérable. Je n’ai rien contre les propriétaires qui doivent aussi payer leurs hypothèques et leurs charges. Mais si on nous empêche de travailler, remplir nos obligations devient impossible. Alors, qui va payer? Pourquoi les petits patrons et les propriétaires devraient-ils assumer seuls les conséquences d’une décision qui concerne toute la société?»

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



ELLE TIENT BON À VEVEY

12A EM05«Je limite la casse, mais il ne faudrait pas que cette situation perdure.»Changement de décor au centre-ville de Vevey, devant la vitrine joliment décorée de Blue Velvet. La boutique de mode de Marie-Anne Janz brave la tempête Covid. «Au début, ça a été très dur. Et stressant en raison de la peur que tout le monde avait du virus. On a annoncé la fermeture alors que je venais de recevoir la collection du printemps.» Un gros investissement suivi de deux mois sans aucune rentrée... «Heureusement, j’ai pu compter sur mon propriétaire, la commune de Vevey, qui m’a offert deux loyers et débloqué des aides à fonds perdu pour les commerçants. Le prêt Covid m’a permis de payer une partie de ma marchandise. Comme je suis salariée de mon entreprise, j’ai aussi eu droit aux RHT.» Durant la période de réouverture, des bons d’achats financés par la Jeune chambre économique de la Riviera ont aussi donné un coup de pouce bienvenu à Blue Velvet. «En mai, ça a été la ruée, se souvient Marie-Anne Janz. A la fin de l’été, j’avais déjà pu remettre de côté l’argent demon prêt Covid. Mes clientes, fidèles, qui ne sont pas parties sur internet, ont continué à me faire confiance.» Aujourd’hui, la Veveysane peut financer son salaire et le loyer, mais ne fait plus de chiffre d’affaires. «Je limite la casse, mais il ne faudrait pas que cette situation perdure. Il va falloir apprendre à vivre avec ce virus ou au moins faire preuve d’un peu de souplesse. » Comme cette cliente venue chercher une jupe à l’entrée. «Elle a été forcée de l’essayer dans sa voiture! On ne peut pas continuer comme ça. Pourquoi ne pas nous permettre, par exemple, d’organiser des visites sur rendez-vous?»

CALCULS D’ÉPICIERS À GENÈVE

A Genève aussi, on attend des changements. Et vite! Au Cinécitta, Anthony Castrilli et son père Antonio, qui lui a transmis le flambeau de trois restaurants, peinent à croire au «blabla» des autorités. «Depuis le début de cette crise, signale Anthony Castrilli, qui représente le Groupement professionnel des restaurateurs et hôteliers (GPRH), nos membres sont diabolisés.

13A EM05

Mais personne jusqu’à aujourd’hui n’a apporté la preuve que nos établissements sont des foyers de contamination. » Qu’en est-il des aides? Antonio, le papa, peste: «Quelles aides? Ce que l’on a reçu est dérisoire par rapport aux charges fixes: le loyer, les assurances, les abonnements pour les tireuses à bière et les machines à café, etc. Pour un restaurant comme le Cinécitta, on est à 25’000 francs de charges par mois. Ce n’est pas en faisant des calculs d’épicier et en changeant de formulaires tous les quinze du mois que l’on va nous aider». Fermés ou servant des plats à l’emporter, les restaurants des Castrilli ne rapportent rien. Et siphonnent leurs réserves. Antonio craint de voir le fruit de cinquante ans de travail légué à son fils réduit à néant. «Nos membres ne dorment plus la nuit, alerte Anthony Castrilli. Certains finissent à l’hôpital.» Selon Gastro Suisse, la faîtière de l’hôtellerie-restauration, la moitié des établissements feront faillite d’ici fin mars s’ils ne sont pas soutenus.

 

Enfin du positif!

Au moment où nous bouclions ce numéro, une bonne nouvelle tombait pour le patron de Fun4Kids: «La ville de Sion vient de me verser de quoi payer quelques loyers en retard et factures urgentes», annonce Johnny Leoni. Même nouvelle presque simultanée des propriétaires de N&A Fitness Coaching: «Tout n’est de loin pas réglé, mais ça redonne un peu d’espoir, commente Alice Martin. Toute la question est de savoir quand on va pouvoir rouvrir». Une chose est sûre: Alice et Nic peuvent compter sur le soutien de nombreux membres qui ont décidé de ne demander aucun remboursement ou qui ont déjà renouvelé leur abonnement. Tous les matins ou presque, certains passent prendre des nouvelles. Le jour de ce reportage, Sam et son petit garçon Benjamin étaient de passage: «Ce que vivent Nic et Alice est rude, témoigne Sam. Ils méritent d’être aidés. On ne fait pas juste du sport ici, c’est un vrai lieu de rencontre devenu essentiel à la vie du quartier». 

CeR

 

L’importance des mots

«Cette situation ne me plaît pas, mais on a sauvé l’essentiel»: quelques jours avant Noël, Christophe Darbellay, conseiller d’Etat valaisan en charge de l’économie et de la formation et président du PDC suisse lâchait cette phrase dans Le Nouvelliste où il se félicitait d’avoir permis aux remontées mécaniques de rester ouvertes. Contrairement aux restaurants, bars, commerces et fitness, eux jugés non-essentiels. «Quand j’ai lu cela, ça m’a retourné le sang, raconte Nic Zecchino devant les dizaines de machines de musculation de son fitness désert. J’avais envie de tout casser. Comment peut-on avoir des mots aussi cruels? Quel manque d’empathie et de respect pour les patrons des restaurants, les petits commerçants et tous les indépendants qui ont travaillé dur pour gagner la confiance de leurs clients!» «Manor Food est plein à craquer, argumente Alice Martin, compagne et associée de Nic, les gens touchent les fruits et les légumes sans se désinfecter les mains; en montagne, on en voit d’autres agglutinés dans les files d’attente et dans les télécabines... Dans notre salle, il y a beaucoup moins de monde, tout est plus contrôlé et désinfecté, mais on nous interdit d’ouvrir, c’est injuste! Le fardeau économique de ce confinement devrait être partagé par tous, et ne pas retomber sur nos seules épaules.»

CeR

 

Articles en relation


COVID: une Eglise plus à l’écoute

De confinements en semi-confinements, la Covid-19 a ébranlé l’Eglise et désorienté nombre de croyants. Elle a aussi permis l’émergence d’une créativité porteuse d’avenir. L’heure est à la réforme pour une Eglise plus proche des préoccupations de nos contemporains.


Rouler la dette

Peut-être vous souvenez-vous du plaisir que vous aviez, dans votre enfance, à faire rouler sur le sol enneigé une boule de neige qui à chaque tour devenait de plus en plus grosse et difficile à manier.


Coronavirus: la Suisse n’est pas pingre!

Les représentants du patronat n’ont jamais permis à la Suisse d’avoir un oeil sur les comptes de leurs entreprises, rappelle Paul Dembinski, professeur à l’Université de Fribourg. Aveugles, les autorités n’arrivent pas à réagir dans l’urgence. Alors que le coronavirus tue l’économie à petit feu.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!