Le voile pour Dieu

Une femme en niqab participe à une manifestation en octobre 2018 à Saint-Gall. Ce canton a adopté la même année, comme le Tessin en 2016, une législation qui interdit de se dissimuler le visage. Une femme en niqab participe à une manifestation en octobre 2018 à Saint-Gall. Ce canton a adopté la même année, comme le Tessin en 2016, une législation qui interdit de se dissimuler le visage.

La condition de la femme dans l’islam interroge culturellement et religieusement. Mais elle n’est le plus souvent, en Occident, pas comparable à ce qu’elle est au Moyen-Orient ou en Asie centrale.

Les Suisses voteront en mars sur une interdiction de se dissimuler le visage portée par une initiative dite «anti-burqa» – le Parlement a déjà adopté une loi reprenant certaines de ses exigences prête à entrer en vigueur. Le voile et l’islam pourraient ainsi, ces prochaines semaines, disputer à la pandémie les premières pages des journaux. Loin de tout esprit polémique ou partisan, l’Echo Magazine a interrogé quatre Romands, musulmans ou chercheurs, pour tenter de comprendre le voile et le rapport de l’Occident à ce vêtement qui lui est étrange(r).

Un vêtement militant... et féministe

33A EM03Nida-Errahmen Ajmi, étudiante et dessinatrice.

Elle ne répond pas en tant que musulmane mais en tant que femme. «C’est toujours aux femmes qu’on dit comment s’habiller ou ne pas s’habiller», déplore Nida-Errahmen Ajmi. La burqa et le niqab sont parfaitement étrangers à la jeune femme de 25 ans: la question ne se pose pas pour elle ni pour sa famille aux origines tunisiennes. «Mais on m’y associe parce que c’est lié à l’islam», constate-t-elle. Il est toutefois bien plus fréquent qu’on lui parle de son voile. Elle ne s’en étonne pas: «Il est présent dans la sphère publique, mais n’est tout de même pas très répandu. Ça intrigue, ça questionne». Il y a des stéréotypes, des raccourcis. «Le voile fait partie de mon identité, mais ce n’est pas moi. Le phénomène est exacerbé par le voile, mais toutes les femmes le vivent: on les limite à leur aspect extérieur», ajoute la créatrice de Nidonite.

GARDER SA LIBERTÉ

Porter le voile a involontairement quelque chose de militant. «Je veux m’habiller comme je le désire et en croyant ce que je veux», dit-elle en partageant le militantisme d’une «femme qui fait le choix de s’habiller de manière sexy dans une société conservatrice, des personnes qui se tatouent et de celles qui ne se conforment pas aux attentes de la société». Si le voile peut être un accessoire de mode – «En Tunisie, après le Printemps arabe, les filles le portaient parce qu’elles avaient la flemme de se coiffer ou parce que ça donne un certain charisme» –, Nida-Errahmen Ajmi le porte pour des raisons religieuses. Après un cheminement, après s’être interrogée et documentée sur l’histoire et la religion grâce aux questions des autres: «J’en sais sans doute plus qu’une femme qui le porte pour des raisons traditionnelles».

Son habillement ne l’empêche pas d’être soldat de train, mais il a pu être un frein. «On m’a déjà dit que j’étais qualifiée pour un poste, mais qu’on n’osait pas employer une femme voilée », raconte-t-elle. Elle ne renonce pas pour autant à sa liberté: «Mon but est d’être moi-même, une personne heureuse et intègre».

Le foulard est un «faux débat»

33B EM03Mohamed Ali Batbout, porte-parole de l’Association des musulmans de Fribourg.

La burqa n’éveille aucun souvenir personnel chez cet aumônier bénévole aux origines tunisiennes: «Ça m’amène plutôt vers l’Afghanistan, le Mali, le Niger, c’est-à-dire le désert, les montagnes, les bédouins. Hommes et femmes se couvraient le visage pour se protéger du froid, de la poussière et de la chaleur».

L’islam n’encourage pas les femmes à porter la burqa mais la tolère, selon lui. Il voit en elle un moyen de se démarquer pour «ceux qui se disent rigoristes »: «Tout le monde dit la prière, tout le monde respecte le ramadan, alors ils ont choisi de se distinguer par le paraître». Dans les années septante et quatre-vingt, au Maghreb, «les femmes portaient des vêtements traditionnels mais ne s’identifiaient en aucun cas à ce qui venait d’ailleurs». Les hommes, eux, optaient pour la barbe et s’habillaient à l’afghane.

34A EM03Mohamed Ali Batbout est une figure connue de l’islam dans le canton de Fribourg. Où il serait «très étonné» que l’on trouve quelqu’un que la burqa préoccupe. Il lance le défi de trouver en Suisse une femme qui la porte, «hormis à Genève en été lorsque les touristes du Golfe viennent y dépenser des millions». Puisqu’on «ne trouve pas de remèdes à la radicalisation et à l’extrémisme violent en posant la question de la burqa», la discussion s’oriente vers la crise identitaire des jeunes ou des personnes incarcérées, la place de la femme, la liberté d’expression, l’égalité. «L’essentiel, ce n’est pas de savoir ce qu’une femme met sur la tête», résume-t-il.

Le foulard est donc un «faux débat», contrairement à l’absence de choix: «Quand une jeune fille me dit que son père veut qu’elle le porte, ça me pose problème. Quand elle me dit que le directeur de son école ne veut pas qu’elle le porte, ça me pose problème». La question du féminisme se pose en islam, il le sait. «Débattons-en, mais n’imposons pas de point de vue», conclut- il en rappelant son credo: «On doit avoir l’intelligence de dire qu’on peut vivre ensemble et de reconnaître qu’on ne détient pas la vérité».

Le débat est plus large

34B EM03Jean-François Mayer, directeur de l’Institut Religioscope.

Que dit de notre société l’interrogation sur le port de la burqa?

Jean-François Mayer: – Nous sommes dans le même type de querelle que celle que nous avons connue autour des minarets. La controverse se fixe sur des enjeux symboliques pour viser en fait la question de la présence de l’islam dans le contexte occidental. Dans ce contexte où la sécularisation a progressé va s’ajouter un débat sur les signes religieux admissibles dans l’espace public. Un débat que nous connaissons déjà avec les crucifix dans les écoles et les croix sur les montagnes.

Il semble que la crispation concerne surtout les symboles catholiques et musulmans...

– Pour des raisons simples. Les symboles du protestantisme ne sont pas nombreux: on voit dans la campagne fribourgeoise des croix, des calvaires, des statues au détour d’un chemin, mais ces signes s’effacent dès qu’on passe dans le canton de Vaud. Quant à l’islam, il est perçu comme conquérant, de façon parfois fantasmatique, et la dimension migratoire s’y ajoute. D’autres symboles sont jugés exotiques et non menaçants. Un sikh qui porte son turban et un moine bouddhiste avec son habit ne sont pas dérangeants.

Le symbole religieux a-t-il encore sa place dans l’espace public?

– On ne peut guère imaginer les voir disparaître complètement, ne serait-ce qu’à travers des monuments. Nous voyons aussi une partie de la population, pas forcément pratiquante, qui trouve une satisfaction à ce qu’il reste des références à une identité religieuse devenue culturelle, celle du pays tel qu’il a existé et nous est légué aujourd’hui. A cet égard, elle n’est pas hostile à la présence du religieux dans l’espace public.

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Peut-on apporter une réponse définitive à ces questions?

– Penser qu’une loi ou une décision règlerait tout, c’est ignorer que les sociétés se transforment en permanence et que de nouvelles questions se poseront. La question de la burqa ne se serait jamais posée il y a vingt ans. Et, très souvent, ces débats touchent un islam global, tel qu’il apparaît dans l’actualité, mais n’atteignent pas la petite mosquée du coin de la rue qui ne pose pas de problème.

 

Une autre façon d’être musulmane

32B EM03Mallory Schneuwly Purdie, maître-assistante au Centre Suisse Islam et Société, Université de Fribourg.

«Depuis le 11 septembre, on a tellement parlé de l’islam que les gens ont l’impression de le connaître. Mais on a juste renforcé les stéréotypes.» Mallory Schneuwly Purdie clarifie d’emblée les choses: la burqa est un voile intégral généralement bleu avec une grille devant le visage caractéristique de l’Afghanistan. Ce qu’une trentaine de femmes, selon des estimations, portent en Suisse est un niqab, vêtement qui recouvre tout le corps et sur lequel s’ajoute une pièce de tissu qui couvre le visage tout en laissant apparaître les yeux.

La chargée de cours apporte une distinction supplémentaire: «Le voile intégral est sans doute une contrainte patriarcale ou sociale au Moyen-Orient ou en Afghanistan mais, en Suisse, les femmes ont, dans l’écrasante majorité des cas, choisi de le porter». Différentes études le confirment, comme celles d’Agnès de Féo en France et d’Andreas Tunger-Zanetti à Lucerne. Ce chercheur expliquait récemment à la Neue Zürcher Zeitung que la «plus grosse erreur» est de croire qu’il y a, derrière chaque femme qui porte un niqab, un mari, un grand-frère ou un père qui l’y contraint.

Leurs motivations sont religieuses et identitaires. «Les niqabées proposent une autre façon d’être musulmanes et d’être femmes. D’une part, elles revendiquent le droit de cacher leur corps et d’afficher une forme alternative de féminité. D’autre part, elles entendent témoigner d’une piété authentique. C’est un message qu’elles adressent aussi aux hommes de leur communauté: elles cherchent un mari partageant leur piété.»

L’incompréhension du monde occidental viendrait de sa propre histoire, de l’affranchissement des femmes et des hommes de la tutelle des Eglises par une réappropriation de leur corps. La scientifique reconnaît néanmoins que le voile est une question théologique très débattue en islam: le Coran parle-t-il des femmes du prophète? Des musulmanes ou de toutes les femmes? Le voile est-il obligatoire et que doit-il exactement recouvrir? «Pour la majorité des imams en Suisse, le voile reste une obligation religieuse. Ils insistent sur le fait que la femme doit le porter pour Dieu et pas pour un homme, souligne la chercheuse. Et si elle n’est pas prête, Dieu le comprend et le lui pardonne. Des femmes m’ont dit espérer atteindre un niveau de spiritualité suffisant pour être capable de le porter.»

JeF

 

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