2021 après Gaspard, Melchior et Balthazar

L’écrivain sédunois Virgile Elias Gehrig, qui enseigne le français et la philosophie au collège (gymnase), partage avec l’Echo Magazine ses aventures de prof en temps de pandémie.

Hier, venus d’Orient, guidés par l’étoile de l’amour, première au soir à se lever à l’ouest, dernière à l’aube à s’éteindre tout à l’est, trois mages sont arrivés à Bethléem, de nuit, pour honorer l’enfant qui venait de naître. Sans frapper à la porte de l’étable, les trois astrologues, les trois rois, les trois hommes sont entrés, chacun portant dans ses bras une offrande, comme un cadeau spécial pour cet enfant spécial. – De l’or?

– Pour célébrer sa royauté.

– De l’encens?

En l’honneur de sa divinité.

– Et la myrrhe?

– Une empreinte, un parfum, de son humanité.

Hier, en souvenir de leur voyage au-delà des sables, de leur lent pèlerinage à la lisière des temps, de leur première visite, fourrée de fruits, de chocolat, d’amandes, une galette fut cuisinée le jour et dégustée le soir. Au coeur de la pâte feuilletée partagée en portions équitables servies aux convives à l’aveugle, une fève.

AU RAS DES PÂQUERETTES

Tout autour de la table, les bouches salivent et les doigts brûlent, les coeurs s’écarquillant sous le suspense qui monte, à chaque bouchée, d’un cran, et puis les dents qui, d’un coup, croquent la fève. Stupeur et enchantement! Et aussitôt la joie, effervescente, qui fuse sur le visage élu, les cris de joie, de fête, les embrassades, les étincelles de rires au couronnement du roi ou de la reine du jour. Hier, miracle de la naissance, fête du solstice d’hiver, partage, dégustation. Hier, magie au coeur même du réel, chaleur des voix, des regards échangés, ventres nourris, coeurs métamorphosés. Aujourd’hui, lendemain d’hier, fin de l’Epiphanie et des vacances, atterrissage sur le plancher, au ras des pâquerettes… ou presque. Après la fin du film, la fin de ce périple sous cette étoile, la fin de ce désir et de ce rêve, de cet enfant, de cette éternité, la vie reprend son cours. Sans cascades ni effets spéciaux, sans fard ni filtre, le cycle d’une année recommence. A nouveau neuve. Aujourd’hui, dès cette après-midi, reprise des cours, des masques.

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DANS NOS MAINS

Ce matin, d’une minute à l’autre, va s’ouvrir la réunion traditionnelle des professeurs. Assis près d’une fenêtre de la salle 14-15, à huit heures cinquante-sept, je bâille une énième fois, luttant contre le poids de mes paupières, contre l’appel des songes, l’appel des caravanes dans le désert, des épopées, des mages. Dans le brouhaha des retrouvailles entre collègues, l’effervescence des gestes, des voix, derrière les volutes de mon café que le soleil éclaire, en les grisant, les bleuissant, la tête tournée vers la fenêtre, je regarde, dessinés sur le ciel, des flocons de nuages qui se suivent, se relient, des petits points de laine, des traces. Comme le sillage d’un char dans la neige, dans le sable. Après les voeux d’introduction, le directeur commence à dérouler la liste des arrivées et des départs, bilans, objectifs, changements de salles, tandis que la secrétaire distribue les nouveaux horaires du semestre d’été, l’agenda provisoire du printemps à venir, accompagné d’un memento des mesures sanitaires. A l’affût d’une étoile, en quête d’un toit, d’un feu, d’une origine, d’un amour qui couverait une autre vie humaine, je regarde dehors. La page est blanche encore, toute blanche. Les stylos? Dans nos mains.

Virgile Gehrig

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