Coronavirus: la Suisse n’est pas pingre!

Paul Dembinski est professeur d’économie à Fribourg et directeur de l’Observatoire de la finance à Genève. Paul Dembinski est professeur d’économie à Fribourg et directeur de l’Observatoire de la finance à Genève.

Les représentants du patronat n’ont jamais permis à la Suisse d’avoir un oeil sur les comptes de leurs entreprises, rappelle Paul Dembinski, professeur à l’Université de Fribourg. Aveugles, les autorités n’arrivent pas à réagir dans l’urgence. Alors que le coronavirus tue l’économie à petit feu.

La Suisse est-elle pingre avec ses entreprises victimes de la crise sanitaire?

Paul Dembinski: – Je ne crois pas que ce soit le bon terme, même si elle ne fait pas non plus partie des pays les plus généreux.

Les chiffres du FMI cités par la Sonntags Zeitung disent le contraire. L’aide octroyée aux restaurants, commerces, organismes sportifs et culturels ne représente que 4,8% de son PIB. Soit autant que l’Italie et à peine plus que l’Espagne, dont la situation financière est nettement moins bonne. L’Allemagne mobilise 8,3% de son PIB, le Japon 11,3%...

– Le même FMI affirme aussi que l’aide de la Suisse correspond en réalité à 10% de son PIB. Les comparaisons sont délicates: tout dépend de ce que l’on entend par «aide». Cela dit, il est vrai que les distributions directes de liquidités et de garanties ont été moins importantes en Suisse que dans d’autres pays, notamment européens.

A vous entendre, le problème n’est pas là...

– C’est vrai. Plus que d’un manque d’argent mis à disposition, nous souffrons d’un manque de rapidité: la Suisse est tout simplement incapable de dégainer plus vite.

Pourquoi?

– Parce qu’elle ne dispose pas des informations nécessaires! Les données sur la santé des entreprises n’existent pas au niveau national. Alors que nous en avons un urgent besoin pour distribuer l’argent débloquée par la Confédération, il faut des semaines, voire des mois, pour les connaître. Car libérer des fonds publics sans procéder à des vérifications est impossible, tout comme il est impossible de passer en revue des données incomplètes. Sans compter qu’aucun fonctionnaire n’a envie d’être celui qui a appuyé trop tôt sur le bouton «aide»...

Mais le chef d’entreprise, qui doit payer ses charges et ses emprunts, ne peut pas attendre!

- Exact. Si vous voulez que la distribution soit juste, il faut aussi qu’elle soit rapide. Sinon vous courez le risque que le montant – même s’il est juste – arrive trop tard. Si on oblige un commerçant à fermer boutique, on ne peut pas lui dire qu’il recevra de l’aide deux ans plus tard.

Les autorités suisses ne seraient donc pas pingres, mais désorganisées? Le tissu économique du pays risque de mourir à cause d’une défaillance administrative?

– Le problème est plus profond. Les partis qui représentent les entrepreneurs n’ont jamais voulu que la Suisse dispose d’une statistique et d’une visibilité sur l’état de santé et sur le fonctionnement du tissu économique. En France, les entreprises ont l’obligation de transmettre à une centrale leurs comptes d’exploitation et leur bilan. Ils ne sont pas accessibles au grand public, mais à disposition des autorités. Il suffit d’avoir le numéro d’une entreprise pour connaître son état sur les dix dernières années. J’ai eu l’occasion de travailler sur l’Allemagne: les bases de données sur les entreprises et la fiscalité y sont nettement plus parlantes qu’en Suisse, ce qui explique pourquoi le pays a pu réagir aussi vite alors que sa population est bien plus nombreuse.

Rien de tel en Suisse?

– Non. Tout est y secret! Voilà pourquoi les administrations rament autant aujourd’hui. Dans certains cantons plus que dans d’autres: un ami entrepreneur remplit des formulaires depuis des semaines sans résultat tandis qu’un autre, ailleurs, a reçu une aide presque instantanée.

Les commerces et les restaurants seraient donc victimes d’une culture du secret?

«Il faut soutenir les indépendants. On est à la jonction entre l’aide à la personne et l’aide à l’entreprise.»– Je me suis battu pendant des années pour la création d’un observatoire des petites et moyennes entreprises. Ça n’a jamais intéressé les politiques pour des raisons de confidentialité, de secret des affaires, de «chacun pour soi». Et surtout de refus de l’ingérence de l’Etat. Aujourd’hui, en situation d’urgence, tant les petits commerçants que les grandes entreprises subissent les conséquences du choix fait depuis des décennies par leurs représentants politiques! Aussi longtemps que le système fonctionnait, on me répondait: «Toute création d’information entraîne des velléités d’intervention publique et de contrôle». Et maintenant qu’il faudrait intervenir, nous en sommes incapables, car nous avons les yeux bandés! D’après l’annonce faîte par le Conseil fédéral la semaine dernière, les aides devraient enfin arriver. Ce qui ne résout pas le problème à long terme.

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Comment va-t-on se remettre de cette crise?

– Il faut se tourner vers les marchés financiers. La dette de la Suisse est faible. Nous pouvons donc emprunter. Ensuite, il faut faire preuve de solidarité. Nous sommes dans une situation comparable à celle d’une catastrophe naturelle. Dans ce cas, les victimes se tournent vers les assurances. Or, avec la crise sanitaire, certains ont tendance à voir l’Etat comme l’assureur universel du maintien de l’activité économique quasi discontinue de ces vingt dernières années.

Ce qui n’est pas le cas...

– Bien sûr que non! Il n’y aucune raison que le risque repose sur ses seules épaules. On ne parle pas d’un accident de la route contre lequel on peut s’assurer et qui nous garantirait des indemnités, mais d’un fardeau qu’il s’agit de répartir entre tous. C’est toute l’économie qui trinque, certains plus que qu’autres, et c’est là qu’il faut être solidaires.

Comment?

– Aux amortisseurs de la Berne fédérale doivent s’ajouter ceux de l’économie privée. Les réserves au niveau des entreprises servent à ça. Les secteurs dont les bénéfices ont explosé durant la crise sanitaire et les entreprises disposant d’importants capitaux propres doivent participer à cet «effort de guerre». On pourrait très bien imaginer un impôt spécial sur le bénéfice d’un ou deux ans pour financer la caisse fédérale. Les petits commerces, les indépendants et les activités à temps partiel restent les plus fragiles. C’est là qu’il faut mettre le paquet, car on est à la jonction entre l’aide à la personne et l’aide à l’entreprise. En temps de crise profonde, il faut se serrer les coudes. Cela passe aussi par la fiscalité, un sujet peu abordé depuis mars dernier.

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