«Le modèle américain ne fait plus rêver»

Le Mémorial Lincoln à Washington. Le couchant baigne la puissance d’attraction érodée des Etats- Unis d’Amérique. Le Mémorial Lincoln à Washington. Le couchant baigne la puissance d’attraction érodée des Etats- Unis d’Amérique.

Professeur à l’Université de Genève, l’historien Ludovic Tournès décortique l’américanisation. Un phénomène plus complexe qu’un Burger King à Bangkok ou une boîte de jazz Blue Note à Rio de Janeiro. La puissance d’attraction des Etats-Unis pâlit davantage suite à l’assaut du Capitole par une meute de trumpistes.

L’américanisation, pour la plupart des gens, c’est l’équation blockbusters d’Hollywood plus malbouffe à la Mc Donald’s. Mais qu’entend-on par là exactement?

Ludovic Tournès: – Le terme américanisation est en effet chargé idéologiquement et politiquement. Quand on l’évoque, on verse vite soit dans l’idolâtrie, l’adoration aveugle des Etats-Unis d’Amérique, soit dans l’américanophobie, un rejet tout autant exclusif. Le problème, c’est que la plupart des études sur ce sujet ont une grille de lecture prédéterminée. Elles proposent la critique d’un phénomène massif et mondial qui, tel un rouleau compresseur, aplanit les différences culturelles de façon unilatérale afin de faciliter la «coca-colonisation » de la planète, pour reprendre une expression utilisée en France dans l’immédiat après-1945. La réalité est pourtant autrement plus vaste, complexe et ancienne. Pour tenter de l’appréhender avec ses nuances, il faut le recul synthétique de l’histoire et non pas une approche partielle, incidemment partiale.

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Quelle est la réalité initiale de l’américanisation?

– A l’origine, l’américanisation a deux sens. Tout d’abord, c’est l’intégration des immigrés européens qui peuplent les Etats-Unis au 19e siècle. Ce processus consiste à transformer les nouveaux venus en citoyens américains. Américanisation signifie d’abord ‘assimilation’. C’est fondamental.

Pourquoi?

– On oublie trop souvent – on l’a cependant senti lors de la campagne présidentielle – que les Etats-Unis sont une société fragile, bien plus divisée qu’au premier regard. Un pays immense, à l’échelle d’un continent, des populations très diverses, des variétés régionales, des blessures historiques (la ségrégation raciale, le sort des Amérindiens), des inégalités économiques criantes et une démocratie dysfonctionnelle: comment faire tenir tout cela ensemble?

C’est un défi de taille!

– Oui. Espérant bâtir une démocratie dotée d’une constitution parfaite, fruit des Pères pèlerins puritains du 17e siècle et des penseurs des Lumières, notamment Montesquieu, les fondateurs des Etats-Unis craignent l’implosion suite à l’indépendance conquise à la face de la Grande-Bretagne. De ce point de vue, la guerre de Sécession (1861-1865) est bien plus qu’un avertissement traumatisant. S’unir pour éviter le risque d’une discorde fatale s’avère indispensable.

Toutes les nations aiment mettre en avant leur union. Ce n’est pas propre aux Etats-Unis...

– Certes, mais cette insistance est plus essentielle aux Etats-Unis. Pour cimenter la «nation étoilée», une idée clef naît au fil du 19e siècle: le rêve américain. Celui-ci recouvre plusieurs aspirations: la promesse de la liberté individuelle et religieuse, le lieu de toutes les opportunités pour chacun, la prospérité matérielle dans une démocratie stable. Ces éléments constituent la mayonnaise qui permet l’union des Etats-Unis et le développement du rêve américain, puis sa diffusion à l’échelle de la planète.

Vous donnez un second sens à l’américanisation. Quel est-il?

– Il consiste à transformer le monde sur le modèle des Etats-Unis.

Quoi? Transformer le monde?

«Les Etats-Unis se sont d’emblée pensés à l’échelle de la planète.»– Les Etats-Unis se construisent en dilatant leur frontière depuis leur base historique des treize colonies dans l’est du pays. Ils repoussent sans cesse cette limite vers l’Ouest. Avec la conquête du Far West au 19e siècle, la frontière se déplace en permanence jusqu’à arriver à l’océan Pacifique. C’est l’idée de la «Destinée manifeste», d’une mission divine à l’échelle du continent – avant le reste du monde. La civilisation progresse au détriment de la «sauvagerie ». Avec une idée forte à soubassement religieux hérité des protestants du Mayflower en 1620: en construisant le rêve américain, on édifie le paradis sur Terre.

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Une nation démocratique élue par Dieu avec une mission spécifique...

– Les Etats-Unis sont un cas unique dans l’histoire. Dès ses origines, cette nation ne fixe pas de frontières entre elle et le monde. Son ambition est très différente de celle des autres Etats: elle souhaite faire participer, matériellement ou symboliquement, au rêve américain non seulement ceux qui vivent sur son territoire, mais aussi ceux qui restent à l’extérieur. Cela ne va pas sans tensions, les différentes vagues de peuplement suscitent des rejets, rien n’est idyllique. Cela donne aussi à la démocratie américaine une ambiguïté: le président prête serment sur la Bible, chaque billet de banque est frappé de la devise In God We Trust (En Dieu nous croyons) et la foi est une affaire sérieuse.

L’américanisation rime aussi avec modernité dans l’esprit de beaucoup de gens.

– De 1870 à l’entre-deux-guerres, les Etats-Unis commencent à personnifier la modernité conquérante et séduisante. Au début du 20e siècle, ce pays produit déjà autant que la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne réunies. Avec le développement du taylorisme et du fordisme, son développement industriel ne cesse de s’accroître. Suite aux deux suicides européens que sont la Première et la Deuxième Guerre mondiale, sa puissance est incontournable face à l’URSS. Après 1945, les Etats-Unis ne se contentent plus d’incarner la modernité: ils préemptent carrément cette idée. Ce qui est moderne est américain. Cette équivalence systématique va durer jusqu’aux années 1970.

Ce n’est plus le cas?

– Non. Le summum du rêve américain est atteint dans les années 1960. John Fitzgerald Kennedy en représente l’acmé: jeune, beau, moderne, marié à une femme élégante, porteur d’espérance, d’un projet de société, leader du monde libre, etc. Mais cela se fissure avec la guerre du Vietnam. L’image des Etats-Unis se modifie peu à peu même s’il y a toujours un décalage entre un phénomène et sa perception. Dans les années 1980, sous la présidence de Reagan, les inégalités sociales et économiques explosent, faisant du pays de toutes les opportunités l’un des plus inégalitaires au monde.

Le capitalisme débridé, ça ne fait pas rêver...

– En 2021, même si Washington reste la puissance économique et militaire n°1, elle n’incarne plus la modernité. On doute de son modèle, de sa crédibilité, de sa capacité à permettre «la poursuite du bonheur». Sa démocratie n’a plus la même aura, Trump ou non. L’antiaméricanisme n’a jamais été autant partagé sur la planète. La Silicon Valley, avec la locomotive des GAFAM, est certes le principal incubateur du «rêve numérique », cette nouvelle frontière dont le transhumanisme, avec son fantasme d’«homme augmenté» – de surhomme, à l’image des super-héros de la culture populaire américaine –, ambitionne de repousser les limites de l’humanité. Mais elle n’en a pas l’apanage. Sur ce front-là, la concurrence est désormais mondiale. On n’associe plus les objets emblématiques de la modernité au rêve américain.

Le projet de repousser les limites at- il atteint ses limites?

– Le bilan de l’américanisation du monde est en tout cas contrasté. Certes, les Etats-Unis ont contribué de manière déterminante à modeler la culture matérielle de la planète par le biais du triptyque individualisme-consumérisme-prolifération technologique. Mais, au plan politique, on ne peut pas en dire autant. Ses interventions au nom d’un messianisme démocratique ont été marquées par des échecs, hormis la stabilisation politique de l’Allemagne et du Japon après 1945. D’ailleurs, la notion d’hégémonie employée au sujet des Etats-Unis n’est pas convaincante.

Comment ça?

«Le modèle d’hier promu par les Etats-Unis ne propose plus de futur viable.»– Une puissance hégémonique réussit à faire accepter sa domination par le biais d’une «servitude volontaire» qui satisfait, du moins en partie, les nations qu’elle domine. Or, jamais les Etats-Unis n’ont suscité autant de rejet qu’aujourd’hui. Malgré sa victoire sur Moscou suite à la guerre froide, Washington n’a pas réussi, durant les trois dernières décennies, à établir une hégémonie planétaire accompagnée d’un prestige semblable à celui qui fut le sien dans les décennies 1950-1960. Il faut donc relativiser fortement son influence aussi bien politique que culturelle. Il y a des adaptations, des résistances, des reconfigurations en permanence. De fait, les Etats-Unis semblent arrivés à la fin d’un cycle.

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La fin d’un cycle, vraiment? Je me souviens en avoir déjà entendu parler dans Naissance et déclin des grandes puissances de l’historien Paul Kennedy, paru à la fin des années 1980...

– Il ne s’agit pas tant d’un déclin que d’une désindexation du destin américain d’avec celui du reste du monde. Doublée du constat de la crise du projet historique sur lequel se sont bâtis les Etats-Unis. Outre les carences et les déficits évoqués, les Etats-Unis font dorénavant face à une grande limite, certainement la plus problématique.

Quelle est-elle?

– Son modèle est bâti sur l’idée que le continent américain et le monde sont dotés de ressources illimitées à même de constituer le socle de la prospérité matérielle et de l’ascension sociale. Or, le dérèglement climatique remet foncièrement en cause cette croyance. Celle-ci apparaît en total décalage avec les enjeux du 21e siècle. La croissance ne peut être sans limites. Ainsi, le rêve américain risque de devenir anachronique. Le modèle d’hier promu par les Etats-Unis ne propose plus de futur viable. Il risque même de devenir un danger. Quel paradoxe terrible pour une nation qui a ambitionné de bâtir le paradis sur Terre! 

Ludovic Tournès, Américanisation. Une histoire mondiale (18e-21e siècles) (Fayard, collection «L’épreuve de l’histoire», 452 pages).

 

«L’usine à rêves» d’Hollywood

Pas de hasard sous le soleil californien d’Hollywood. Symbole de l’impérialisme culturel, «l’usine à rêves» bénéficie de la puissance de feu de l’industrie américaine dès les années 1910. Elle ne s’est pas imposée par la seule séduction d’un soft power, un concept dont Ludovic Tournès remet en cause la pertinence: «La puissance d’Hollywood est le fruit d’une politique volontariste, coercitive et agressive: loi antitrust, exportations de films déjà amortis, vente par lots selon la technique de marketing du block booking (réservation en bloc)». Face à cette force de frappe, l’historien observe trois types de parades. Primo les cinématographies nationales (France, Corée du Sud, Japon, etc.) qui instaurent des aides à la création. Secundo les Etats totalitaires (Italie, Allemagne) qui, avec de grands studios étatiques, sortent des films de propagande, la Chine actuelle représentant «la variante B moderne». «Tertio l’Inde qui, dès les années 1940, suite à son indépendance, se concentre sur le goût national de Bollywood, première industrie cinématographique au monde. Les films américains ne représentant que 10 à 15% du marché indien.» L’américanisation uniformisante du monde est ainsi, parfois, un défaut d’optique, preuve en est le cas de l’Inde.

TK

 

Hybridations culturelles

13A EM02Un des points les plus passionnants de l’ouvrage de Ludovic Tournès est son analyse des échanges culturels à l’oeuvre aussi bien à l’intérieur des Etats-Unis qu’à l’extérieur. «Matrice des musiques populaires du 20e siècle», le jazz, associé aux Noirs américains, est décrypté pour ce qu’il est réellement, le fruit d’un mélange à quatre composantes: le noyau dur afro-américain, l’héritage créole du Vieux Sud et d’Haïti, l’immigration européenne, l’apport latino-américain et caraïbe. Cela donne d’emblée une image différente de la culture et de l’américanisation. On se prend alors à moins essentialiser des phénomènes plus subtils. Il en est de même du western. Alors que le rêve américain prend forme avec la conquête du FarWest, l’Europe du 19e siècle est déjà fascinée par les cow-boys et les Indiens. «Avant l’éclosion d’Hollywood, tout est déjà dans le stock de l’imaginaire collectif», relève Ludovic Tournès. Les Européens s’approprient cet horizon de fiction. Ils le réinventent à plusieurs reprises, ainsi du western-spaghetti et de Sergio Leone qui influencent par effet boomerang les cinéastes américains dès la fin des années 1960. Autre exemple patent? Karl May, le créateur de Winnetou l’Apache. C’était dans les années... 1870. Cet auteur allemand immensément populaire, oublié dans le monde francophone, ne met les pieds aux Etats-Unis qu’en 1908 où, en touriste, il se contente de visiter les chutes du Niagara. Entre l’Amérique du Nord et le reste du monde, les projections culturelles et les transferts sont nombreux, réservant plus d’une surprise.

TK

 

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