Mgr Morerod: l’Eglise doit vivre avec son temps

L’Eglise proclame toujours la même foi, mais elle doit vivre avec son temps. Charles Morerod veut repenser le fonctionnement des paroisses. L’Eglise proclame toujours la même foi, mais elle doit vivre avec son temps. Charles Morerod veut repenser le fonctionnement des paroisses.

La pandémie a modifié le visage de l’Eglise: si les paroisses sont plus habiles à utiliser la technique pour rejoindre les fidèles, elles en ont aussi perdu. Les choses s’accélèrent, et l’avenir des communautés chrétiennes se dessine entre le numérique et une proximité à repenser. Le point avec Mgr Morerod.

Au seuil d’une nouvelle année, Mgr Charles Morerod nous reçoit à l’évêché en toute simplicité, pull rouge et sans croix pectorale. L’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg a célébré la Nativité à Lausanne pour manifester sa proximité avec ses diocésains en cette année rude pour eux. Confrontés par deux fois à la suppression des célébrations et toujours soumis à des restrictions, ils ont dû faire preuve d’imagination pour maintenir le lien entre eux et faire vivre la communauté. Mgr Morerod revient sur les difficultés rencontrées et ouvre des pistes pour répondre aux interrogations nées du confinement.

L’Eglise aujourd’hui est-elle la même qu’il y a un an?

Charles Morerod: – C’est la même Eglise parce qu’elle dépend d’abord de l’action de Dieu. Elle proclame toujours la même foi et la présence du même Seigneur tout en abordant des questions nouvelles parce que l’histoire évolue. L’épidémie a un impact sur la vie de l’Eglise: nous ne pouvons plus nous rassembler pour prier. C’est dur, ça nous manque vraiment. En voyant des gens prier devant un écran de télévision ou un ordinateur, on se dit bien qu’on n’est pas seuls et on croit éventuellement à la communion de désir, mais il y a quelque chose de physique dans la foi chrétienne – nous ne sommes pas de purs esprits. Et nous ne pouvons plus le manifester de la même manière.

C’est ce qui vous a le plus marqué dans cette crise?

– On n’imaginait pas, en commençant l’année 2020, qu’on ne célébrerait pas la Semaine sainte ensemble. Il n’y a pas que la Semaine sainte, mais là c’était particulièrement évident. Une autre nouveauté, c’est que bien des gens se sont peu à peu habitués à regarder la messe sur un écran confortablement installés chez eux alors que d’autres avaient envie d’être dans une église pour recevoir la communion. Il y a d’ailleurs eu des initiatives pour distribuer la communion quand on ne pouvait pas se rassembler pour prier. 

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Des initiatives apparues en automne. Mais la communion a manqué à beaucoup de fidèles au printemps. Qu’est-ce qui a changé entre les deux phases de la pandémie?

– Tout le monde essayait de comprendre ce qu’il fallait faire. Nous nous sommes interrogés sur l’impact de nos gestes. Lors du premier semi-confinement on avait, plus qu’aujourd’hui, peur de se rassembler et même de se croiser dans la rue. Maintenant on sait mieux gérer ça, avec des gestes barrières, le masque et en évitant d’être trop nombreux et trop proches les uns des autres.

L’Eglise n’aurait-elle pas pu être plus active au niveau politique, par exemple pour obtenir pour la Semaine sainte ce qu’elle a obtenu cet hiver?

«Nos autorités ne nous considèrent pas comme un acteur majeur de la vie sociale.»– On a préféré des contacts discrets à de grandes déclarations publiques. Ils ont eu des effets réels, mais on ne l’a pas crié sur les toits. Ensuite, nous n’étions pas les seuls dans cette situation et je tiens à ce que les catholiques n’agissent pas indépendamment des autres Eglises, des juifs et des musulmans. Un autre enseignement, pas totalement nouveau, c’est que nos autorités ne considèrent pas les Eglises comme un acteur majeur de la vie sociale. Au départ, elles oubliaient de citer les rassemblements religieux; c’est venu petit à petit, et plus seulement sous la rubrique enterrements. Car les Eglises s’occupent aussi des vivants: dans une période d’incertitude, de souffrance et de deuil, on attend quelque chose d’elles.

Justement, les Eglises n’auraient-elles pas dû diffuser plus largement leur message face à une grande détresse émotionnelle et psychologique?

– Si on nous dit qu’on ne s’est pas assez manifestés, c’est probablement qu’on ne l’a pas fait. Dans quelle mesure cela dépend-il de nous? Nous annonçons régulièrement un message d’espérance, mais il ne fait pas la une des médias qui parlent de l’Eglise surtout quand ils pensent qu’il y a quelque chose à stigmatiser. Les Eglises ont aussi agi, durant le confinement, pour soulager la détresse matérielle. Jésus nous dit: «Que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche », donc on ne le claironne pas sur les toits. Et beaucoup de chrétiens s’engagent avec d’autres, peut-être au nom de leur foi.

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Les propositions faites durant le confinement de prier en famille, entre voisins ou par internet ainsi que les messes YouTube ont contribué à vider les églises. Comment recoudre le tissu paroissial?

– Toute crise peut être une chance. Depuis des années, on constate une diminution croissante du nombre de paroissiens. Aujourd’hui les choses s’accélèrent, des questions que l’on attendait dans l’avenir se posent déjà. Même si on a à nouveau la possibilité de se réunir pour célébrer en paroisse, bien des personnes âgées – qui constituent un groupe très significatif de participants aux liturgies –, par crainte de contracter le virus, restent encore chez elles, encouragées par des offres nées durant le confinement qui permettent une participation à distance. Des offres louables, certes, mais on ne veut pas que les fidèles se contentent de participer à la messe par écran interposé, car là il manque la dimension communautaire de l’eucharistie.

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Et la communion. En période de crise, ne peut-on pas, pour nourrir les croyant, autoriser les assemblées dominicales en l’absence de prêtre (ADAP), dont vous n’avez plus voulu une fois nommé évêque?

– En France, il y a de moins en moins d’ADAP. Elles avaient un impact assez décevant dans beaucoup de cas parce qu’elles favorisaient la dispersion en communautés de plus en plus petites. J’ai essayé d’en tirer des leçons tout en souhaitant vivement des liturgies de la Parole – surtout en semaine. J’ai aussi accepté, durant cette crise et encore maintenant, que des laïcs distribuent la communion – par exemple des personnes qui se proposent pour le faire dans les EMS où elles travaillent. Il faut s’adapter à la situation. Pour les personnes âgées qui ne peuvent pas se déplacer, je pense qu’on arrivera à des ADAP. Je ne suis pas convaincu que ce soit l’idéal, mais ce n’est pas catastrophique non plus. Si à terme on a moins de prêtres, donc moins de messes, on se heurtera à la question de ceux qui ne peuvent pas se déplacer. On encouragera le covoiturage pour aller à la messe. On pourra aussi apporter la communion à domicile, ce qui se fait déjà.

Le pape François parle de synodalité et invite les croyants à aller aux périphéries. Comment responsabiliser les baptisés, et pas seulement dans l’administration, la catéchèse et la décoration des églises ?

– Je voulais lancer un processus synodal dans les unités pastorales et inviter très largement les gens à participer. Malheureusement, la pandémie a suspendu ce projet. D’abord, l’Eglise n’est pas que liturgie et catéchèse, et les laïcs doivent être davantage associés à sa vie et à ses responsabilités. Quant à la liturgie, je vois ce qui se passe déjà: une participation qui se raréfie (en dehors de célébrations comme les enterrements) et des jeunes qui se déplacent vers des endroits où il y en a d’autres. Si les gens ne peuvent pas se déplacer, on va essayer de les rejoindre. Comment? Cela fait partie du processus synodal. A Nyon, des jeunes, de leur propre initiative, ont proposé d’animer une messe par mois le dimanche soir. Pour cela, ils ont dû convaincre un prêtre de venir célébrer. D’autres initiatives existent pour intégrer toutes les générations. Je connais des jeunes croyants qui vont à la messe hors de leur village, puis visitent les personnes âgées de chez eux. Ils sont nourris par un pôle de la région, mais cela ne signifie pas qu’ils abandonnent ceux qui ne peuvent plus participer activement à la liturgie.

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D’autre pistes?

– Je retiens certains axes importants de mes orientations pastorales de 2014: constituer des lieux centraux où les gens se rassemblent pour la célébration de l’eucharistie, des lieux où ils ont envie de venir et de retourner. Cette réflexion est née du fait qu’à peu près la moitié des adultes baptisés en France cessent de se rendre à l’église dans l’année qui suit leur baptême parce qu’ils ne savent pas quelle communauté intégrer. Comme ils ont été heureux de l’accompagnement reçu lors de la préparation du sacrement, ils veulent retrouver un peu de cela dans leur paroisse. Je l’ai vécu moi-même. J’ai célébré le baptême d’une jeune femme lors d’une veillée pascale et lui ai proposé de lui donner la confirmation en même temps. Elle a refusé: elle voulait rester dans son groupe pour la préparation à la confirmation et avait peur de ne pas trouver un autre groupe dans lequel s’intégrer. C’est assez significatif.

Cela oblige à réfléchir au modèle d’Eglise basé sur la paroisse. Le quadrillage paroissial n’est-il pas à revoir alors qu’on ne peut plus avoir un prêtre par paroisse?

– Il y a des endroits, à la campagne, où on se demande à quoi ça rime et des endroits où des petites communautés se retrouvent. C’est très beau. Et puis, l’identité d’un village dépend aussi de la présence d’une paroisse: les gens, pour la plupart, veulent être enterrés dans le cimetière de leur village.

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Vous croyez donc toujours à la paroisse?

«En ville, bien des gens ne savent pas quelle est leur paroisse et qui est leur curé.»– Pour la campagne oui, car elle y a sa spécificité. En ville, qui se préoccupe de fréquenter l’église située sur le territoire de la paroisse dans laquelle il réside? A Genève, au 20e siècle, on a voulu que personne n’ait à faire plus de douze minutes à pied pour aller à la messe: on a donc rempli la ville d’églises, certaines étant à cinq minutes à pied l’une de l’autre. En ville, bien des gens ne savent pas quelle est leur paroisse et qui est leur curé. Ça n’a plus d’importance. J’ai célébré la messe dans une paroisse de Lausanne lors d’une visite pastorale. A la fin, une étudiante qui habitait à côté est venue me saluer: elle n’allait jamais dans cette église, mais à la basilique Notre-Dame où elle retrouvait des gens de son âge. Le fait que ce soit sa paroisse ne lui était pas du tout venu à l’esprit.

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Cette crise peut-elle être l’occasion d’un nouvel élan pour le diocèse comme Vatican II le fut pour l’Eglise?

– Ce que voulait faire le concile, on le voit bien dans le discours d’ouverture de Jean XXIII, ce n’était pas tout changer mais essayer de faire savoir à nos contemporains ce qu’est l’Eglise et ce qu’est notre foi de manière à ce qu’ils puissent le comprendre et le vivre. Avec l’idée d’une participation active de tous. On est toujours confrontés à la question de la transmission: comment transmettre aujourd’hui une foi qui n’est pas nouvelle? Cette question est très présente aujourd’hui, et pas de manière moins pressante qu’au moment de Vatican II. J’en reviens à ce que j’écrivais en 2014: «A terme il faudra trouver le moyen de réduire les structures à ce qui est vraiment nécessaire pour que davantage de temps soit consacré à la mission, dans laquelle nous trouvons notre joie !». Il est devenu urgent de le faire.

Propos recueillis par Geneviève de Simone-Cornet et Jérôme Favre

 

La pratique diminue

lectriceUn catholique sur neuf se rend à l’église au moins une fois par semaine et un sur trois prie tous les jours, selon l’Office fédéral de la statistique. L’érosion de la pratique religieuse se confirme, mais la religion conserve une importance dans l’éducation des enfants pour plus de la moitié des catholiques. L’effet du coup de jeune apporté à la plus grande communauté religieuse du pays par l’arrivée notamment de Portugais et d’Espagnols s’estompe toutefois: une légère majorité des catholiques de Suisse est aujourd’hui âgée de plus de 50 ans. Et c’est dans cette tranche d’âge que le sentiment religieux faiblit le plus. La communauté protestante vieillit davantage: elle compte désormais plus d’un tiers de retraités. Mais elle n’a que très peu profité de la migration, contrairement aux communautés musulmanes (plus de 80%de leurs membres ont moins de 50 ans). C’est du côté des évangéliques que la participation aux célébrations est la plus importante. Mais, quelle que soit la confession, la très grande majorité des personnes se rendant moins de six fois par an à un service religieux y va pour des mariages ou des enterrements.

JeF

 

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