Les yeux de Jeanne

Noël, cette année, sera différent. A cause de la Covid-19? Bien sûr. Difficile de faire l’impasse sur les décès, les fêtes de famille rabotées, les licenciements annoncés. Il y a comme une paralysie progressive, une tristesse diffuse qui tombe sur le moral.

Comment échapper aux disputes des experts qui nous laissent encore plus incertains et méfiants? Il y a eu tant de mots, tant de faux espoirs et tant de peurs… Mais quand je pense à ces derniers mois, une autre chose domine mon quotidien. Oh petite, guère plus de 70 centimètres, mais plus forte que tous les maux.

Les aléas de l’amour et de la génétique ont introduit dans nos vies une petite personne que l’on reçoit pour du baby-sitting, tous les grands-parents connaissent ça. En ce moment, elle attrape tout ce qui est à sa portée, la bibliothèque, les tiroirs, les plantes vertes, tout ce qui se mange et qu’il ne faudrait pas manger.

Parlant de Noël, les théologiens insistent volontiers sur le paradoxe entre un Dieu tout-puissant et la fragilité d’une crèche. Mais il faut dire aussi la force qui se dégage d’un petit être lancé à quatre pattes dans la vie. Noël, c’est la formidable puissance d’une naissance, d’un commencement.

Le plus étonnant, ce sont les yeux de Jeanne. Sa curiosité illimitée, l’attention patiente avec laquelle, frappant la fenêtre de sa petite main, elle observe ce qui se passe dehors. Des yeux qui n’ont peur de rien, qui ne veulent pas dominer ni posséder – pas encore -, mais qui sont ouverts sur le monde.

Alors quoi? Il suffirait de la vitalité naturelle d’un enfant pour échapper à la névrose collective? Certainement pas. Mais ce qui me frappe dans l’enfance, c’est la position face au réel. L’adulte pense déjà savoir, il a les oeillères des préjugés et des frustrations accumulées. L’adulte se méfie, il dresse des barrières entre lui et le monde. Le petit enfant est ouverture et disponibilité, il vit la réalité, les visages qu’il rencontre comme une invitation à la relation, à l’affection.

La vieillesse du coeur, la seule qui compte, serait de ne plus avoir cette attente, ce désir, cette confiance qu’on appelle «une âme d’enfant». Pas un truc sentimental, non, mais l’évidence que l’homme ne se sauve pas lui-même. Il a besoin des autres, d’un autre dont la réalité est signe. Pour cela, il faut accepter de se laisser surprendre.

Jeanne le sait déjà, il y a quelque chose de bon pour nous dans cette vie... et hop, elle tire la nappe!

Patrice Favre

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