La chair, un chemin de libération

Prédicateur et écrivain, Jean Pierre Brice Olivier se passionne pour l’art sous toutes ses formes. Prédicateur et écrivain, Jean Pierre Brice Olivier se passionne pour l’art sous toutes ses formes.

Longtemps l’Eglise a cultivé la haine du corps, le mépris de la chair, lieu des tentations et du péché et obstacle sur le chemin de la vie chrétienne. Pour Jean Pierre Brice Olivier, notre incarnation est, au contraire, un chemin de libération. Il le dit avec force dans La chair en corps.

Si «le monde préfère la morale à la parole, la bienséance à la vérité», c’est un chemin bien plus exigeant et libérateur que trace le dominicain Jean Pierre Brice Olivier dans La chair en corps. Un corps de chair. Des pages à la fois stimulantes et dérangeantes – l’auteur aime inquiéter et questionner – qui explorent toutes les facettes de la chair en regard du texte biblique pour en dégager le sens authentique: un chemin vers la connaissance intime de soi sous le regard d’un Dieu d’amour qui désire de toutes ses forces le bonheur de l’homme. Quel défi! La chair, dit Jean Pierre Brice Olivier, est un chemin de libération, voire d’exultation. A condition d’accepter notre incarnation et de la vivre dans toutes ses dimensions. C’est exigeant, compliqué, crucifiant, et cela nous confronte à l’inconnu qui est en nous. Un voyage qui conduit à dire «Je suis» en vérité avec pour seules boussoles la vulnérabilité, la confiance en soi et l’amour de Dieu. Loin des morales et des rites. Car «rien ne peut contenir Dieu, seule la chair est apte, capable de le recevoir et de l’abriter», «l’homme lui suffit comme sanctuaire et la création comme gloire».

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La chair en corps s’adresse à «celles et ceux qui ne sont jamais à la hauteur, inaptes, inadaptés, incapables, insuffisants». A des êtres de chair, à nous tous en somme?

Jean Pierre Brice Olivier: – Oui, car nous sommes tous concernés par l’incarnation. Elle se situe dans notre temps, pas dans ce qui était soi-disant mieux autrefois ni dans le fantasme d’un futur hypothétique. Chaque moment a son génie propre. Ma chair m’invite à habiter le temps et mon corps est le lieu de ma vulnérabilité. Mais ce qui fait de moi un petit, la faille qui me rend vulnérable, démuni, ce vide en moi devient le lieu par lequel Dieu m’atteint et me révèle sa tendresse. Rien n’est exigé ni réclamé, il me suffit d’être disponible et d’accueillir ce don dans ma chair.

Cette chair qui dépasse le corps tout en l’incluant. Voilà deux réalités distinctes, mais complémentaires. Quelles relations entretiennent-elles?

– Je ne peux pas exister en dehors de mon corps. Sans corps, l’humain n’est pas, il n’y a personne! L’aventure de mon incarnation ne concerne pas seulement mon corps – qu’il est essentiel de ne pas considérer comme une malédiction –, mais tout mon être, ce que je nomme la chair: tout ce qui me constitue vivant et unique. Mon corps c’est moi; mon esprit c’est moi; mon caractère c’est moi; mes héritages divers, c’est moi. Je suis un. Mais se considérer un, réaliser l’accord de son être est difficile et laborieux. Cette unité est peut-être avant tout un don de Dieu auquel s’ajoute un lent travail de soi avec l’Esprit, ce que j’appelle prendre chair.

C’est à un véritable voyage que vous nous invitez...

– Oui, à un voyage intérieur. Etre soi en vérité et dans une liberté aimante suppose de passer du corps inconnu à la chair habitée, du corps exposé à la chair libre, du corps tu à la chair parlée, du corps honteux à la chair ressuscitée. Il me semble urgent et essentiel que les chrétiens prennent la mesure du sens de l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ et par conséquent de leur propre incarnation.

C’est ce que nous allons célébrer à Noël?

– Noël, c’est Dieu qui ne recule devant rien pour s’approcher de nous et s’offrir à nous: en Jésus, il prend notre chair sans rien retenir. Le mystère de l’incarnation, que nous célébrons chaque année à Noël, nous redit l’importance de notre chair entière et indivisible. La volonté de Dieu de rejoindre l’homme dans sa finitude la plus concrète lui fait traverser notre propre existence jusque dans le mal subi et la mort.

Pourtant, des siècles durant, le christianisme a nourri un mépris du corps qui ne se trouve pas dans la Bible. D’où vient-il?

– Le mépris du corps vient peut-être de tout ce qui en lui se soustrait à notre volonté, de ce que nous ne pouvons pas maîtriser, ce que nous nommons instinct et qui nous relie à une certaine animalité. Car ma chair est cette réalité totale de moi-même heureuse et douloureuse, lourde et exaltante, tragique et passionnante, toute cette richesse qui me déborde, m’échappe. Les religions et les morales ont contribué et contribuent à la haine du corps en voulant sortir l’humain de contingences qu’elles jugent basses. Or le christianisme devrait défendre le contraire!

Affirmer que toute chair est sacrée, donc inviolable?

– La chair entière de l’homme est sacrée, mise à part et protégée par Dieu lui-même. Ma vérité est à la fois inconnue, des autres comme de moi-même, et infiniment sacrée: nul ne peut y toucher sans mon consentement, pas même Dieu. Il nous aime infiniment et désire farouchement que nous vivions en lui. Il veut chaque personne libre, libre de tout, aussi de lui-même. En même temps, ma chair, si noble et précieuse, ne peut atteindre son accomplissement que dans une relation, une parole libre, qui me conduit à la vraie vie, vie vivante qui ne peut pas s’arrêter. La mort de mon corps n’efface pas mon existence: même si elle détruit mon corps physique, elle n’anéantit pas ma chair.

«Dieu ouvre nos tombeaux sans cesse, il fracasse nos sarcophages», écrivez-vous. C’est cela le salut?

– Jésus est venu sauver l’homme, disons-nous, mais de quoi? D’une condamnation, d’une fatalité, d’un jugement? Je crois qu’il est venu nous sortir de toutes ces malédictions qui ne viennent pas du Bon Dieu, dont les origines sont multiples et complexes, mais qui viennent aussi d’une volonté de domination de certains hommes sur d’autres. Le Christ désire nous libérer d’une mort définitive et nous extraire de tout mal, celui que nous pouvons commettre et celui que nous subissons. Ce mal vient de nous, de notre liberté, de notre volonté de toute-puissance.

Et les religions là-dedans?

34A EM51– L’avènement de ma chair et son destin me sont inconnus pour une grande part. J’avance en tâtonnant, je cherche et balbutie, je me trompe et recommence avec foi et désespoir, avec confiance et peur. Je ne vis pas cette aventure seul, je peux la vivre avec Dieu et avec d’autres: c’est ce que proposent les religions, qui sont au service de chaque être humain dans son chemin personnel. La mission d’un chrétien a pour seul but d’amener chaque personne à sa perfection personnelle dans le Christ. Jésus nous demande d’aimer et nous libère du péché, de la loi, de la morale. Il veut nous faire passer du devoir bien fait qui assure une bonne conscience à l’aventure intrépide d’une relation dans la confiance et l’amour. Quitter les rites, ce navrant carnaval où la forme l’emporte sur le fond, le vocabulaire et les habitudes séculaires qui déforment notre pratique et trompent notre foi. 

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Une foi qui est d’abord ouverture...

– La grâce et le don permanent qui nous sont offerts ne dépendent de rien d’autre que de notre désir d’entrer en relation, de nous ouvrir à l’autre. La foi n’a pas d’autre exigence que cette déchirure, le besoin de quelqu’un d’autre, la brèche qui favorise l’abandon. Là est l’essentiel, le principe; le reste est accessoire. Il s’agit bien d’amour, de relation, et la Bible nous raconte ces histoires, ces quêtes, ces tentatives de rencontre et d’échange tant de la part de Dieu que de celle des humains.

Jean Pierre Brice Olivier, La chair en corps. Un corps de chair (Editions du Cerf, 249 pages).

 

Sur scène

Jean Pierre Brice Olivier se passionne pour son siècle: «La nouveauté, le jaillissement de la création sont signes de vie et m’enthousiasment; les arts plastiques, la danse, la mode sont des lieux de surgissement et de révélation. J’aime être étonné, déplacé, sans réserve». Alors, quand celui qui a longtemps dirigé une galerie d’art à Paris a été sollicité par le metteur en scène Didier Ruiz pour collaborer à la pièce Que faut-il dire aux Hommes?, il a relevé le défi.

«C’est une question obsédante pour le frère prêcheur que je suis, donc je n’ai pas hésité à prendre le risque d’être sur le plateau. Didier Ruiz réunit sept hommes et femmes non comédiens, engagés dans des quêtes spirituelles issues de traditions différentes, chrétienne, musulmane, juive, bouddhiste et chamanique. Chacun est convié à partager le plus intime et le plus authentique de son aventure.» Une première pour ce dominicain de 62 ans. Et une belle découverte: «Je constate que nos expériences, loin de nous éloigner, nous relient profondément et ont beaucoup en commun, au-delà des religions et de leurs divergences. Je suis frappé par l’amitié profonde, humaine, qui nous réunit et l’exigence partagée pour offrir aux spectateurs le plus vrai de nous. Je crois aussi que nous témoignons ensemble de relations possibles et de communion au-delà des dissonances de nos héritages culturels».

Après les ex-prisonniers d’Une longue peine et les personnes transgenres de TRANS (més enllà), ce troisième volet fermera un triptyque consacré aux invisibles engagés dans des convictions pour atteindre la liberté. Que faut-il dire aux Hommes? Par La compagnie des Hommes. A voir à Paris jusqu’en mai. Site internet: https://lacompagniedeshommes.fr/spectacle/quefautildireauxhommes/

GdSC

 

 

 

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