Marguerite au Musée Jenisch

Musée d’art du Valais, Sion © photo Michel Martinez Musée d’art du Valais, Sion © photo Michel Martinez

A Vevey, le Musée Jenisch présente une belle rétrospective sur Marguerite Burnat-Provins (1872-1952). Du Nord-Pas-de-Calais à La Tour-de-Peilz en passant par l’Ecole de Savièse, cette artiste fascinante avait plus d’une facette.

Vous avez une petite fille sage – voir son portrait par son confrère et ami Ernest Biéler – aux yeux ciselés et au regard éveillé; vous avez donc une artiste absolument maître de ses moyens, qui a étudié les arts visuels dans les meilleures écoles parisiennes, à l’Académie Julian et à l’Ecole des beaux-arts lorsque celle-ci s’est ouverte aux femmes, et qui nous offre le portrait de plantes aux formes épurées, l’image d’une jeune Saviésanne ou, pour la Fête des vignerons de 1905, eh bien, la vision d’un vigneron avec le Léman en arrière-plan. Puis cette petite fille, cette artiste, à mesure qu’elle s’émancipe des règles que l’école lui a enseignées, s’engage dans une voie mystérieuse où abondent les visages déformés, les expressions ambiguës, les créatures hybrides. Telle est, à travers son oeuvre, Marguerite Burnat-Provins, Française d’origine, Suissesse d’adoption, peintre et dessinatrice doublée d’une merveilleuse poétesse.

RÊVE D’ART TOTAL

26A EM51La commissaire d’exposition et directrice du Musée Jenisch, Nathalie Chaix, présente sa première exposition dans «son» musée, comme Anne Murray-Robertson, présidente de l’Association des amis de Marguerite Burnat-Provins, et la plasticienne Christine Sefolosha, qui évoquent familièrement leur rencontre avec «Marguerite ». L’accrochage suit les changements (fréquents) de lieux, l’artiste ayant vécu à Vevey après Arras et Paris, passé des étés en Valais, voyagé au Maroc et ailleurs avant de trouver une certaine paix au Clos des Pins, à Grasse, où elle est morte en 1952 à l’âge de 80 ans.

Ce parcours géographique respecte la chronologie et traite de thèmes qui s’entrelacent et se recoupent, comme la femme et la botanique, la beauté et la mort, le régionalisme et le rêve d’un art total. Chez Marguerite Burnat-Provins, comme chez nombre de ses contemporains de la fin du 19e siècle, la modernité s’enracine en effet dans la ou plutôt les traditions.

Tradition académique d’abord, inculquée dans les écoles, l’art de bien dessiner s’acquérant également à l’Ecole de médecine (dessin d’anatomie) et au jardin des plantes.Traditions régionales ensuite, l’artiste s’inspirant, à la suite de Biéler, du folklore (dans le bon sens du terme) valaisan et s’intéressant aux auteurs proches de la terre – au chapitre des nombreuses relations d’estime figurent l’Auvergnat Henri Pourrat et le Provençal Frédéric Mistral, le dandy Robert de Montesquiou et André Gide.

LISERONS ET PHYSALIS

27B EM51Traditions artisanales enfin, dans la mouvance des arts décoratifs et de l’Arts and Crafts. A la façon de Sonia Delaunay ou de Sophie Taeuber-Arp, Marguerite Burnat-Provins a été une créatrice polymorphe jamais en manque d’idées ni de moyens pour leur donner corps et vie. Il est temps de se pencher sur son oeuvre, difficilement dissociable de sa personnalité, plus que capable de tracer sa propre ligne, sinueuse à l’image des tiges de liserons ou de physalis qui envahissent les pages en y semant leurs fleurs caractéristiques. Excellente portraitiste, la dessinatrice a l’art de caresser les visages, jouant des ombres pour susciter le modelé, et de capter l’expression, parfois à l’aide d’un simple geste, tout en respectant le mystère de l’être. Il en est ainsi des évocations de ses soeurs ou des autoportraits, comme ce beau dessin sous-titré Le silence, qui reprend le signe, un doigt sur la lèvre, de l’autoportrait à l’huile conservé au Musée d’art du Valais.

A Savièse, la portraitiste réalise au crayon graphite, à l’encre et à l’aquarelle des scènes dépouillées aux couleurs fraîches et pleines de charme. Elle s’intéresse aux vieillards au visage fendillé et aux femmes à leur travail dans des tableaux dont parfois le cadre de bois sculpté, de style Art nouveau, semble faire partie de l’image, du moins fait le lien entre l’objet concret et l’image fondée sur l’illusion. 

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



27C EM51L’illusion, l’artiste tend à l’évacuer en répudiant la troisième dimension, sur le modèle de l’estampe japonaise. Les contours sont nets et la chair évanescente. Puis viennent, à l’image encore de l’estampe japonaise et de ses visions de fantômes et autres renardes, les quelque 3000 visages de Ma Ville ainsi que, plus étranges encore, les créatures hybrides de Ma Ville d’oiseaux. Dans ces scènes oniriques, le spectre de la mort donne la réplique à des figures humoristiques laides à ne pas faire peur: hantée par ses visions, l’artiste les exorcise et son bestiaire de cauchemar est si magnifique qu’il nous fait tourner la tête – cette Tête qui se balance, tel un rêve d’Odilon Redon.

Laurence Chauvy

 

Cantique d’amour «pour toi»

«Cette lecture, écrit le comte Robert de Montesquieu, me laisse le plaisir de croire avoir retrouvé la traduction inconnue d’un fragment de Virgile, mais d’un Virgile qui se serait grisé en buvant d’un hydromel fait avec le vin d’Aristée.» Jolie formule, encore que précieuse, pour évoquer le caractère élégiaque des cent poèmes en prose qui composent, peu après la rencontre de l’artiste avec l’ingénieur valaisan Paul de Kalbermatten, Le Livre pour toi.

Un titre exclusif dont l’évidence n’a pas trompé ses lecteurs. Publié en 1907, ce livre «pour toi» parle à celles et ceux que mobilise l’amour, cette entité impossible à cerner sinon par la poésie: «Est-ce la nuit, est-ce le jour? Appuie très lentement ta bouche sur ma bouche, pour que je ne sache plus rien, sinon que ta poitrine écrase ma poitrine, et que, dans mon coeur sauvage, ton coeur bat».

Ce cantique (ou cantique des cantiques) profane, qui puise dans le répertoire d’images et d’associations que réserve la nature, sera suivi d’autres titres sur le même thème, Cantique d’été et le roman Le Coeur sauvage. A cette manière de trilogie s’ajoutent d’autres ouvrages dont ce chef-d’oeuvre du livre d’artiste Petits Tableaux valaisans ainsi que des recueils de poèmes, des contes, des nouvelles et quelques romans.

LCh

 

Un bouquet de joies et de peines

28A EM51Les racines nordiques françaises de Marguerite Provins – un père belge, une mère hollandaise dont des ancêtres auraient été élèves de Rembrandt – n’ont pas empêché l’enfant, l’adulte plus tard, de ressembler à une petite bohémienne aux yeux noirs et à la lourde chevelure bouclée. Mais qu’importent les origines et l’appartenance à une nation? «Moi, relèvera l’artiste, je suis du monde et de nulle part, du royaume d’inquiétude.» Née en 1872 à Arras (Pas-de-Calais) dans une famille catholique, Marguerite manifeste très tôt un goût pour le dessin et l’écriture. Après ses études d’art à Paris, où elle s’imprègne des relents du symbolisme en s’ouvrant à l’Art nouveau, et sa rencontre avec l’architecte vaudois Adolphe Burnat, avec lequel elle se marie, Marguerite Burnat-Provins s’installe à Vevey avec son époux.

ARRAS, PARIS, VEVEY, GRASSE

28B EM51Se sentant surveillée par la famille de ce dernier, elle multiplie les initiatives afin de résister à une atmosphère étouffante. Enseignement du dessin, journalisme (pour La Gazette de Lausanne), conférences notamment sur le féminisme (dont elle se distancie pourtant), commerce (elle ouvre une boutique dédiée aux arts décoratifs): tout est bon pour celle qui n’a de cesse «d’oser la liberté», selon les mots d’Anne Murray-Robertson. Captivée par la nature et militant pour sa préservation – la Ligue pour la Beauté, qu’elle fonde, est l’ancêtre du Heimatschutz –, Marguerite Burnat-Provins se laisse entraîner de 1898 à 1907 à Savièse où Ernest Biéler a suscité l’équivalent valaisan du cercle de Pont-Aven. Etés heureux, travail prolifique, fondé sur la simplification des formes et le cloisonnement des surfaces. A Savièse, l’artiste trouve la passion de sa vie, l’homme qu’elle ne quittera plus, Paul de Kalbermatten, Sylvius dans ses poèmes, qui lui inspire Le Livre pour toi et qu’elle épousera en secondes noces. La Première Guerre mondiale amorce une nouvelle période plus angoissante; naissent alors les dessins hallucinatoires réunis sous le titre de Ma Ville. Le couple multiplie les voyages jusqu’à ce que la mort, en 1952, cueille Marguerite au Clos des Pins, à Grasse (Alpes-Maritimes), lieu de la réconciliation.

LCh

 

 

 

Articles en relation


Caillebotte à Gianadda

Il a longtemps été le grand oublié des impressionnistes. Riche par sa famille, modeste par son caractère, Gustave Caillebotte (1848-1894) a été un mécène important, un collectionneur au goût sûr et un peintre remarquable. Martigny lui rend un hommage tout à fait respectable.


Emmenegger à l’Hermitage

L’Hermitage sort de l’ombre Hans Emmenegger (1866-1940). Jusqu’à présent, la réputation de ce peintre lucernois a à peine dépassé la Suisse centrale. Son mutisme et ses contrastes méritent pourtant toute notre considération. Une rétrospective en tous points réussie!


L’église de Saint-Martin fête ses 70 ans

OEuvres de l’artiste saviésane Isabelle Tabin-Darbellay et du maître verrier fribourgeois Michel Eltschinger, dix très beaux vitraux placés sous l’inspiration du Cantique des créatures célèbrent les septante ans de la consécration de l’église de Saint-Martin, dans le Val d’Hérens.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!