Farinet au coeur d’un roman

Alain Bagnoud a grandi à Ollon, dans la commune de Chermignon, en Valais. Auteur de quatorze ouvrages, il enseigne le français dans le secondaire à Genève. Alain Bagnoud a grandi à Ollon, dans la commune de Chermignon, en Valais. Auteur de quatorze ouvrages, il enseigne le français dans le secondaire à Genève.

Après un essai sur Farinet, l’écrivain Alain Bagnoud s’approprie la légende valaisanne dans un roman. Son personnage principal, Besse, aïeul fantasmé, est embrigadé dans l’affaire du fameux faux-monnayeur, présenté dans La Vie suprême sous un jour éloigné du mythe établi.

Il y a quinze ans, vous signiez Saint Farinet, un essai pas forcément bien accueilli par tout le monde sur Joseph-Samuel Farinet (1845- 1880). Aujourd’hui, cette figure culte du Valais revient dans votre roman La Vie suprême. Pourquoi?

Alain Bagnoud: – Farinet est un personnage historique présenté sous un jour légendaire. Dans la conscience collective, il est l’exemple du Valaisan: indépendant, tête dure, farouche, frondeur, maître chez lui, récusant l’autorité, à l’abri dans ses splendides montagnes. Avec les idées libertaires de ma jeunesse, dans les années 1970, je me suis intéressé à lui. J’avais cru trouver l’anarchiste local! J’ai dû déchanter...

Déchanter? Comment ça?

– Si on lit des ouvrages sérieux sur Farinet, par exemple le travail d’André Donnet, ancien archiviste cantonal du Valais, et celui de l’historienne Danièle Allet-Zwissig, et si on consulte des documents d’époque, le mythe du «Robin des Alpes» vole en éclats. Je l’ai montré dans mon essai Saint Farinet. Puis ce personnage a continué à trotter dans un coin de ma tête. Il se retrouve désormais dans La Vie suprême.

Si Farinet n’est pas le «Robin des bois suisse», qui était-il?

– Il était certes un voleur, un faux-monnayeur, un délinquant astucieux dans son genre. Mais il ne volait pas aux riches pour donner aux pauvres! Sa légende dorée ne tient pas. Il avait une attitude très particulière vis-à-vis de ses complices. Il était très doué pour promouvoir sa personne. Il jouait avec le mystère, la mise en scène, les attentes. S’il avait eu les possibilités de notre ultra-modernité technophile, il aurait fait le buzz en permanence. Mais cela cachait un comportement peu resplendissant.

Lequel?

– Ce chef de bande était un manipulateur. Il faisait certes rêver, mais il vivait aux crochets de son entourage. Il jouait avec son charisme quelque peu christique comme s’il montrait la voie à des disciples. Dans les faits, il exerçait une emprise sur ses associés. Des admirateurs lui offraient leurs femmes. Le pouvoir de Farinet sur les esprits passait par le sexe. Mis bout à bout, des relations sexuelles avec des femmes dont certaines auraient été forcées, la mise en scène, le jeu de mystère intéressé et la manipulation donnent de lui l’image d’un individu trouble.

31A EM50

On tombe de haut! Comme des gorges de la Salentze, à Saillon, desquelles Farinet a chuté et où il est mort en 1880. Mais comment a-t-on transformé un voleur pas net venu du Val d’Aoste, alors savoyard, en un héros du Valais?

31B EM50– Il y a trois étapes dans ce processus. Le mythe commence au début du 20e siècle: les gens se souviennent encore de la geste de Farinet. Le roman de Ramuz Farinet ou la fausse monnaie paraît en 1932. L’écrivain vaudois, en quête d’un héros, fasciné par le personnage, dresse le portrait d’un délinquant généreux qui aime la liberté. Farinet trouve ensuite au cinéma les traits de l’acteur français Jean-Louis Barrault dans Farinet ou l’Or dans la montagne du réalisateur suisse Max Haufler en 1939. C’est un succès. Le mythe a déjà tous ses traits héroïques et exemplaires. Deuxième étape: un capucin valaisan, Pierre Clotert, «béatifie » la figure de Farinet en 1968. Il le présente comme un bon gars égaré qui, s’il avait été élevé dans un milieu religieux, ne serait pas devenu délinquant. Seule la foi qui sauve lui a manqué, mais il n’en était pas loin. 

 

Et la troisième étape?

– C’est la sanctification par les Amis de Farinet. Ils font de cette légende une attraction cantonale et locale majeure. Farinet devient un saint qui multiplie l’or comme le Christ a multiplié le pain; les bouteilles de la vigne des Amis de Farinet s’inscrivent dans cette lignée, dans cette résonance. A Saillon, un chemin de croix, avec le sentier des 21 vitraux, est créé sur les traces du faux-monnayeur. Il devient un lieu de culte. C’est un grand coup, une belle réussite touristique. L’argent reçu par l’association des Amis de Farinet, qui reçoivent une foule de vedettes – l’abbé Pierre, le dalaï-lama, Zidane, Barbara Hendricks, etc. – est versé pour des actions caritatives et culturelles. Au final, Farinet devient irréprochable.

Quelle transmutation!

– C’est vous qui le dites (rires). 

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



 

Dans le Valais d’antan

31C EM50Le roman d’Alain Bagnoud a plus d’une qualité. L’air de rien, sa langue frappe, instaure un décalage, séduit sans faire du pied. Elle joue habilement de l’écrit et de l’oralité, de la transmission d’un souvenir qui s’effiloche, d’une affaire Farinet qui n’est pas encore un mythe et qu’on entrevoit fort différemment à travers les yeux et le ressenti de Besse, un jeune du village qui s’est acoquiné avec le fameux faux-monnayeur. Besse est attachant. Ce protagoniste aspire confusément à une vie suprême qui donne son titre au roman. Il hésite entre une soif d’absolu, le désir des femmes, qu’il connaît mal, et l’espoir d’une élévation sociale. La foi, l’amour, l’argent. De cette trinité tragique, Alain Bagnoud ne fait pas un drame, mais une peinture assez fine pour être crédible et suffisamment floue pour que l’imaginaire respire. On n’a jamais besoin de tout dire et tout montrer. Voir, c’est d’abord entrevoir. Besse est inspiré par un point d’interrogation dans la généalogie d’Alain Bagnoud. Cet ancêtre de l’auteur, grand-père de sa grand-mère maternelle, a migré du Val de Bagnes, où Farinet était actif, vers Chermignon. Cela s’est déroulé à la même époque. Quoi d’autre? On sait juste de lui qu’il a ouvert une menuiserie à Lens, confie Alain Bagnoud. «Dans le Valais de 1870-1880, ce déplacement, c’était comme aller aujourd’hui de Tombouctou à Pékin.» Cette migration sert de point de départ au forage historique et imaginatif de La Vie suprême, un ouvrage qui enrichit notre bibliothèque valaisanne.

TK

 

 

Articles en relation


L’église de Saint-Martin fête ses 70 ans

OEuvres de l’artiste saviésane Isabelle Tabin-Darbellay et du maître verrier fribourgeois Michel Eltschinger, dix très beaux vitraux placés sous l’inspiration du Cantique des créatures célèbrent les septante ans de la consécration de l’église de Saint-Martin, dans le Val d’Hérens.


Valais: Trop d’appartements à louer

«Choisissez votre loyer les six premiers mois»: inimaginable pour un Genevois, ce genre d’annonce existe en Valais. En cause? La surconstruction. Pour ne pas voir leur argent grignoté par les intérêts négatifs, les caisses de pension investissent davantage dans la pierre. Quitte à laisser vides des immeubles neufs.


Sion: solidarité à la Maison de la Diaconie

La Maison de la diaconie à Sion est une oasis de solidarité et de chaleur humaine qui réchauffe le coeur des plus précaires. En cette période difficile, responsables et bénévoles avertissent: la solitude peut tuer. D’où l’importance de prendre du temps avec les plus fragiles.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!