Caritas au Burkina Faso

Crise humanitaire, sécheresses, attentats terroristes: la situation au Burkina Faso est révélatrice des changements en cours au Sahel. En témoigne Caritas, qui vient d’ouvrir un bureau à Ouagadougou. Et des associations d’entraide suisses confrontées à la violence islamiste.

Jean Scarcella connaît bien le Burkina Faso. L’abbé de Saint-Maurice se rend chaque année durant quelques semaines dans ce pays d’Afrique de l’Ouest de 20 millions d’habitants. «Mais pas cette année, précise-t-il, un brin de déception dans la voix, à cause de la pandémie. C’est la première fois que j’y renonce depuis que le petit curé de la paroisse de Bex que j’étais a décidé, il y a vingt ans, de donner un coup demain aux enfants orphelins de Ougadougou, la capitale. »

Patronnée par l’abbaye de Saint-Maurice, l’association Song Kiiba («aide à l’orphelin» en langue locale) soutient une centaine d’enfants. «Le manque de perspectives chez les jeunes au Burkina, fait remarquer Jean Scarcella, et dans d’autres pays du Sahel comme le Mali, le Niger ou le Nigeria, est dangereux.»

En cause? Le risque d’endoctrinement que font planer des groupes islamistes sur une population enfermée dans une pauvreté endémique. Le tout sur fond de crise alimentaire, de sécheresses, de conflits pour la terre entre éleveurs et agriculteurs et d’insurrections populaires – la dernière ayant mis fin en 2014 au long règne de 27 ans de Blaise Compoaré.

DEUX VALAISANS ASSASSINÉS

«La coexistence entre musulmans (60%) et chrétiens (25%) est admirable, reprend l’abbé. Mais la tension est montée d’un cran depuis les attentats du 15 janvier 2016.» Le chanoine fait une pause en repensant à cette attaque terroriste au coeur de la capitale qui emporta la vie de 29 personnes. L’évènement avait choqué les Romands. Parmi les victimes: deux habitants de Chermignon (VS), Jean-Noël Rey, 66 ans, ancien patron de La Poste suisse, et Georgie Lamon, ancien député socialiste de 82 ans. Tous deux étaient au Burkina Faso pour inaugurer la cantine d’une école financée par leur association.

«Aujourd’hui, reprend Jean Scarcella, la terrasse du café Cappuccino, où a eu lieu la tuerie, est entourée d’une sorte de mur d’enceinte et protégée par des gardes armés. C’est triste.» Si Song Kiiba peut poursuivre son travail de soutien aux orphelins, la capitale étant encore relativement sûre, il n’en va pas de même pour un prêtre burkinabé ami de l’abbé qui habite à Tougan, au nord du pays.

«Il se débat pour venir en aide aux villageois vivant sur la frontière avec le Mali. Les gens tiennent le coup là-bas, notamment grâce à leur immense foi –musulmane ou catholique. Les Burkinabés sont aussi très attachés à leur patrie, certainement un héritage du sankarisme (ndlr: en référence à l’ancien président anticolonialiste Thomas Sankara, assassiné en 1987).»

CARITAS EN FORCE AU SAHEL

11A EM50Originaire de la même région que les deux victimes valaisannes de l’attentat, Raphaël Bonvin, 43 ans, a cofondé il y a vingt ans Unipartage, une petite association d’entraide avec le Burkina Faso. «Notre contact sur place, qui parlait de terrorisme d’importation en 2016 (venant du Niger ou du Mali), nous a encouragés à revenir pour visiter les projets au Burkina. Mais depuis quelque temps, il ne considère plus que c’est une bonne idée. Nous avons bien travaillé, la plupart de nos projets dans l’éducation et la formation professionnelle sont achevés. Si la situation sécuritaire ne s’était pas aggravée à ce point, nous aurions peut-être trouvé l’énergie de relancer la machine. Mais là, nous préférons arrêter.»

11B EM50Un choix que comprend Olivier Dumont, responsable du bureau que Caritas Suisse vient d’ouvrir à Ouagadougou: «La Suisse a une belle tradition de solidarité avec le Burkina. La tranquillité a permis à une foule de projets spontanés et indépendants de se développer. Malheureusement, l’ampleur de la crise sécuritaire et humanitaire actuelle change la donne». On parle très peu du Sahel, cette longue bande de territoire qui traverse toute l’Afrique du Nord, déplore ce Valaisan de passage en Suisse en nous accueillant à Lucerne, où siège l’oeuvre d’entraide d’origine catholique. «La situation y est pourtant très préoccupante. »

Au Niger voisin, le 9 août, six humanitaires français de l’ONG Acted – âgés d’une vingtaine d’années – et leurs deux accompagnateurs nigériens ont été exécutés par des terroristes tandis qu’ils visitaient une réserve de girafes à 60 kilomètres de Niamey, la capitale. «Ce drame sans précédent a eu lieu dans une zone jugée sûre jusque-là, explique Olivier Dumont, qui a croisé l’une des victimes alors qu’il travaillait encore au Tchad. L’attaque a été revendiquée par Daech un mois plus tard. A partir de là, tout a changé dans la région. Pour la France, tout le Burkina Faso est passé en zone rouge sauf la capitale et ses alentours.»

Le responsable sort désormais rarement de Ouagadougou pour aller sur le terrain. «La notion de sécurité est devenue très floue et volatile. A N’Djamena et dans le reste du Tchad, où j’ai travaillé deux ans, les militaires sont omniprésents et peuvent se montrer agressifs.» Et au Burkina Faso? «C’est différent. A l’inverse du Tchad, le pays a longtemps attiré les touristes et Ouagadougou vit malgré tout encore au rythme des festivals de musique, de théâtre et de cinéma. Certes, les cafés et restaurants estampillés ‘expats’ sont maintenant équipés de portails de sécurité et gardés, mais on se sent bien plus à l’aise et libre dans la capitale burkinabée qu’à N’Djamena.»

LA CHUTE DE KADHAFI

Le Tchad, autoritaire, apparaît comme le seul Etat de la région à même de maintenir l’ordre chez lui-même si cela se fait au prix de violations des droits humains et entraîne un nombre important de victimes collatérales chez les civils. Le Mali, fragile, a subi un nouveau coup d’Etat le 18 août et trois bases de l’armée française viennent d’être attaquées dans le nord et l’est du pays. «Le Tchad, résume Olivier Dumont, est la force militaire la plus puissante du ‘G5 Sahel’ (Mauritanie, Mali, Burkina Faso et Niger), une alliance régionale créée en 2017 pour combattre la menace djihadiste.» «Le Sahel est la plus grande poche de pauvreté au monde.»Face à un ennemi insaisissable, caché parmi les civils et les nomades passant d’une frontière à l’autre, la force anti-djihadiste Barkhane – plus de 5000 soldats envoyés par la France – n’arrive pas à contrôler cette zone aussi vaste que l’Europe. Et compte sur les troupes tchadiennes pour freiner la myriade de groupes terroristes ayant prêté allégeance à Al-Qaïda et Daech.11C EM50

Evoquant un effet domino, les experts affirment que la déstabilisation du Burkina Faso et des autres pays du Sahel est la conséquence directe de l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011. Petra Winiger, cheffe des opérations de la coopération internationale pour Caritas, ne croit pas que la chute du colonel Kadhafi soit à l’origine de la crise actuelle, mais qu’elle a plutôt agi comme un déclencheur.

«Des tendances plus lourdes et plus anciennes sont à l’oeuvre», estime-t-elle. A savoir? «Des changements démographiques et climatiques profonds. Les populations du Sahel sont depuis longtemps mises sous pression par la diminution des ressources. Le désert avance vers le sud, les terres deviennent de plus en plus rares, ce qui provoque des conflits, sans oublier l’exode massif vers l’Europe, mais aussi vers l’Afrique de l’Ouest.»

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LA PLUS GRANDE POCHE DE PAUVRETÉ

Les projections montrent que la moitié de la population mondiale qui se trouvera en 2030 en dessous du seuil de pauvreté vivra au Sahel, révèle Petra Winiger. Il y a quelques jours, le Réseau de prévention des crises alimentaires et du club du Sahel de l’OCDE avertissaient que «l’Afrique de l’Ouest connaît l’une des crises alimentaires et nutritionnelles les plus graves de ces dernières décennies». Le Burkina Faso, en proie à la crise humanitaire avec la plus forte croissance au monde, a vu plus d’un million de ses habitants du Nord et de l’Est fuir leurs foyers – dont 500’000 cette année. Une tragédie à laquelle Caritas tente de répondre à travers un programme original à cheval sur trois pays (voir encadré). 

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«Le Sahel est devenu notre préoccupation numéro un, annonce Petra Winiger. Le nombre de pays où nous intervenons en priorité, comme la Syrie, est passé de 25 à 14 et trois d’entre eux se trouvent dans le Sahel. Cette région est désormais au coeur de l’effort humanitaire mondial: avec les Nations unies et l’Union européenne, les grandes ONG concentrent leurs efforts sur la plus grande poche de pauvreté au monde.»

 

Des coupons pour les migrants

Caritas, c’est du solide. En 2012, l’Echo vous parlait des maisons construites en Haïti après le séisme: peu nombreuses au vu du million et demi de personnes jetées dans la rue, mais les toits «suisses» étaient néanmoins faits pour durer cent ans! Rien à voir avec les abris préfabriqués envoyés des Etats-Unis et rongés par l’humidité en quelques mois... Même logique au Sahel. Après un an de préparation, l’ONG suisse lance son projet de protection des migrants. «Des équipes mobiles menées par des collaborateurs locaux se rendront sur les routes migratoires du Niger, du Mali et du Burkina Faso, explique Olivier Dumont. En plus de conseiller les migrants, de les informer sur leurs droits et de les diriger vers des cliniques et structures spécialisées, ces équipes distribueront aux plus vulnérables (enfants, femmes seules, etc.) des coupons à échanger. Les bénéficiaires pourront se rendre en ville où ils recevront des aliments, des produits sanitaires et la possibilité de passer quelques nuits dans un logement sûr. Les structures partenaires scanneront chaque coupon, ce qui nous permettra de suivre l’évolution en temps réel et d’anticiper les besoins. En plus d’aider 60’000 migrants vulnérables, cette approche permet de soutenir l’économie locale.»

CeR

 

 

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