Culture: la création paralysée

Joaquin Phoenix est oscarisé pour son rôle hallucinant dans Le Joker de Todd Phillips, une charge époustouflante contre le rire systémique, le culte de l’image et l’exclusion sociale. Joaquin Phoenix est oscarisé pour son rôle hallucinant dans Le Joker de Todd Phillips, une charge époustouflante contre le rire systémique, le culte de l’image et l’exclusion sociale.

2020 débute dans un climat d’alerte écologiste et de suspicion générale. On parle bien moins de culture que de conduite. Le grand déballage #MeToo continue. Le Consentement de Vanessa Springora révèle les prédations de l’écrivain Gabriel Matzneff. Plaintes de victimes de toutes sortes. Clouages au pilori numérique. Clameurs de minorités.

Les antispécistes s’en prennent à l’anthropocentrisme, pauvres bouchers. Les «décoloniaux » traquent les stigmates du passé, gare aux statues! A Genève, le Musée d’ethnographie annonce un plan stratégique dont on se demande ce qu’en aurait pensé Lévi-Strauss. Le coup d’éclat vient des néo-féministes. Fin février aux Césars, l’actrice Adèle Haenel quitte la cérémonie avec fracas à l’annonce du meilleur réalisateur primé, Roman Polanski, absent. La scribouillarde Virginie Despentes menace: «Désormais on se lève et on se barre». L’ennemi désigné: le «mâle blanc occidental» d’un certain âge.

SCÈNES EN SOUFFRANCE

Le printemps réserve cependant une stupeur planétaire: le rideau tombe sur les polémiques et les spectacles à cause d’un virus venu de Chine. Des personnalités y succombent. Manu Dibango est un des premiers à s’en aller avec son saxophone. Les Romands, qui croyaient souvent Michel Robin Suisse, le pleurent. D’autres monstres sacrés s’en vont d’une mort autre que virale. Adieu Kirk Douglas, Michel Piccoli, Marc Fumaroli, Ennio Morricone, Zizi Jeanmaire et notre James Bond préféré, Sean Connery.

Les arts de la scène souffrent. Le coronavirus n’aime pas la culture vivante. Il préfère la passivité individuelle devant un écran. Restez à la maison, consommez sur le Net, applaudissez le personnel soignant. Les GAFA sont aux anges. Mais pas le théâtre, la danse, l’opéra, la musique, le cirque, les performances, le monde de la nuit.

Après quelques mois de léthargie angoissante, l’été «déconfine» sans festivals. Certes, on retrouvera le Paléo et Montreux. Mais les autres? Certains sont sauvés (Polymanga), d’autres font faillite (Avenches Opéra). Quant aux blockbusters censés relancer le cinéma, ils se font attendre. A la rentrée, Tenet de Christopher Nolan n’est pas le sauveur qu’on espérait. Les séries se royaument. La tendance de fond pré-Covid s’est accélérée avec la pandémie.

PREMIÈRE NÉCESSITÉ

Lors de la deuxième vague, automnale, les lieux culturels referment leurs portes. Incompréhension. Lassitude. Colère. On n’a toujours pas trouvé une écaille de pangolin dans les théâtres et les musées. Le Nord-Sud, à Genève, l’affiche: «Aucun cas d’infection n’a été détecté dans un cinéma en Suisse depuis le début de l’année». Les politiques et les task forces doivent préférer Netflix.

Un point positif? En Romandie, on apprend que le livre est considéré comme un produit «de première nécessité» – les disquaires attendront, mais pourquoi? Divine surprise! Hélas pas en France, nation éminemment littéraire, où le Goncourt (L’anomalie d’Hervé Le Tellier) est repoussé en signe de solidarité avec les librairies closes. Au fait, qui connaissait la poétesse Louise Glück, prix Nobel de littérature?

Orwell, lui, entre dans la Pléiade avec ses dystopies prophétiques. Et Maurice Genevoix est honoré au Panthéon le 11 novembre. En guise d’union nationale comme en 1914? La solidarité s’effrite pourtant. On n’applaudit plus les infirmières. Et les séparatismes inquiètent, en témoignent les ouvrages édités à ce sujet.

Les amateurs de beaux-arts, eux, ne goûtent guère aux visites virtuelles de musées. Expositions annulées, gelées, reportées. La grande rétro romaine sur Raphäel, décédé il y a cinq siècles, accueille 162’000 visiteurs, c’est exceptionnel vu les circonstances! Hélas, l’année du «divin Raphaël» n’a pas l’aura de celle sur Léonard de Vinci, qui l’a précédée. Autres «victimes» du coronavirus: Beethoven (né il y a 250 ans) et Charlie Parker (en 1920). On néglige aussi de commémorer Fellini, Modigliani et Dickens. Fichu Covid!

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madonneLa Madone d’Alba de Raphaël. Malgré la Covid-19, les Romains ont pu admirer ce chef-d’oeuvre qui a fait le déplacement de la National Gallery of Art de Washington.

petites fuguesMichel Robin, décédé de la Covid en novembre, a incarné Pipe, l’inoubliable valet de ferme vaudois des Petites fugues d’Yves Yersin, grand succès du cinéma suisse en 1979.

jokerJoaquin Phoenix est oscarisé pour son rôle hallucinant dans Le Joker de Todd Phillips, une charge époustouflante contre le rire systémique, le culte de l’image et l’exclusion sociale 

 

27A EM49Albert Uderzo, le papa d’Astérix, le plus irréductible des Gaulois de la BD, tire sa révérence en mars suite à une crise cardiaque.

petites fugues

Le nouveau roman historique de Ken Follett, situé dans l’Angleterre du 10e siècle assaillie par les Vikings, est un des grands succès d’une année où les libraires ont tiré la langue.

joker

Le Festival Avenches Opera n’accueillera plus Le Barbier de Séville ni aucune autre oeuvre dans ses arènes: la manifestation n’a pas survécu aux vagues destructrices du coronavirus. Comme disait Figaro: «Je me presse de rire de tout de peur d’en pleurer».

 

 

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