Culture: interview d’Isabelle Chassot

Pour Isabelle Chassot, le rôle de la Confédération n’est pas de tout maintenir comme en janvier. Pour Isabelle Chassot, le rôle de la Confédération n’est pas de tout maintenir comme en janvier.

L’aide sociale demande à une musicienne de vendre son violon avant qu’elle puisse prétendre à des prestations, des artistes ne peuvent plus payer leurs factures: la crise frappe durement le monde de la culture. Entretien avec Isabelle Chassot, directrice de l’Office fédéral de la culture.

La culture a-t-elle encore de la valeur aujourd’hui?

Isabelle Chassot: – L’arrêt de l’activité ce printemps, et une deuxième fois en Suisse romande cet automne, a renforcé sa valeur: une valeur individuelle, l’être humain ayant besoin de culture pour se développer, et une valeur collective, la culture étant l’une des concrétisations les plus importantes du vivre-ensemble. Et la crise a démontré, à ceux qui en doutaient, qu’elle a une valeur économique (voir encadré page 12). Il n’est pas surprenant que le soutien à la culture ait été très vite un enjeu pour les politiques.

Pourtant, si l’on compare les montants débloqués pour les clubs sportifs (115 millions de francs) et la culture (280 millions en 2020) qui crée sept fois plus de valeur ajoutée, il semble qu’il y ait un décalage...

– On pourrait le dire si le montant mis à disposition n’avait pas été jugé suffisant. Or nous savons déjà qu’il ne sera pas totalement dépensé. Il faut rappeler que la culture bénéficie de l’ensemble des aides disponibles pour le secteur économique, notamment du chômage partiel et d’allocations pour perte de gain. Il faut donc ajouter ces aides à ces 280 millions de francs, qui représentent plus que le budget annuel consacré par la Confédération à la culture en temps normal. Par ailleurs, les subventions promises ont continué à être versées, et je tiens à relever l’engagement exemplaire des mécènes et des sponsors.

En temps de crise, la culture peut-elle vraiment demeurer une compétence cantonale?

– Notre pays est marqué par une vie culturelle foisonnante et une grande diversité. Notre objectif principal, dans cette crise, est d’éviter que des régions deviennent des déserts culturels. Une des forces du fédéralisme est de tenir compte de réalités très diverses. Les cantons, en raison de leur proximité, sont plus à même que la Confédération de fixer les priorités. Il était dès lors indispensable de maintenir leurs compétences et de travailler étroitement avec eux.

Pourra-t-on vraiment éviter les déserts culturels si l’on ne peut pas sauver tout le monde, comme vous l’avez déclaré dans certains médias?

– En période de crise, il importe de faire face à la réalité. J’ai des doutes sur la capacité de petites entreprises culturelles sans réserves financières à survivre à un second confinement. Un autre grand souci concerne certains acteurs culturels engagés sur des projets successifs et dont la crise révèle le statut précaire. Dans la mesure cependant où nous arriverons à maintenir les structures culturelles qui ont mis des années à se construire, celles qui donnent leur identité aux différentes régions, nous éviterons la création de déserts culturels.

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Mais ne devrait-on pas sauver tout le monde?

– Cela reviendrait à penser qu’en temps normal, toutes les structures devraient être maintenues à tout prix. Or certaines disparaissent, d’autres apparaissent, il y a des métiers complets qui se transforment, on peut penser aux reconversions de certains professionnels de l’audiovisuel dans le jeu vidéo. Penser que notre rôle est de tout maintenir en l’état de janvier 2020 ne correspond pas à la réalité de la scène culturelle, par nature en transformation constante.

La crise révèle les faiblesses du système, la précarité d’acteurs culturels aux revenus incertains, le manque de couverture sociale. N’est-il pas temps de réformer ce monde?

– La crise est un révélateur de transformations déjà en cours. Nous avions identifié trois points d’attention dans le message culture, adopté juste avant la crise: la numérisation, la durabilité et la rémunération des artistes. La numérisation et la durabilité touchent en particulier les modes de production et de diffusion, qui doivent être repensés. Une nouvelle ère s’ouvre, qui incite à réfléchir aux modes de création, aux synergies, aux moyens d’amener la culture au public. Ce changement viendra des acteurs culturels, le rôle des pouvoirs publics étant de les accompagner et de mettre en place les conditions-cadres nécessaires. C’est un des objectifs du soutien à des projets de transformation que nous avons introduit avec la loi Covid-19. Et, troisième point, nous voulons travailler avec Pro Helvetia sur le mode de rémunération des artistes pour leur garantir des revenus adéquats dans les institutions que nous subventionnons.

Aujourd’hui des artistes voient leurs projets annulés, hésitent à en lancer de nouveaux. Que leur dites-vous?

«Les artistes sont importants pour la cohésion de notre société.»– Ils ont été extrêmement créatifs ce printemps, nous offrant de la culture alors que tout était fermé, par exemple en jouant sur les balcons. Dès que cela a été possible, ils se sont engagés dans de nombreux projets pour que notre été soit culturel. Quand la deuxième vague est arrivée, plus vite et plus forte qu’imaginée, ça les a assommés. Nous comprenons leur découragement face à l’incertitude actuelle. Il faut qu’ils sachent qu’ils sont importants pour la cohésion de notre société. Nous ne pourrons pas vivre ensemble, et vivre tout court, sans culture. Nous continuerons de nous engager avec eux. Le conseiller fédéral Alain Berset a rencontré les principales organisations culturelles et un prochain rendez-vous est déjà pris. Les instruments de soutien sont disponibles, le soutien financier est là et pour l’instant rien ne montre qu’il ne suffira pas. Mais nous suivons l’évolution de près.

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Il y a néanmoins des critiques, des situations extrêmement difficiles. Payez-vous les artistes de belles paroles?

– J’entends ces critiques, ces cris d’alarme, et j’y suis très sensible. Il est important que les artistes en difficulté n’hésitent pas à s’adresser à Suisseculture Sociale (association qui gère un fonds d’aide aux professionnels dans le besoin, ndlr) ainsi qu’aux services cantonaux et communaux. Ce n’est pas parce qu’ils sont dans des métiers précarisés qu’ils doivent subir la précarité de manière plus importante que d’autres. La crise nous apprend que nous devons mener une réflexion sur le système de sécurité sociale. Que quelqu’un ne sache pas comment il pourra manger demain, cela ne peut pas exister dans notre pays.

 

Permettre aux artistes de continuer à traviller malgré tout

«La situation était plus simple en mars, quand la Confédération décidait.» Co-président du Syndicat Suisse Romand du Spectacle, Jean-Pierre Potvliege déplore les différences entre les cantons «pas pour les aides mais pour les fermetures». Les conditions d’accès au chômage partiel varient aussi, mais les services de la culture ont tous maintenu les subventions promises à hauteur des frais effectifs en cas d’annulation d’un projet. «C’était la première couche d’aide, précise Philippe Trinchan, vice-président de la Conférence suisse des chefs de service et délégués aux affaires culturelles. Ensuite sont venus les prêts, le chômage partiel, les APG et les autres aides d’urgence et à fonds perdus. Il y a enfin les indemnisations qui compensent les autres dommages ou montants manquants à l’exploitation ou la production culturelles non encore couverts, comme les loyers des cinémas.» Les cantons ont traité quelque 7500 demandes.

LA PRODUCTION NE DOIT PAS CESSER

La Loterie romande (LORO) apporte aussi sa contribution. Dans le canton de Vaud, l’organe cantonal de répartition a confirmé son soutien lorsque des frais avaient été engagés. Dans le Jura, où les montants sont versés sur la base des coûts réels, moins d’argent a été attribué mais le solde pourrait s’ajouter aux aides apportées par le canton dans le cadre de l’ordonnance fédérale COVID-19 culture. Et la LORO n’abandonnera pas la culture l’an prochain. «Nous avons connu des semaines difficiles avec la fermeture des cafés et restaurants, l’arrêt des compétitions sportives et des courses hippiques nous a privés de paris, explique son directeur, Jean-Luc Moner-Banet. Mais nous avons des réserves qui nous permettront de distribuer un montant proche de celui des années passées.» Cela devrait rassurer Beat Santschi, de l’Union suisse des artistes musiciens, pour qui il est nécessaire «d’assurer une aide à long terme. Il faut éviter que des gens ne puissent plus poursuivre leur activité culturelle et doivent chercher un autre travail. Avec l’impossibilité d’exercer, ils ne sont pas très optimistes». Déléguée à la culture de Neuchâtel, Gaëlle Métrailler partage ce souci. Elle a mis au concours des résidences d’artiste locales «pour favoriser le travail de recherche et d’expérimentation et donner des possibilités de travailler maintenant». A Fribourg, Philippe Trinchan veut aussi éviter de perdre de la substance culturelle: «Même si les créations ne peuvent pas être vues par autant de public qu’espéré, il faut créer. Il faut aider les entreprises culturelles à faire plutôt que de les indemniser pour ce qu’elles n’ont pas pu faire».

JeF

 

2% du PIB

Le secteur culturel comptait en 2018, selon de récents chiffres de l’Office fédéral de la statistique, plus de 63’000 entreprises sur les 609’000 présentes dans le pays. Elles sont actives aussi bien dans des domaines traditionnels (musées, arts visuels, etc.) que dans l’architecture ou la publicité. Leur valeur ajoutée totalisait 15,2 milliards de francs, soit un peu plus de 2% de la création nationale de biens et de services. La Suisse compte en outre un peu plus de 300’000 travailleurs culturels au niveau de formation plus élevé que la moyenne, des femmes en majorité.

JeF

 

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