Eglises: voter oui ou non?

Claude Ducarroz affiche clairement son opinion à sa fenêtre, mais pas en chaire. Claude Ducarroz affiche clairement son opinion à sa fenêtre, mais pas en chaire.

La votation sur l’initiative pour des multinationales responsables crée des tensions jusque dans les Eglises et les églises, dont l’engagement est inhabituellement marqué et remarqué.

L’initiative pour des multinationales responsables bénéficie du soutien de plusieurs centaines de paroisses et de nombreux hommes et femmes d’Eglise. Indépendamment des valeurs qu’elle défend (responsabilité, droits humains et environnementaux), elle n’est pas une initiative comme les autres. «Cette initiative a été lancée par des cercles proches de l’Eglise, des oeuvres d’entraide comme Pain pour le prochain et l’EPER, explique Barbara Zutter, présidente du Conseil de paroisse de l’église réformée du Saint-Esprit à Berne.Nous sommes donc concernés depuis le début. » C’est pourquoi elle ne s’est pas opposée au déploiement d’une banderole sur l’église même si cette idée, contrairement à l’initiative, ne l’a pas convaincue au début.

COULEUR ANNONCÉE

«Le prêtre est un citoyen comme un autre.»Cela déplaît néanmoins à certains fidèles – Barbara Zutter a reçu deux courriels contestant cette démarche – qui n’hésitent pas, parfois, à le manifester ostensiblement. «J’ai assisté au culte d’un collègue très engagé, raconte le pasteur vaudois Jean-Baptiste Lipp. Sa prédication a suscité le mécontentement d’une fidèle qui a quitté le temple pour signifier sa désapprobation. » Le clergé n’hésite pas à afficher la couleur, orange, de l’initiative, à l’instar de Claude Ducarroz, prévôt émérite du Chapitre cathédral de Saint-Nicolas à Fribourg: «Le prêtre est un citoyen comme un autre. J’ai accroché un drapeau à ma fenêtre et à celle d’un appartement inoccupé de notre maison. C’est vrai que je vais plus loin que les évêques (voir interview en page 13), mais ça permet aussi de discuter». Jean-Baptiste Lipp en a accroché deux, sans en référer au Conseil de paroisse. «J’ai dû me battre avec mes propres démons, confesse-t-il. Est-ce que je devais demander la permission? Est-ce que je ne devais pas en mettre un à l’autre fenêtre, devant laquelle passe beaucoup plus de monde?»

NOUVEAUX DON CAMILLO?

11A EM47Si des gens d’Eglise revendiquent leurs opinions politiques à la fenêtre, ils se gardent en principe de le faire à l’ambon. Sur ce point, le chanoine Claude Ducarroz est catégorique. «Le prêtre doit être réservé quand il s’agit de manifester ses opinions dans la liturgie. La liturgie, c’est le lieu de la louange, de la prière, de l’enseignement, de la célébration». Celui qui prêche bénéficie en outre d’une position avantageuse. «Il ne faut pas prendre les gens en otage, relève le pasteur Antoine Reymond, parce qu’ils ne peuvent pas vous répondre. On doit observer une certaine retenue.» Et une limite s’impose dans tous les cas: «On ne doit pas donner de consigne de vote», souligne Jean-Baptiste Lipp.

S’il devait évoquer l’initiative pour les multinationales responsables dans une homélie, Claude Ducarroz insisterait plutôt sur sa dimension éthique et sur la nécessité d’y réfléchir. «Mais je ne dirais pas qu’il faut voter oui et que ceux qui votent non sont de mauvais chrétiens, assure-t-il. Je ne prétends pas juger la foi ou la fidélité des gens au Christ sur des questions évidentes aux réponses multiples. » Il est d’autant plus essentiel d’éviter toute posture moralisante qu’il y a «des chrétiens engagés dans tous les partis», affirme Jean- Baptiste Lipp qui se situe souvent sur la gauche de l’échiquier politique.

Le contexte de l’initiative pour des multinationales responsables est particulier, mais des homélies portant sur la question climatique dérangent aussi certains fidèles. Le thème est régulièrement abordé en chaire. «Certains disent qu’on hurle avec les loups, qu’on prend les thèmes à la mode, analyse Jean-Baptiste Lipp. Je ne crois pas. On est de notre temps, tout simplement. L’Eglise est incarnée dans le monde.» Son collègue Antoine Reymond lui fait écho: il n’y a pas deux réalités séparées, une sphère sacrée et une sphère qui relèverait du monde. «Quand vous prêchez sur des textes d’Isaïe sur la justice, ses mots ont une résonnance aujourd’hui, constate-t-il. Si on veut une prédication en lien avec la réalité, on évoque des situations concrètes et d’une manière ou d’une autre il y a en elles quelque chose de politique.»

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


INTERPELLER LES CONSCIENCES

Jean-Pascal Genoud, curé de Martigny (VS), le dit très clairement: le spiritualisme désincarné ne l’intéresse pas. Il faut faire réfléchir les paroissiens sur les projets politiques qui posent aussi des questions de sens, sur le monde que l’on veut, sur les directions à prendre. Mais avec humilité. A l’exemple de François: «Dans l’encyclique Laudato si’, un texte aux prises avec l’actualité et très politique, le pape interpelle les consciences sur le fond en reconnaissant qu’il n’a pas les solutions».

Ce chanoine du Grand-Saint-Bernard est connu pour ses prédications qui bousculent et qui dérangent. «Quand je me positionne de manière provocatrice, explique-t-il, c’est pour inciter à prendre la mesure d’un enjeu. Sur le climat, il faut un changement de cap. Ce n’est pas un principe gauchiste, le monde doit se repositionner. Mais quand on en vient à l’exécution, il y a un dialogue entre la gauche et la droite. Là, je ne prends pas parti publiquement.»

PRÉSERVER SA LIBERTÉ

«L’engagement politique, c’est en premier lieu pour les laïcs», affirme Claude Ducarroz. S’il s’est engagé pour le service civil, s’il a crié ses slogans à Berne lors d’une manifestation pour le climat, il ne s’inscrira jamais dans un parti. «Ça me marquerait d’une couleur politique qui gênerait l’universalité de mon ministère », justifie-t-il. Jean-Pascal Genoud, lui, va jusqu’à s’abstenir lors des élections communales: «Je veux aimer tous mes paroissiens. J’ai été prêtre dans un village et je veux garder la liberté de pouvoir regarder chacun dans les yeux sans qu’il se demande pour qui j’ai voté et sans avoir biffé l’un ou privilégié l’autre». Il en va de l’unité de la communauté. L’Eglise réformée partage cette préoccupation même s’il y a une tradition d’engagement politique des pasteurs – on peut citer l’ancien président allemand Joachim Gauck. Et, plus près de nous, le libéral-radical Antoine Reymond. Ancien membre de la Constituante vaudoise, aujourd’hui municipal à Prilly, il fixe toutefois une limite: «On ne peut pas faire de politique active dans la paroisse où l’on est pasteur». Il comprend les réactions face à l’engagement des Eglises et des paroisses dans le cas de l’initiative pour des multinationales responsables. «Les calicots sur les églises, ça ne m’a jamais plu, glisse-t-il. La question n’est pas de soutenir ou non l’initiative, mais de savoir si cet apport est typique de ce qu’une Eglise peut apporter. »

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



VOIX PROPHÉTIQUE

L’apport d’une Eglise, c’est le rôle de veilleur que revendiquait Zwingli.L’apport des Eglises? Elles ont un rôle de veilleur, ce que revendiquait déjà le réformateur Ulrich Zwingli. Elles doivent conserver une liberté de parole «qui peut être en porte-à-faux avec la bien-pensance ou la ligne étatique », selon Jean-Baptiste Lipp, président de la Conférence des Eglises réformées romandes. Le chanoine Jean-Pascal Genoud parle, pour sa part, d’une «voix prophétique» du christianisme qui «ne se laisse pas définir par l’esprit de l’époque ou les intérêts nationaux. Il y a autre chose qui le constitue». Cet autre chose, c’est l’Evangile. «Si on estime que l’Evangile a des conséquences sur nos actes, il est logique que les Eglises prennent position sur un certain nombre de sujets», ajoute Antoine Reymond.

L’Evangile et les Eglises seraient-ils de gauche? «Les droits de l’homme, ce n’est pas de gauche, rétorque Barbara Zutter. L’Evangile dit d’aider son prochain.» Prêtres et pasteurs peuvent – ou doivent – le rappeler dans leurs homélies en respectant un principe fondamental, conclut Claude Ducarroz: «L’Eglise en général, et le prêtre en particulier, s’inclinent toujours devant le sanctuaire sacré de la conscience personnelle».

Jérôme Favre

 

Un engagement contraire au droit?

12A EM47Des banderoles appelant à voter en faveur de l’initiative pour des multinationales responsables sur les églises, cela ne plaît pas aux Jeunes libéraux-radicaux suisses (JLR). Pour eux, l’engagement des Eglises est tout simplement anticonstitutionnel. Ils ont déposé des recours en matière de droit de vote dans quatre cantons alémaniques dont berne. «Ce n’est pas très démocratique de profiter de l’argent des contribuables pour faire campagne», estime nicolas Jutzet, vice-président des JLR. Professeur de droit public à l’Université de berne, Markus Müller ne voit pas les choses de la même manière: «Les Eglises ont le devoir de s’engager même si ce n’est pas écrit explicitement». La loi bernoise demande par exemple aux Eglises nationales de contribuer, entre autres, à la solidarité au sein de la collectivité et à la transmission de valeurs fondamentales. «C’est une question d’interprétation, reconnaît-il. Mais il n’est pas non plus écrit que les Eglises ne peuvent s’engager politiquement que sur des questions qui les concernent directement, comme l’impôt ou le patrimoine culturel.» Concernant les recours de son parti, Nicolas Jutzet nie tout anticléricalisme et toute frustration liée à des sondages favorables à l’initiative. «Notre démarche s’inscrit au-delà de ce vote, ajoute-t-il. nous voulons savoir ce que les acteurs subventionnés ont le droit de faire durant une campagne. Cela concerne aussi certaines ONG.» Il y a dans ce domaine un précédent: l’organisation Solidar Suisse a récemment dû rembourser à la Confédération plusieurs milliers de francs destinés à l’un de ses rapports après y avoir inséré un texte favorable à l’initiative pour des multinationales responsables.

JeF

 

Parole d’argent ou silence d’or?

13A EM47

La commission Justice et Paix de la Conférence des évêques suisses (CES) recommande de voter oui à l’initiative pour des multinationales responsables. La CES, elle, ne prend pas position de façon aussi nette.

13B EM47Elle propose, avec l’Eglise évangélique réformée de Suisse, des «réflexions fondamentales» dans lesquelles elle souligne qu’aucune entreprise «ne devrait pouvoir tirer un profit ou des avantages concurrentiels de la violation ou du contournement des droits humains». Entretien avec Erwin Tanner, son secrétaire général.

Est-il normal que l’Eglise se mêle de politique?

– Les fidèles sont aussi des citoyens, donc l’Eglise a le droit de se prononcer. Elle doit même le faire lorsque les sujets la concernent, sur des questions éthiques, culturelles, de migration, de justice ou de bioéthique. Mais elle n’est ni un parti ni une ONG: elle ne doit pas s’immiscer dans le processus politique. Elle doit mettre sa vision à disposition des citoyens.

Pourtant la CES est restée silencieuse sur l’extension à l’homophobie de la norme pénale contre le racisme...

– Elle ne se prononce pas sur des dossiers techniques. Dans ce cas, c’était une question juridique: fallait-il mentionner explicitement l’homophobie ou était-elle déjà comprise dans la loi? Ce qui n’était pas le cas. En revanche, sur le fond, l’Eglise a toujours dit que tous doivent être traités de manière juste et dans le respect de la dignité humaine.

L’Eglise s’exprimera-t-elle sur le mariage pour tous?

– Oui, parce que c’est une question qui touche à la doctrine de l’Eglise sur le mariage. Même si le domaine de compétence de l’Eglise est le mariage sacramentel, qui est une relation entre un homme et une femme. Mais l’Eglise n’est pas contre les homosexuels. Leur dignité doit être reconnue, tout comme une équité, par exemple du point de vue des assurances sociales.

On peut imaginer qu’une prise de position pourra être diversement appréciée par les fidèles...

– Les évêques sont critiqués quoi qu’ils fassent. J’ai reçu des téléphones et des e-mails parfois grossiers nous reprochant le silence des évêques sur certaines questions. Certains déplorent un manque de courage, notamment dans l’annonce de la foi dans la société D’autres disent que les évêques feraient mieux de se taire. Quand ils donnent des orientations sur le suicide assisté, on leur reproche d’être trop libéraux et de ne plus être catholiques ou l’inverse.

Les évêques ne manquent-ils pas de clarté en ne s’exprimant pas sur tous les sujets?

– Certains attendent des positions claires. Ce n’est pas possible.C’est le choix des fidèles de voter oui ou non. Des chrétiens étaient pour les avions de combat, d’autres non. Qui peut juger qui a tort et qui est le bon chrétien? S’il y a des questions délicates qui risquent de diviser la communauté, mieux vaut se prononcer avec prudence et sagesse. Comme pasteurs, les évêques sont appelés à réunir toutes les brebis, pas à les diviser.

 

Articles en relation


C’est quand, le Nouvel-An chrétien?

Notre nouvelle année occidentale est en général célébrée le 1er janvier, fête de sainte Marie Mère de Dieu pour les uns, journée mondiale de la paix pour d’autres. Il y a fort à parier que, cette année, les gestes barrières donneront à ce réveillon un petit goût amer, mais tout le monde se réjouira d’oublier 2020 pour passer à la suite!


Un moine évêque

Mgr Bernard-Nicolas Aubertin a porté plusieurs mitres en France et supervisé la traduction du nouveau missel, dont l’introduction prévue cet Avent a été reportée. Aujourd’hui retiré à Fribourg, il rêvait, jeune homme, de désert et de silence.


Accusations de néocolonialisme

Soumise en votation le 29 novembre prochain, l’initiative pour des multinationales responsables provoque un débat inhabituel autour du concept de «néocolonialisme». Les deux camps s’accusent mutuellement de vouloir imposer leurs règles à l’étranger.

Téléchargez gratuitement
l'Echo de cette semaine!

Cette semaine, l'Echo Magazine vous
est offert au format PDF en inscrivant
votre adresse email ci-dessous.


NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!