Littérature: Une Amérique déboussolée

Né en 1983, l’écrivain Stephen Markley est originaire de l’Ohio. Le caractère puissamment vraisemblable de son premier roman s’en ressent. © Né en 1983, l’écrivain Stephen Markley est originaire de l’Ohio. Le caractère puissamment vraisemblable de son premier roman s’en ressent. ©

Le premier roman de Stephen Markley est une révélation. En situant sa narration dans l’Amérique «du milieu», que l’on moque facilement de ce côté-ci de l’Atlantique, cet auteur natif de l’Ohio signe une fresque noire, rare et admirable.

Votre roman commence par un enterrement. La mort l’accompagne. Plus encore, un état de fatigue générale l’imprègne...

- Stephen Markley: Fatigue est un bon mot, mais celui que j’utiliserais est ‘perte’. Je pense que chaque personnage, les principaux comme les secondaires, a perdu quelque chose ou quelqu’un par la mort, l’éloignement ou quelque chose d’autre. La perte nous laisse en quête d’une manière qui n’a pas de résolution, et j’ai l’impression que mes personnages s’y attaquent de différentes manières.

Ohio donne l’impression que vous avez écrit le Voyage au bout de l’enfer de votre génération, le 11 septembre et l’Irak ayant remplacé le Vietnam. Le film de Michael Cimino est-il une de vos influences?

– C’est un énorme compliment,merci. Oui, je suis fan de ce film, mais je ne suis pas sûr d’avoir eu une oeuvre artistique en tête quand j’ai écrit ce roman. Je pense que chaque artiste est un amalgame impossible de ses influences, de sa vie, de ses pairs et des événements qu’il vit. Les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont certainement été formatrices: j’ai passé une bonne partie de mes années de collège à lire les parallèles avec le Vietnam.

Quels sont vos écrivains favoris?

– Question difficile... Tout le monde est loyal envers les auteurs qu’il a lus quand il était enfant, ceux qui l’ont épaté, et pour moi c’était probable ment Stephen King, Kurt Vonnegut et Hunter S. Thompson. Mais, en vieillissant, le cinéma et la musique ont commencé à peser sur ma conscience créative, alors je suis devenu obsédé par Spike Lee, Tarantino, Tupac et Bruce Springsteen, pour n’en citer que quelques-uns. Puis j’ai fini par tomber sur des poids lourds comme Toni Morrison, Cormac McCarthy, James Baldwin. J’ai l’impression qu’il est inutile de dresser une liste de personnes comme celles-ci, car elle compterait une cinquantaine de pages.

En dehors de la littérature, quelles sont vos passions?

– Je suis un fou obsessionnel du basket-ball de la NBA. Je pourrais en dire des milliers de mots, mais il suffit de dire que j’espérais faire carrière. Eh bien... ce rêve aurait été hilarant pour quiconque m’aurait regardé jouer modestement dans une équipe de lycée. Devenir un auteur traduit en plusieurs langues était donc le plan de secours.

Trop de romans parlent de votre pays du point de vue de la côte Est ou de la Californie. C’est réducteur et cela flatte les Européens qui disent qu’ils connaissent les Etats-Unis parce qu’ils aiment New York et San Francisco...

– Je ne vais pas commencer à m’en prendre aux Européens, mais je pense que les différences régionales des Etats-Unis reflètent celles de l’Europe et de toute civilisation humaine depuis que nous avons inventé l’agriculture et formé des métropoles soutenues par des arrière-pays.

La différence entre les centres et «le reste»...

–Aux Etats-Unis, ces différences régionales se sont accentuées et enrichies de stéroïdes. Maintenant que je vis la plupart du temps à Los Angeles, je suis extrêmement irrité par la façon dont les gens parlent du flyover country, le «pays de l’aviation », comme on appelle le vaste territoire compris entre les côtes Est et Ouest. Les gens les plus décents, les plus incroyables, les plus courageux et les plus intéressants que je connaisse viennent du Midwest. New York et San Francisco sont des dépôts inabordables et gentrifiés de crétins de la Silicon Valley et de hipsters avec des fonds fiduciaires qui font monter les loyers – alors qu’ils aillent se faire f...! (C’est une blague, en quelque sorte, et j’espère que vous la garderez.) Ce n’est pas comme si je disais que l’Ohio est le plus grand dépôt de talents littéraires que le monde ait jamais connu mais, si vous y réfléchissez, Toni Morrison et moi sommes tous deux de là-bas.

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Le Midwest est-il le meilleur endroit pour avoir une vision équilibrée de l’état des Etats-Unis d’Amérique?

– Je n’en sais rien, mais vous en obtenez certainement un échantillon sain. J’ai tendance à penser que les gens cultivent la vision d’un lieu qu’ils veulent avoir. Il devient facile de tout expliquer en disant: «Regardez ces idiots avec leurs chapeaux MAGA (Make America Great Again) qui mangent trop de sirop de maïs et boivent trop de Bud Light». Eh bien, j’aime toujours la bière Bud Light, et je suis plus intéressé par l'exploration des structures profondes de mon pays et de notre monde que par le fait de pointer du doigt les personnes avec lesquelles je ne suis pas d’accord politiquement dans le but d’avoir beaucoup de gens qui aiment mes réflexions sur les médias sociaux. C’est pourquoi je pense que l’expérience du roman est l’un des meilleurs moyens de traiter notre vie et notre époque. Sans cela, ça ne marche pas, car on ne creuse pas.

Recueilli par Thibaut Kaeser avec nos remerciements à Francis Geffard

 

Stephen Markley, Ohio (Albin Michel, collection Terres d’Amérique, 560 pages).

 

Un roman magistral

Plus rien n’est comme avant à new Canaan. Cette ville de l’Ohio, comme tant d’autres, endure une chute ordinaire, biblique. C’est l’après-11 septembre. La nation étoilée ne croit plus aux rêves. Les adultes ne reconnaissent plus les ados qu’ils ont été. Bill est un camé qui 29A EM46rentre au pays. Son ex, Kaylyn, borderline, est enceinte de Tod, l’ancienne vedette de base-ball du coin. Stacey tente d’accepter son homosexualité. tina rumine sa vengeance. Dan est revenu d’Irak avec un oeil de verre. Il a plus de chance que Rick, rapatrié dans un cercueil. Qu’est-ce qui a cloché dans ces existences et celles qui leur sont liées? L’Amérique est plongée dans une récession qui semble éternelle, fatale. Familles éclatées, opiacés, guerres folles, surpoids existentiel: Ohio est une fresque réaliste, chorale, noire, attendrissante. C’est aussi un premier roman. On en lit une poignée comme celui-ci dans une vie. Stephen Markley nous réconcilie avec «le grand roman américain». Peut-être parce qu’il écrit avec une seule ambition – raconter, voilà tout – et l’humilité de ceux qui ne jugent pas. Magistral.

TK

 

 

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