Enseignement masqué

L’écrivain sédunois Virgile Elias Gehrig, qui enseigne le français et la philosophie au collège (gymnase), partage avec l’Echo Magazine ses aventures de prof en temps de pandémie.

Depuis deux semaines, levé chaque jour un peu plus tard, couché chaque soir un peu plus tôt, le soleil, lentement, commence à s’éclipser. La nuit grandit de plus en plus et traque le jour qui rétrécit. Déjà marmottes et chauves-souris, crapauds et hérissons hibernent. Déjà les oiseaux migrent, et les feuilles tombent. Déjà la vie, toute la vie, ralentit, se recroqueville, se masque. Réduits à imiter le rythme de la nature, théâtres, cinémas et musées, restaurants, bars, fitness rabaissent le rideau, éteignent les lumières, closent leur bouche et leur porte. Plus de voix ni d’images, plus de verres ni de mets partagés, plus d’espaces communs, plus d’histoires. Panne générale d’humanité, ligne suspendue jusqu’à nouvel avis! Un sentiment de vague, de vide, de vain gagne les rues et les campagnes, s’installe au fond des ventres et des pupilles, les vrille. Vertige d’une vie plongée dans le coma, d’un sens sous perfusion. Une apnée générale qui pour l’instant épargne encore en partie les préaux.

«Don Quichotte de la photocopieuse, haut les coeurs! Haut les masques! L’heure a sonné.»Dans les écoles heureusement ouvertes, dans les cours, les couloirs et les classes, du directeur à la concierge, des enseignants aux étudiants, tous les visages, quoique masqués, sont là. Sont là des visages et des yeux, des corps, des chevelures, des jambes, des bras, des mains et, dans les mains, coincés entre le pouce, l’index et le majeur, tantôt une craie, tantôt une plume. Sont là des chairs, des os, des vies, des coeurs qui battent, des cordes vocales et des tympans qui vibrent, des rêves d’avenir qui se cherchent, se dessinent, des êtres humains. A demi bâillonnés, mais au front, comme des Don Quichotte de papier lancés sur leurs chevaux, la plume au poing.

Lundi 2 novembre, 8h10, sonne la reprise des cours après deux semaines de surf et de yo-yo, vacances sous seconde vague obligent. Dans le flou général, je me réveille, me lève d’un bond, j’enfile ma nouvelle peau de super-prof masqué, paré pour la rentrée, la reconquête.

VERS LA TERRE PROMISE

Le temps d’un tout dernier regard dans le miroir pour ajuster mon arme, écarquillant les yeux, puis les plissant, visant déjà l’ennemi à l’horizon, je m’entends dire, sans trémolo ni étonnement: «Don Quichotte de la photocopieuse, haut les coeurs! Haut les masques! L’heure a sonné, Señor, d’enfourcher Rossinante, le tableau noir t’attend». La porte claque, et je galope jusqu’à l’école.

Sans hennissement ni nuage de poussière, souffle court et lunettes embuées, je franchis le portail de l’enceinte, tâtonnant, piétinant, au coeur de la mêlée. Goulet d’étranglement passé, je tangue à qui mieux mieux sur l’esplanade, fendant une mer multicolore de vestes et de capuches. Au bout de la cour, sur un perron de quelques marches, la porte du royaume. La terre promise! Dans la cohue, je me faufile et monte. Premier, deuxième, troisième degré. Brève escale pour que tarisse le flot des coudes. Dans ma ligne de mire, la poignée. Reprenant l’ascension, je pose à peine le pied sur la dernière marche que je chancelle. Et patatras! Les quatre fers en l’air à la porte du paradis!

Malgré l’apprentissage de la vie héroïque, malgré la honte et la buée, en selle, caballero, cap sur la classe!

Virgile Gehrig, enseignant et écrivain

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