Joe Biden: une vie de défaites et de reconquêtes

La future vice-présidente Kamala Harris et le futur président Joe Biden lors de leur premier discours post-élections. La future vice-présidente Kamala Harris et le futur président Joe Biden lors de leur premier discours post-élections.

Tragédies et espoirs déçus ont marqué le parcours personnel et politique de Joe Biden. Ceux-ci ont donné au futur président américain une capacité d’empathie qui résonne dans un pays endeuillé par la pandémie de Covid-19 et fatigué des divisions.

Joseph Biden, le revenant. Trente-six années au Sénat, huit à la Maison-Blanche comme vice-président, deux fois candidat malheureux à l’investiture du Parti démocrate... Ce vétéran de la politique a atteint samedi le seuil des 270 grands électeurs, synonyme de sésame vers la présidence. L’affaire n’est pas réglée pour autant. Les avocats de son adversaire, Donald Trump, ont engagé une série de recours qui maintiennent l’incertitude.

Ces soubresauts ne sont rien, pourtant, eu égard à sa vie de tragédies et de renaissances, de défaites et de reconquêtes. «Fiston, ce qui fait la force d’un homme, ce n’est pas le nombre de fois où il est mis à terre, c’est la vitesse à laquelle il se relève... Quand tu es par terre, relève-toi!», lui répétait son père.

MANQUE D’ASSURANCE

Enfant, le natif de Scranton, en Pennsylvanie, souffre de bégaiement. Un jour, à la Saint Paul School, Soeur Eunice se moque de cet élève qui peine à énoncer son nom de famille. Aujourd’hui encore, l’ancien sénateur bute sur les mots et s’embrouille parfois.Sa mère, Jean Biden, née Finnegan dans une famille d’immigrés irlandais, va trouver la religieuse.

«Si vous parlez encore une fois comme ça à mon fils, dit-elle, je vous arrache ce voile de la tête, vous avez compris?» Joe Biden surmontera son handicap en récitant à voix haute devant son miroir des poèmes de Yeats et d’Emerson appris par coeur. Cette bataille a laissé sa marque, façonnant son approche de la vie et de la politique. «Il ne s’est jamais complètement débarrassé de son manque d’assurance», écrit Evan Osnos, auteur d’une récente biographie. Sept décennies plus tard, note-t-il, Joe Biden se souvient des noms des camarades de classe qui l’ont humilié. Aujourd’hui encore, l’ancien sénateur bute sur les mots et s’embrouille parfois dans les méandres d’une expression laborieuse.

Aîné de quatre frères et soeurs, il a 10 ans lorsque son père installe la famille à Mayfield, Delaware, où il vend des voitures d’occasion. Pour couvrir ses frais de scolarité à l’Archmere Academy, une école privée catholique, Joe travaille l’été sur le site de l’établissement. Etudiant médiocre mais populaire, il s’intéresse au football et aux filles sans boire une goutte d’alcool.

A l’université du Delaware, ses notes sont désastreuses,mais il redresse la barre au dernier moment pour obtenir son diplôme. Durant l’été 1962, maître-nageur dans la piscine d’un quartier afro-américain de Wilmington, il se retrouve seul Blanc aumilieu de Noirs, une expérience qu’il n’oubliera pas. Belle gueule, sportif accompli, Joe Biden se voit en nouveau JFK. Au printemps 1964, il rencontre Neilia Hunter aux Bahamas. Coup de foudre réciproque. Cette clarté inédite dans sa vie personnelle aiguise son ambition. Le rêve se transforme en plan de carrière: Joe poursuivra ses études à la faculté de droit de Syracuse pour se rapprocher de Neilia; il l’épousera et ils auront des enfants; il travaillera comme avocat avant de se lancer en politique.

L’ACCIDENT DE VOITURE

Tout se déroule comme prévu. Mariage en août 1966, «Juris Doctor» en 1968, trois enfants entre 1969 et 1971, un cabinet d’avocat et quelques affaires dans l’immobilier. En 1972, Joe Biden se présente contre James Caleb Boggs, 63 ans, sénateur républicain du Delaware depuis douze ans. A 29 ans, il joue sur sa jeunesse, sa famille photogénique et le slogan «Biden comprend le monde d’aujourd’hui». Le 7 novembre, il l’emporte avec 50,7% des voix.

18 décembre 1972. La success-story vire au cauchemar. Sortie avec leurs enfants au volant du break familial, Neilia heurte un camion remorque. Joe Biden perd sa femme et sa fille Naomi, âgée de 13 mois. Ses deux fils, Beau, 3 ans, et Hunter, 2 ans, sont à l’hôpital. Biden veut abandonner son siège de sénateur. Sa soeur, ses frères et Mike Mansfield, chef de la majorité démocrate au Sénat, le convainquent de tenir bon. «J’ai réellement pensé au suicide, racontera plus tard Joe Biden. Mais je regardais Beau et Hunter dormir et je savais que je n’avais pas d’autre choix que de me battre pour rester vivant.»

En 1977, il se remarie avec Jill Jacob, une enseignante farouchement indépendante, petite-fille de descendants d’immigrants italiens. Leur fille Ashley naît en 1980 et le clan familial se reconstruit autour des trois enfants. Samedi 30 mai 2015. Beau Biden, 46 ans, rend son dernier soupir, emporté par une tumeur au cerveau.

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«C’est arrivé, écrit Joe Biden dans son journal. Mon Dieu, mon garçon. Mon beau garçon.» A 70 ans passés, celui qui est alors vice-président est dévasté. Ancien ministre de la Justice de l’Etat du Delaware, déployé un an en Irak avec la National Guard en 2008, Beau Biden visait le poste de gouverneur du Delaware en 2016, prélude à une candidature à la Maison-Blanche. «Beau, disait son père à ses amis, a toutes mes qualités et aucun de mes défauts.» Ce troisième deuil efface en lui les dernières traces d’arrogance. Le vice-président se sent trop fragile pour se présenter à l’élection présidentielle de novembre 2016 et laisse la place à Hillary Clinton.

AVEC BARACK OBAMA

Entre ces deux malheurs, Joe Biden pratique la politique au plus haut niveau du Sénat, huit ans à la présidence de la commission des affaires judiciaires et deux ans à la tête de la commission des affaires étrangères. En 1988, il abandonne rapidement la course à la présidentielle après une affaire de plagiat. Vingt ans plus tard, nouvelle tentative: il doit s’effacer devant Barack Obama et Hillary Clinton. Pour rassurer l’électorat, Barack Obama choisit comme colistier cet homme blanc, modéré et expérimenté qui devient, de 2008 à 2016, son fidèle équipier.

Après avoir longuement hésité, Joe Biden, 77 ans, annonce sa candidature le 25 avril 2019. Pour la troisième fois de sa vie, plus de trente ans après sa première tentative parce que, pense-t-il, lui seul sait garder le cap quand tout s’effondre. A lui, donc, la mission d’affronter Donald Trump. Son talon d’Achille, c’est l’autre fils, le cadet turbulent. En 2014 Hunter, 44 ans, consultant, entre dans le conseil de surveillance de Burisma, un producteur de gaz ukrainien.

Rémunération: 50’000 dollars par mois. Burisma veut s’acheter une respectabilité. Son père, vice-président, est justement chargé du dossier ukrainien. Cinq ans plus tard, Hunter démissionne, mais le mal est fait. Trump et les républicains l’accusent de s’être enrichi en vendant l’accès à son père. Aucune preuve d’illégalité n’a jamais été produite, mais l’affaire soulève des questions sur le manque de discernement du père. Joe Biden réfute les accusations et défend l’enfant prodigue.

SINCÈRE ET ÉTHIQUE

Candidat improbable, puissamment aidé par les circonstances – la gestion calamiteuse du coronavirus et l’économie en détresse –, «Uncle Joe» tire son épingle du jeu. Dans son discours, fin août, devant la convention démocrate, il fait le voeu de restaurer «l’âme de l’Amérique» après une «saison de ténèbres». Son charisme particulier – ce don d’empathie forgé dans un parcours semé d’erreurs et de doutes, de ténacité et de souffrance – résonne dans un pays endeuillé par la pandémie et fatigué des divisions, du chaos et de l’incompétence. « Il y a en lui une solidité indéniable, une sorte de sincérité éthique fondamentale, analyse l’écrivain Michael Greenberg dans la New York Review of Books. Il a réussi à se présenter comme un Monsieur-tout-le-Monde imprégné d’une rare capacité de compassion par ses malheurs personnels. »

«Dieu et l’histoire nous ont appelé à ce moment et à cette mission», affirme ce catholique pratiquant en citant l’Ecclésiaste. «La Bible nous dit qu’il y a un temps pour détruire et un temps pour construire. Un temps pour guérir. Ce moment est venu.» Le vieux routier s’est réinventé. Il est en passe d’atteindre, sur le tard, le pinacle de sa carrière.

François d’Alançon/La Croix

 

Deuxième président catholique après JFK

12A EM46Originaire d’une famille catholique pratiquante, Joe Biden ne fait pas mystère de ses convictions. il fréquente régulièrement la messe dans sa paroisse de Wilmington, dans l’etat du Delaware. S’il a reçu le 15 mai 2016 à l’Université catholique notre-Dame-du-Lac à south Bend, en indiana, la médaille Laetare, considérée comme la plus haute distinction pour les catholiques américains, Joe Biden ne fait pourtant pas l’unanimité parmi les fidèles de son Eglise. si son programme économique s’inspire de la doctrine sociale de l’eglise, ses positions libérales sur l’avortement et le mariage entre personnes de même sexe lui attirent les foudres des milieux chrétiens conservateurs: les évangéliques, très majoritairement pro-Trump, mais également une partie non négligeable des catholiques.

Certains évêques américains ont même mis en doute son identité catholique. Ainsi Mgr Thomas Joseph Tobin, évêque catholique romain de Providence, dans l’etat de Rhode Island, sur la côte est des Etats-Unis, ne pense pas que Joe Biden soit «un vrai catholique». il avait tweeté: «Biden-Harris. C’est la première fois depuis longtemps qu’un catholique ne figure pas sur la liste des candidats démocrates. C’est triste».

A l’heure de sa victoire électorale, les évêques américains, par la bouche de Mgr José Horacia Gomez, président de la Conférence des évêques catholiques des Etats-Unis, l’ont cependant félicité. ils ont aussi appelé les américains à la fraternité.

cath.ch/be

 

Les élections...

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...vues des etats-Unis

«En 2016, je ne m’attendais pas à la victoire de Donald Trump. Ces quatre dernières années m’ont rendu, comme de nombreuses personnes je pense, beaucoup plus conscient du risque qu’il remporte à nouveau les élections. Cette fois-ci, j’ai donc voté.» Né en Suisse, Mathieu Giroud, 24 ans, a déménagé aux Etats-Unis en 2015. Ce binational suisse et américain, qui a voté démocrate, avoue s’être senti passablement tendu la semaine dernière. «Les démocrates avaient encouragé leurs partisans à voter par correspondance, au contraire des républicains. Or, les bulletins envoyés par la poste ont été comptabilisés en dernier. Cela a donné l’impression, au début du dépouillement, que Trump allait remporter un certain nombre de swing states (Etats pivots). Mais Joe Biden est remonté petit à petit jusqu’à passer le cap des 270 grands électeurs.» Cependant, les ennuis sont loin d’être terminés, estime cet étudiant. «Les anti-Trump et les pro-Trump vivent dans deux réalités différentes. Ce qui est totalement vrai pour les uns est complètement faux pour les autres. Dans ces conditions, il est très difficile de discuter. Rassembler les gens va être un grand défi pour Biden, d’autant plus que Trump a encore deux mois de présidence devant lui.»

...vues de suisse

«Joe Biden n’aurait pas étémon premier choix,mais heureusement il a gagné.» Installée en Suisse depuis près de 50 ans, Yvonne Sautier se dit «un peu démocrate » et l’on devine son soulagement derrière son accent américain. «J’ai passé toute la nuit de l’élection debout, on échangeait nos impressions avec d’autres expatriés et la famille aux Etats-Unis. On arrive au terme d’une politique répressive à l’égard des minorités et qui devenait extrême et nationaliste.» Aujourd’hui Suissesse, la jeune sexagénaire constate elle aussi les divisions dans la société américaine. «Ici, les partisans de Trump fêtent son anniversaire. On n’arrive pas à discuter avec eux, on préfère ne pas parler de politique.» Yvonne Sautier attend de l’actuel président qu’il accepte la défaite et assure une bonne transition. Et de Joe Biden qu’il signe les traités, environnementaux notamment, dont l’administration en place s’est retirée. Quid de l’unité? «Ça va être difficile. Revenir à une situation harmonieuse va prendre des années, soupire-t-elle. Le Congrès est divisé et je ne crois pas que la population sera plus unie si les politiciens ne font pas d’efforts.» Mais là où les républicains ont gagné des sièges, ceux-ci sont revenus à des femmes, se réjouit encore la Vaudoise d’adoption: «Ça va être long, mais il y a un espoir». 

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