Faire vivre les langues

Les langues s’apprennent aujourd’hui de façon plus active que par le passé. Les langues s’apprennent aujourd’hui de façon plus active que par le passé.

Les politiciens fribourgeois veulent relier les langues pour mieux les délier, et inversement. Ils ne sont de loin pas les seuls à poursuivre ce but: enseignants et autorités cherchent à rendre l’apprentissage des langues plus efficace et plus vivant.

Ce n’était pas l’unanimité, mais presque: par 91 voix contre 3 et une abstention, le Grand Conseil fribourgeois a inscrit dans la loi l’enseignement par immersion comme moyen de promotion du bilinguisme. Il s’agit de mettre toutes les cartes dans les mains des jeunes Fribourgeois et du canton, selon le député PLR Peter Wüthrich, à l’origine de la modification avec un collègue socialiste: «On met en avant le bilinguisme comme atout pour la promotion économique pour favoriser l’implantation d’entreprises d’envergure nationale qui ont besoin de spécialistes connaissant les deux langues, mais on peut faire mieux dans ce domaine. Et cela peut aussi éviter le fait que les Fribourgeois doivent aller à Genève ou à Zurich pour trouver des emplois qualifiés».

Fribourg fait déjà beaucoup: 13 des 14 cycles d’orientation (CO) francophones du canton proposent de l’enseignement par immersion. Des cours de géographie ou de sport y sont donnés dans la langue partenaire. «Cette année scolaire, 2000 élèves bénéficient déjà d’un tel enseignement à l’année ou par séquences au CO ou au primaire, raconte Jean-François Bouquet, en charge du dossier au Service de l’enseignement obligatoire de langue française. Le vote du Grand Conseil nous donne une motivation supplémentaire pour continuer dans cette voie et renforce notre travail de promotion.» D’ici 2022, tous les CO devraient proposer des cours dans la langue partenaire.

DES DIFFICULTÉS PRATIQUES

L’immersion présente de multiples avantages. «On est dans un contexte réel, explique Régine Roulet de la Haute école pédagogique BEJUNE. Si on donne un cours de maths en allemand, l’enfant n’a pas le choix, il doit utiliser la langue pour comprendre.» L’accent étant mis sur la matière enseignée plus que sur la langue, les élèves «sont moins gênés s’ils font des fautes. Ils se lancent, ils cherchent le mot juste, explique la didacticienne. Cela développe leurs capacités cognitives ».

L’immersion est toutefois confrontée à des problèmes matériels. «Pour les cours de cuisine, on peut utiliser le Croqu’menus dans les classes germanophones et le Tiptopf dans les classes francophones, mais il n’y a pas de manuel adapté pour les autres disciplines », constate Jean-François Bouquet. «Du côté des instituts de formation, ajoute Régine Roulet, on essaie de soutenir les enseignants, de créer des réseaux pour qu’ils puissent échanger, se transmettre le matériel qu’ils développent eux-mêmes.»

Pas de culture sans langue, pas de langue sans culture.A Fribourg, l’immersion est obligatoire pour les élèves quand elle ne concerne que quelques séquences ponctuelles dans une branche, mais facultative lorsque la discipline est enseignée dans l’autre langue sur toute l’année scolaire. Or «les jeunes sont moins motivés à apprendre la langue partenaire parce que l’anglais prend une importance croissante», regrette Peter Wüthrich, germanophone d’origine qui a progressé en français «par immersion» à l’armée. Le libéral-radical craint pour la cohésion cantonale comme d’autres craignent pour la cohésion nationale.

Et si l’allemand a mauvaise presse auprès de bien des Romands, le français n’a pas, outre-Sarine, «une image sexy », pour Stéphane Montavon qui enseigne le français langue maternelle et étrangère au gymnase de Laufon (BL). La langue de Molière a, selon lui, «perdu le respect et la fascination culturelle qu’avaient pour elle les personnes nées dans les années 1960, fières d’avoir maîtrisé le subjonctif». La manière d’enseigner est aussi à questionner. «Le canon littéraire scolaire doit se renouveler, se tourner vers la diversité des français parlés et écrits dans le monde, confie-t-il. J’essaie de parler du français tel qu’il se parle chez nous».

CRÉER DES LIENS

Nicole Bandion, qui a récemment dirigé la publication d’un livre consacré aux expressions idiomatiques dans les quatre langues nationales (voir encadré), abonde dans son sens: «Comment apprendre le français sans se confronter à ce qui est à la mode en Romandie, comme la chronique 120 secondes sur la RTS, et sans parler de l’actualité dans les autres régions? Il faut créer des liens».

La Valaisanne, qui travaille aujourd’hui pour le canton de Zurich dans la promotion des échanges linguistiques auprès des écoles, a oeuvré pour l’Université de la Suisse italienne à la promotion de l’italien dans le reste du pays. «On organisait aussi des échanges, se souvient-elle, et des jeunes Alémaniques étaient surpris de trouver une Migros à Lugano.»

Toni Cetta confirme que la Suisse italienne peut être une réalité lointaine. «Les jeunes ont besoin de ce rappel, ils ne se rendent pas compte de la richesse culturelle de la Suisse», dit l’enseignant au gymnase de La Cité à Lausanne. Le canton de Vaud propose des filières bilingues avec une année entière de cours au Tessin, en immersion totale. Et cela a des effets. Toni Cetta se souvient d’une élève qui, de retour d’échange, lui avait demandé d’une manière tout tessinoise si le devoir pour le lendemain serait noté: ’Sore, l’espe di domani è per nota?, quand une Italienne aurait dit Prof, la verifica di domani sarà valutata?.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



UN APPRENTISSAGE DE LA VIE

Séquentielle, partielle ou totale, l’immersion permet à l’élève ou à l’étudiant de se frotter à une autre culture. «Pas de culture sans langue, pas de langue sans culture», glisse Toni Cetta qui rejoint les préoccupations du député fribourgeois Peter Wüthrich. Celui-ci souhaite que «les francophones s’intéressent à la culture et à la géographie de la partie germanophone et inversement. Si l’on maîtrise un peu plus la langue, on est plus enclin à visiter l’autre partie du pays». Les nouvelles méthodes d’enseignement devraient y contribuer. Elles s’éloignent de l’apprentissage «sec» du vocabulaire et de la grammaire pour se concentrer sur une approche dite «actionnelle»: l’enfant ou le jeune les appréhende à partir d’un article ou d’une vidéo et d’une thématique spécifique (comme le climat ou les médias). Avec en point de mire, pour certains, un enseignement réellement bilingue que Stéphane Montavon espère voir se développer: «On n’a pas besoin de chercher le prestige ou une récompense, mais simplement de se retrouver en situation avec des gens de l’autre langue, passer sa jeunesse avec eux, faire avec eux l’apprentissage de la vie, de l’amour et de l’amitié».

Jérôme Favre

13B EM45

D’une pierre quatre coups, Salvioni Edizioni, sous la direction de Nicole Bandion.

 

 

 

 

  

Sans oublier le romanche

La Constitution de 1848 faisait des trois principales langues parlées en Suisse ses langues nationales. En 1938, les citoyens enthousiastes (91,6% des votants) y ajoutaient le romanche qui, aujourd’hui, se bat pour ne pas être oublié. Président de la Lia Rumantscha, Johannes Flury craint que la Suisse ne devienne trilingue, voire bilingue, alors que «l’idée de la Suisse comprend aussi le romanche; ce n’est pas juste une petite culture alpine en plus».

LE ROMANCHE A LA COTE

La quatrième langue nationale bénéficie d’une certaine sympathie dans la population – et au Parlement: celui-ci a accepté cet automne une enveloppe de 22,3 millions de francs pour la soutenir pendant quatre ans. «Cela profitera aussi à la diaspora, qui représente presque la moitié des locuteurs, explique Johannes Flury. Il faut profiter de la digitalisation pour proposer à ces jeunes qui parlent peut-être romanche avec leurs grands-parents de progresser dans leur maîtrise de la langue.» «C’est impossible de convertir toute la Suisse».Des cours en ligne doivent le permettre, et pourraient être par la suite proposés à tous les gymnasiens. «Nous mettons déjà à disposition des classes alémaniques qui le souhaitent un enseignant ou une enseignante romanche pour une semaine. A Bâle Campagne, un projet pilote a rencontré un écho positif», souligne le président de la Lia Rumantscha, qui reste néanmoins réaliste: «C’est impossible de convertir toute la Suisse». Mais il s’empresse de préciser que chaque année plus de mille personnes prennent des cours de romanche. Et cite en conclusion l’homme de théâtre Giovanni Netzer. Il a coutume de dire que tout le monde parle anglais et que, pour être original, mieux vaut apprendre le grec ancien... ou le romanche.

JeF

 

Impossible à traduire

13A EM45S’il peut arriver à un Romand de ne pas avoir les yeux en face des trous, un italophone aura, lui, des tranches de salami sur les yeux alors que des tomates couvriront ceux d’un Alémanique. Le locuteur romanche sera, pour sa part, aveugle comme un bout de bois. Dans le livre D’une pierre quatre coups, des linguistes des quatre régions du pays se sont penchés sur 53 expressions idiomatiques impossibles à rendre mot pour mot, certaines étant d’ailleurs tout simplement intraduisibles. Chaque expression est illustrée, et pas seulement à titre décoratif. «Les dessins favorisent l’apprentissage, relève Nicole Bandion qui a dirigé la réalisation de l’ouvrage. Je retiens certaines expressions romanches parce que je me souviens des dessins.» Un site internet (www.quadrilingues.ch) et des fiches didactiques accompagnent le livre qui a reçu le soutien du conseiller fédéral Ignazio Cassis, présent lors de son vernissage au Palais fédéral à l’occasion de la journée du plurilinguisme en septembre.

JeF

 

 

Articles en relation


Les hikikomori sur la Toile

Le phénomène est né au Japon, mais il s’est répandu en Europe: de jeunes adultes vivent cloîtrés durant des mois, voire des années, sans projet, avec pour seul compagnon l’univers virtuel de la Toile.


Evolution des manuels scolaires

Réédité par Payot l’été dernier, Mon premier livre s’était vendu à des milliers d’exemplaires en quelques jours. A l’origine de ce succès éditorial romand? La nostalgie! Mais pas seulement, révèlent deux enseignantes vaudoises qui ont longuement étudié l’évolution des manuels scolaires.


Rentrée aussi normale que possible

Tous les élèves romands ont désormais retrouvé les bancs d’école. Objectif des cantons: leur garantir une année scolaire aussi normale que possible.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!