BD: les fantômes d’Emile Griffith

Un homme face au spectre de sa vie. L’histoire vraie d’Emile Griffith, un des cinquante meilleurs boxeurs de tous les temps. Un homme face au spectre de sa vie. L’histoire vraie d’Emile Griffith, un des cinquante meilleurs boxeurs de tous les temps.

Reinhard Kleist retrace le destin tragique d’Emile Griffith (1938- 2013). Cette star américaine de la boxe des années 1960-1970 était noire, bisexuelle et hantée par la mort sur le ring d’un de ses adversaires notoires, Benny «Kid» Paret. Une bio intime et tourmentée.

Beaucoup de vies américaines finissent plus bas que le trottoir. Knock Out! – titre trop facile avec son point d’exclamation idiot – commence au niveau du caniveau newyorkais. On est en 1992. Emile Griffith gît dans une mare de sang. Eméché au sortir d’un bar gay, ce magnifique boxeur retraité se fait tabasser à coups de battes de baseball par de lâches anonymes. Injures. Racisme. Homophobie. Noire est l’impasse. Emile rouvre des yeux affreusement gonflés, tente de se relever (il passera quatre mois à l’hôpital) tandis qu’une ombre s’approche dans la ruelle sordide. Elle est revêtue d’une robe de boxe: «Allez, relève-toi». Qui est cet athlète égaré? D’où sort-il ainsi ganté? D’une salle d’entraînement perdue? Non, du fin fond des tourments d’Emile Griffith. C’est le fantôme de Benny «Kid» Paret.

TUÉ À LA TV

Emile Griffith a affronté cet excellent boxeur cubain à trois reprises pour la couronne mondiale des welters. D’abord, il met son adversaire au tapis. Le Cubain gagne la revanche, serrée, aux points. Lors de la pesée du troisième combat, il insulte le New-Yorkais natif des îles Vierges américaines: maricón, «pé...». Ambiance délétère. Emile Griffith est rouge de colère. A Maddison Square Garden, le 24 mars 1962, la belle vire à la boucherie en direct à la TV. Dépassé, l’arbitre Ruby Goldstein, pourtant respecté, n’intervient pas à temps. Au 12e round, le «Kid» est inconscient dans les cordes: il meurt de ses blessures dix jours plus tard. C’est le choc. Une controverse s’ensuit. Emile Griffith est désemparé, vilipendé. Sous le poids de la culpabilité, il remonte néanmoins sur le ring. Hanté à jamais par la mort de son adversaire.

IL RÊVAIT D’ÊTRE CHAPELIER

Cette hantise est le fil rouge de Knock Out! de Reinhard Kleist. Ce bédéaste allemand a signé de beaux bouquins sur Nick Cave et Johnny Cash. Il a aussi tâté de la boxe en retraçant la vie de Hertzko Haft, un mi-lourd polonais qui survécut à Auschwitz. C’est désormais à une figure du pugilat du 20e siècle qu’il s’attache. Avec un dessin semi-réaliste, vivant, noir et blanc, Reinhard Kleist exprime le gris des nuances ombrées de l’existence d’Emile Griffith. A New York, ce Gavroche des Caraïbes yankee est rejeté par son père et adoré par sa mère. Joyeux, un peu fantasque, créatif, Emile se rêve modiste pour femmes. Préférant le ping-pong à la boxe, il aime surtout les chapeaux. Son chapelier de patron le remarque; Howie Albert a boxé dans sa jeunesse, il emmène son protégé dans le club de son ami Gil Clancy, un entraîneur qui coachera d’autres champions comme George Foreman et Oscar de la Hoya. Howie, Gil et Emile forment un trio incontournable, admiré, du circuit professionnel des années 1960-1970.

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IMMENSE PALMARÈS

Onze fois champion du monde, notamment chez les welters – la catégorie qui va comme un gant à son 1m69 et à sa forme à 66,5 kilos –, et 112 combats dont 85 victoires: ce palmarès en dit long sur la place d’Emile Griffith dans l’histoire de la boxe. Mais, horm27C EM43is sa rivalité dramatique avec «Kid» Paret, rien ne transpire dans cette BD de sa trilogie mémorable contre Nino Benvenuti, qui fit lever toute l’Italie au milieu de la nuit, ou de ses chocs face à Dick Tiger, Joey Archer, Jean-Claude Bouttier, José Nápoles, Carlos Monzón ou Alan Minter, qui vient de nous quitter. Est-ce étonnant? Non. Malgré les qualités de Knock out!, on bute sur le travers des oeuvres illustrées consacrées à la boxe: le destin fracassé prime. C’est poignant, édifiant, et le spectacle y a sa place. Dont acte. Il y a cependant un manque proche de l’incomplétude: le champion d’exception disparaît dans les turpitudes de l’homme à l’âme meurtrie.

 

GROS SUR LA CONSCIENCE

Reinhardt Kleist voulait parler de l’homopho27D EM43bie, avec laquelle Emile Griffith dut lutter toute sa vie, et du fantôme de «Kid» Barrett, qui le poursuivit jusque dans la tombe. De ce double point de vue, son contrat est rempli. Mais on remarque que la BD d’Alex W. Inker et Jacques Goldstein consacrée à Panama Al Brown (EM01, 2018), figure des années folles, premier champion latino et également homo, se plaisait moins à coller à la peau d’un sujet LGBT compatible au possible. Il faut croire qu’on échappe difficilement à son temps. Peine à assumer sa sexualité et poids d’un cadavre sur la conscience: ces défis existentiels ont hélas lourdement pesé sur la destinée d’Emile Griffith. «Je tue un homme et la plupart des gens me pardonnent. En revanche, j’aime un homme et la plupart disent que cela fait de moi une mauvaise personne», regrettait-il. Ce brave type incapable de faire du mal à une mouche ne parvint jamais à se pardonner vraiment. Le remords est l’adversaire le plus coriace. Et le plus usant.

 

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