Géopolitique: le défi chinois

Musée militaire de Pékin en 2017: un enfant au gardeà- vous sous le marteau et l’enclume communistes d’une Chine triomphante. Musée militaire de Pékin en 2017: un enfant au gardeà- vous sous le marteau et l’enclume communistes d’une Chine triomphante.

Correspondant de la Süddeutsche Zeitung à Pékin pendant quatorze ans, le journaliste allemand Kai Strittmatter signe une synthèse édifiante sur la Chine de Xi Jinping. Le totalitarisme maoïste y trouve un puissant second souffle capitaliste et numérique. L’Empire du Milieu 2.0. est un cauchemar orwellien à regarder en face. Avec lucidité.

«Ce livre est un message du futur », écrivez-vous en introduction de Dictature 2.0. Quand la Chine surveille son peuple (et demain le monde). Qu’entendez-vous par là?

11A EM42Kai Strittmatter: – Je suis frappé par la lassitude des Européens, leur déficit de confiance en la démocratie, leur ras-le-bol, leur manque de solidarité, leur tentation d’écouter les solutions populistes de la droite extrême. Cela m’inquiète, car rien n’est jamais acquis! Or, dans le cadre de mon travail, j’ai longtemps vécu en Turquie et surtout en Chine, et j’ai vu à quel point des changements de fond peuvent vite se produire dans un sens très négatif.

Un sens négatif? Lequel?

– Sous l’autorité de Xi Jinping, la Chine a ragaillardi son idéologie. Sa diplomatie est devenue agressive; ses «loups combattants», des ambassadeurs en complet-cravate, haussent le ton. Sa répression est totalement inédite, dopée par les big data et l’intelligence artificielle qui explosent là-bas depuis 2017-2018! L’objectif du Parti communiste chinois est d’être le n°1 mondial des nouvelles technologies d’ici cinq ans. Ce n’est pas une vue de l’esprit. De jeunes Chinois ressemblant comme deux gouttes d’eau à des informaticiens de la Silicon Valley m’ont dit ce qui les motive en plus de leur salaire: ils peuvent «tout faire». 

Comment ça, «tout faire»?

– En Chine, ils peuvent réaliser des choses que les scrupules démocratiques interdisent ailleurs. Résultat? L’instauration d’un système massif de surveillance numérique qui s’ajoute aux mécanismes de domination hérités du léninisme. Pékin réinvente la dictature, le totalitarisme 2.0., avec une efficacité que George Orwell, l’auteur prophétique de la dystopie 1984, n’aurait pas imaginée en créant son Big Brother stalinien. Aujourd’hui, en Chine, le vieux rêve des autocrates de contrôler toute une population est en train de se réaliser.

Un rêve? Mais c’est plutôt un cauchemar!

– Nous devons être lucides face à ce qui se passe en Chine. Je ne dis pas alarmistes et ne plus avoir de relations avec Pékin; bien entendu qu’il faut dialoguer, échanger, commercer. Mais assez de naïveté! Ce qui se passe là-bas a des répercussions partout, et de plus en plus.

Quelles sont nos naïvetés?

– La grande majorité des décideurs politiques, économiques et médiatiques ont longtemps colporté des idées reçues enthousiastes sur la Chine. Sous Deng Xiaoping, dans les années 1980, il y a eu en effet une certaine ouverture, des amorces de changement, un peu d’espoir.

Mais...

– Il y a trente ans, on disait que le capitalisme changerait la Chine de l’intérieur, le business et la mondialisation allaient tout régler comme par magie. Puis, quand Internet est arrivé, on nous a dit que la Toile apporterait la liberté et les idées démocratiques par le biais des flux numériques. Le gros bug, c’est que l’exact inverse s’est produit!

L’exact inverse?

– C’est Pékin qui a repris le capitalisme à son profit. Et c’est à nouveau le pouvoir communiste qui a récupéré le numérique à son total avantage: d’abord en faisant d’Internet un Intranet surveillé et censuré; ensuite en faisant un usage liberticide du high-tech (big data, reconnaissance faciale, intelligence artificielle, algorithmes, etc.). La Chine change le capitalisme et les technologies. Et c’est dorénavant nous qui sommes en train de changer.

Et «l’homme nouveau» communiste? A-t-il disparu dans ce mélange inouï de maoïsme new look, de capitalisme effréné et de high-tech totalitaire?

– Il est réinventé à la sauce 2.0. Le système de crédit social chinois repose sur la récolte des données – c’est le principe du big data. Ce réseau de surveillance global note les Chinois. Plus votre crédit est haut, plus vous êtes classé comme un citoyen modèle. On vous récompense sur la base de la conformité de vos actions, mais vous pouvez être dégradé si vous n’êtes pas exemplaire. Votre comportement face à un écran et dans la vie réelle – socialement et moralement – conditionne votre vie 24 heures sur 24. Pour Pékin, cet outil de contrôle est fondamental. Sous les atours d’un digital update, c’est le retour de «l’homme nouveau» irréprochable, fidèle au tout-puissant parti et...

...dans sa ligne numérique!

– La Chine achète ses citoyens en leur disant: consommez à tout crin, divertissez- vous, pendant que votre richesse matérielle ne cesse de s’accroître nous vous protégeons! La contrepartie? Taisez-vous et oubliez le Grand Bond en avant avec ses 50 millions de morts, les millions de Chinois persécutés par la Révolution culturelle, Tian’anmen, la réalité historique effacée et réécrite. En Chine, le pouvoir ment. Il sait l’importance de la propagande, de l’enrégimentement, de la séduction. 

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Il n’est pas le seul!

– C’est vrai, mais la Chine en fait un usage éprouvé. Le régime kidnappe les mots, prend la parole en otage, abolit la distinction entre vérité et mensonge, façonne des faits alternatifs. «La démocratie la plus efficace», «Liberté en Chine!», «La règle de la loi», annoncent fièrement des panneaux.

On croirait entendre «La liberté c’est l’esclavage » de 1984 d’Orwell...

– Les gens y croient-ils? Difficile à dire. Certains oui, d’autres non. A force, la confusion s’installe dans l’esprit des Chinois qui se savent épiés en permanence. Seule compte leur soumission. Le néototalitarisme de Xi Jinping fait régner la terreur au quotidien à travers l’usage des nouvelles technologies. La répression dépend de vos données numériques. Ainsi la menace reste présente de façon sous-jacente, plus subtile.

Plus besoin de commissaires du peuple qui haranguent la masse vociférante. Il suffit que chaque Chinois ait un Smartphone: il est surveillé en permanence.

– Notamment au Xinjiang. Dans cette vaste province à l’ouest de la Chine, les autochtones ouïghours, des musulmans turcophones, sont dans le viseur de Pékin. C’est le premier exemple au monde d’une surveillance high-tech complète! Des algorithmes décident, sur la base de données récoltées par vos usages numériques, si vous êtes un «terroriste» en puissance ou non. Il y a 10 millions d’Ouïghours dans cette province riche en matières premières et rebelle; 10%d’entre eux ont été identifiés par le Parti communiste comme des «terroristes potentiels»; or, on sait qu’un million d’Ouïghours sont «rééduqués» dans des camps. C’est énorme! On en arrive à la police prédictive dont parlait l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick et que Steven Spielberg a traduite sur grand écran dans Minority Report. L’oeil de Pékin est partout.

13A EM42

Le rôle de Xi Jinping dans cette dictature 2.0. n’est pas anodin, n’est-ce pas?

– Il est décisif. Xi Jinping se démarque nettement de ses prédécesseurs. Personne ne l’a deviné quand il a pris le pouvoir en 2012-2013! Avec un sens politique très léniniste, Xi a réintroduit l’idéologie: Marx et Confucius ressuscitent pour réveiller le nationalisme de l’Empire du Milieu. En abandonnant le principe du leadership collectif, il a recentralisé le pouvoir, épurant sans vergogne et redonnant tout son poids au Parti, coeur du pouvoir en Chine. Il a réintroduit la répression comme personne depuis Mao: regardez Hong Kong, c’est fini... Son culte de la personnalité rivalise d’ailleurs avec celui de Mao: dans certaines églises, le portrait de Jésus a été remplacé par celui de Xi! Enfin, à l’international, il déploie une stratégie autrement plus ambitieuse: son «rêve chinois», dit son slogan.

Rêver de la Chine? C’est-à-dire?

– C’est le rêve de la rena12A EM42issance de la grande nation chinoise: rendre l’Empire duMilieu aussi puissant qu’il l’a été dans l’histoire. Souvenez-vous de son apparition significative au sommet de Davos en 2016 après l’élection de Trump. Xi était l’homme bien éduqué, ouvert, souriant, «diplomate». Il a dit aux décideurs internationaux exactement ce qu’ils souhaitaient entendre: «Connectons-nous!», et tout le monde l’a applaudi... Sous sa conduite, les Nouvelles routes de la soie, un projet planétaire monumental de liaisons maritimes et ferroviaires, se déploient. Les instituts Confucius, qui n’ont rien d’indépendant, se multiplient et l’entrisme de Pékin devient critique dans les universités occidentales. La Chine exporte sa technologie. Le cas de Huawei est emblématique: la question n’est pas de savoir s’il faut faire confiance à cette entreprise, mais s’il faut croire le Parti communiste chinois étant donné que Huawei est obligé de collaborer avec lui! Xi veut enfin établir de nouvelles règles. 

De nouvelles règles?

– L’ordre géopolitique de 1945, qui repose sur le multilatéralisme et le droit, ne satisfait pas Pékin. La Chine a tout fait pour entrer dans les organisations internationales, l’OMC, l’OMS, etc. Elle y est maintenant bien installée. De l’intérieur des institutions, elle tisse des relations, étend son influence, crée de la dépendance. Elle a des relais partout. Regardez comme elle séduit la Tchéquie, la Hongrie, la Grèce. Son poids géopolitique et économique est bien plus important que celui de la Russie, que certains craignent comme si nous vivions encore la guerre froide, ou de l’Europe, frappée d’inanité, divisée, sans vision hélas. C’est la raison pour laquelle je pense que, en plus de l’environnement, le grand défi du 21e siècle est la Chine. Il ne tient qu’à nous d’y répondre. Nous pouvons nous blâmer de ne pas être assez conscients politiquement. Cessons de nous bercer d’illusions. Faisons preuve de courage. Croyons aux ressources de nos démocraties. Réveillons-nous!

Kai Strittmatter, Dictature 2.0. Quand la Chine surveille son peuple (et demain le monde) (Tallandier, 416 pages).

 

L’échec d’un système

12B EM42Pékin fait l’éloge permanent de son système, présenté comme meilleur que tous les autres, seule voie d’avenir et de prospérité pour la Chine et bientôt pour l’humanité. Mais, lorsque s’est déclenchée la pandémie de coronavirus, «officiellement» découvert dans la ville de Wuhan en décembre dernier, le régime chinois a démontré non pas son efficacité en matière de surveillance et de répression, qui marche à plein régime au Tibet et au Xinjiang, mais surtout tenté de cacher son manque de considération à l’égard des Chinois, premières victimes du Covid-19.

«DIPLOMATIE DU MASQUE»

Pékin ne supporte l’autocritique que quand il s’agit de ses membres indélicats, afin de s’en séparer en leur faisant porter le chapeau. Ainsi le Parti communiste ne pouvait-il accepter «les critiques qui ont plu durant un court espace de temps, quand il s’est avéré que la pandémie était grave et que les réseaux sociaux bruissaient de colère et de haine contre la classe dirigeante», relève Kai Strittmatter. «Pendant un bref moment, le régime a vraiment paniqué. Des informations ont filtré. Tout le monde se souvient de Li Wenliang, cet ophtalmologue qui a sonné l’alarme avant de décéder du corona en février. D’autres lanceurs d’alerte ont été étouffés, se sont rétractés sous la pression ou ont disparu. Mais Pékin a vite rétabli la censure, repris la main, muré Wuhan, confiné drastiquement et lancé sa ‘diplomatie du masque’». Construire un hôpital en dix jours pour soigner des malades est un exploit, mais c’est en même temps une vaste opération de propagande destinée à masquer les failles d’un système perclus d’impérities et d’absurdités mortelles. D’abord pour la population chinoise. Ensuite pour le reste du monde.

TK

 

Le sort de Hong Kong

Nouveau Grand Timonier du 21e siècle, Xi Jinping ne tolère plus la contradiction, estime Kai Strittmatter: «Le sort de Hong Kong en est le tragique exemple». Il révèle la stratégie globale de Xi. Selon l’homme fort de Pékin, «il ne peut y avoir deux systèmes qui cohabitent en Chine». L’air frais démocratique qui soufflait jusqu’il y a peu à Hong Kong devait s’évanouir dans les rets numériques de sa dictature 2.0. «C’est le système chinois qui est ‘le plus grand’, ‘le plus efficace’, ‘le seul’ à pourvoir à ‘la prospérité’»: ce message politique est adressé non seulement à l’intérieur de l’Empire du Milieu, mais aussi à l’extérieur, a fortiori aux pays démocratiques. 

TK

 

 

 

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