Solidarité à Genève

Mardi 29 septembre: récolte et distribution de couvertures devant la paroisse protestante de Montbrillant, non loin de la gare de Cornavin. Mardi 29 septembre: récolte et distribution de couvertures devant la paroisse protestante de Montbrillant, non loin de la gare de Cornavin.

Le coronavirus a révélé la pauvreté du bout du lac, sans pour autant la faire disparaître. Associations et Eglises tirent la sonnette d’alarme: les sans-abris souffrent de la chute brutale de la température. Ils ont besoin d’un abri. Et, à défaut, de couvertures.

«On a réussi à nourrir des milliers de gens aux Vernets pendant des mois. Et on voudrait me faire croire qu’il est impossible de trouver un logement à une centaine de personnes? Sérieusement? Avec cette température?»: difficile de contredire Silvana Mastromatteo en cette soirée d’automne froide et humide. Le vent se lève et les doigts non gantés s’engourdissent vite. Ceux qui n’ont pas encore ressorti leur doudoune le regrettent déjà.

«Il faisait encore 30 degrés il y a deux semaines, s’étonne une dame venue apporter des couvertures devant la paroisse protestante de Montbrillant, non loin de la gare genevoise de Cornavin. Et maintenant, ça caille! On ne peut pas laisser les gens dormir dehors. En attendant que les autorités agissent, on aide comme on peut.»

SACS DE COUCHAGE ET THERMOS

Une fois les derniers sacs embarqués dans leur camionnette, Silvana Mastromatteo, connue pour avoir lancé la distribution de colis alimentaires des Vernets fin avril (voir encadré) et son mari Gérald Thomann partiront sillonner la ville.

Tentes, sacs de couchages, thermos, gants... Récoltée grâce au réseau de solidarité qui se mobilise depuis des mois pour fournir à manger aux victimes du séisme économique engendré par la pandémie, toute leur cargaison trouvera preneur avant 23h. Selon les estimations des milieux travaillant avec les gens en situation de rue, entre 120 et 160 hommes, femmes et adolescents – quelques enfants aussi – passent actuellement la nuit au froid à Genève. Réfugiés déboutés, étrangers avec ou sans permis de séjour frappés par la crise, Roms, Suisses à la dérive... Ils dorment sous les ponts, au bord du lac, dans les parcs, les halls d’entrée et les parkings.

14A EM41Coordinatrice du pôle solidarités de l’Eglise catholique romaine de Genève, Inès Calstas nous reçoit le lendemain dans les locaux mis à sa disposition par l’église protestante de Montbrillant. «L’an dernier, explique celle qui dirige depuis dix ans la pastorale des milieux ouverts, les sans-abris n’ont pas passé l’hiver dehors grâce à un collectif d’associations et aux paroisses protestantes qui leur ont ouvert leurs portes.» Avec la pandémie, les autorités ont ensuite trouvé des solutions, notamment pour éviter que le coronavirus ne se propage parmi les populations les plus marginalisées.

La caserne des Vernets (225 places) a été ouverte en urgence en prévoyant un espace qui permette de respecter la quarantaine. «Le problème, signale Inès Calstas, c’est que cette caserne a fermé le 31 août sans que des solutions de relogement ne soient prévues pour tout le monde.» Résultat? «Une centaine de personnes dont des enfants se sont retrouvées à la rue du jour au lendemain.»

25 PERSONNES À MÊME LE SOL

La Ville loge aujourd’hui plus de trois cents sans-abris. Mais le foyer Franck-Thomas, les centres d’hébergement de l’Armée du Salut, la Fondation Carrefour-Rue ou l’Hébergement d’urgence pour mineurs accompagnés (HUMA) ne suffisent pas.

La preuve: Inès Calstas, qui a participé à la distribution des sacs de couchage organisée la veille par Silvana Mastromatteo, a découvert 25 personnes dormant à même le sol, sous un avant-toit, à une rue du Parc des Bastions. «Ce n’est pas nouveau, rappelle la Genevoise d’origine uruguayenne, mais on ne trouve malheureusement pas toujours de solution.»

Assis entre elle et une famille de Roms venue participer à la discussion, Amadou, qui a longtemps vécu dans la rue, acquiesce: «La seule différence, c’est qu’avec la pandémie, le problème est devenu visible. Cela pourrait être une chance si les autorités venaient à changer d’approche. «Ça n’est pas drôle de se faire réveiller à 3 heures du matin par la police.»Vous savez, ça n’est pas drôle de se faire réveiller à 3 heures du matin par la police ou un agent de sécurité qui vous dit de vous en aller. On est toujours sur le qui-vive, à trimballer nos affaires partout. Dans ces conditions, impossible de reconstruire sa vie».

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La responsable de la pastorale ajoute un détail glaçant: «Il n’y a pas d’hébergement ouvert à l’année, même pas pour les familles avec des enfants en bas âge; la pratique veut qu’aucun abri PC supplémentaire ne soit mis à disposition si la température ne reste pas en dessous de -5° durant trois jours de suite et -10° durant deux nuits, ce qui est considéré comme la limite vitale ».

UN MANQUE DE LINGES

15A EM41A la Jonction, la paroisse Sainte-Clotilde participe aussi aux collectes de couvertures organisées par Silvana Mastromatteo. «Durant une dizaine de jours, explique Sandra Golay, présidente du Conseil de paroisse, nous avons mis à disposition nos locaux pour la récolte de matériel à laquelle nous avons aussi contribué.»

Mais l’engagement de Sainte-Clotilde en faveur des personnes précarisées par la pandémie remonte à plus loin. «Au début du confinement, raconte la présidente, les points d’eau auxquels les sans-abris avaient accès ont été fermés. La paroisse protestante de la Servette a mis des douches à disposition avec le soutien de la pastorale des milieux ouverts. Mais ils ont vite été débordés et ont manqué de linges de bain.» En un jour ou deux, les paroissiens et les habitants du quartier se sont alors mobilisés avec la Communauté catholique de langue portugaise pour récolter et transporter à la Servette près de deux cents linges.

«Avec le confinement, de nombreuses personnes privées de revenus ont sombré dans la précarité, signale le mari de Sandra Golay, également employé de la paroisse. Pour les soutenir, nous avons organisé des collectes d’aliments dont des produits pour bébés (couches, lait en poudre, etc.) que l’on continue à récolter aujourd’hui. L’élan de solidarité a été très fort. Et il dure encore, même si on sent que les gens ont moins de moyens qu’avant à cause de la crise économique. »

Le vicariat de Genève, avec qui Sandra Golay a communiqué en permanence dès le début du confinement le 16 mars, s’est montré bien plus réactif que les autorités civiles, dit-elle. Pour la présidente de la paroisse, les politiques devraient prendre au plus vite la mesure du problème des sans-abris à Genève.

15B EM41«Mettre ainsi les gens à la rue en pleine pandémie est irresponsable d’un point de vue sanitaire, en plus d’être inhumain. Il faut d’urgence ouvrir des abris PC supplémentaires, des salles de gym et même placer des tentes dans des parkings si c’est nécessaire. Nous ne sommes pas à Lampedusa où des centaines de personnes débarquent chaque semaine. A Genève, personne ne devrait dormir dehors.»

Info et soutien aux sans-abris: 076- 384-74-92 (Paroisse de Montbrillant), 078-825-34-06 (Paroisse Sainte-Clotilde) et www.facebook.com/La-Caravane- Sans-Frontières (association de Silvana Mastromatteo).

 

L’arrestation qui a tout changé

14B EM41Silvana Mastromatteo est la fondatrice de la Caravane de la solidarité. C’est à elle que les premières victimes genevoises de l’arrêt brutal de l’économie doivent la distribution de nourriture de la patinoire des Vernets. Ses tentatives pour obtenir une autorisation de rassemblement durant le confinement ayant échoué, l’Italo-colombienne de 53 ans, incapable d’ignorer la détresse sociale, avait organisé une distribution de vivres illégale sur la place de Plainpalais le 18 avril. Ce qui l’avait menée à passer plusieurs heures au commissariat.

Son arrestation et les protestations qu’elle a engendrées ont néanmoins conduit la Ville de Genève à se saisir du problème: avec le soutien de Médecins sans frontières, la distribution d’aliments lancée plusieurs semaines auparavant par la Caravane de la solidarité a dès ce moment été légalisée et centralisée à la patinoire des Vernets. Les images choc de milliers de personnes faisant, à Genève, chaque samedi des heures de file pour obtenir un paquet de nourriture d’une valeur de 20 francs ont fait le tour du monde.

La distribution étant désormais assurée par les communes en collaboration avec les Colis du coeur, Silvana Mastromatteo a quitté la Caravane de la solidarité début juin. A l’approche de l’hiver, ce sont les sans-abris qui l’inquiètent. «Leur situation s’est aggravée, notamment à cause des restrictions sanitaires qui limitent les capacités d’hébergement. Il y a aussi des mineurs livrés à eux-mêmes, désespérés et sans perspective qui dorment sous les ponts à Carouge. Il faut absolument que les autorités les prennent en charge avant qu’un drame ne se produise.»

CeR

 

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