Vins et vignes: les vignerons dégustent

Des ouvriers polonais et portugais récoltent du raisin en Valais, la plus grande région viticole de Suisse. Des ouvriers polonais et portugais récoltent du raisin en Valais, la plus grande région viticole de Suisse.

Raisins sans débouchés, cuves pleines, prix en chute libre... Qu’est ce qui ne tourne pas rond au pays des vignerons? Pour comprendre, l’Echo est allé à la rencontre de professionnels de la vigne et du vin des coteaux valaisans aux caves genevoises en passant par Lavaux.

21A EM39Lundi 7 septembre, ambiance tendue à l’hôtel des Vignes d’Uvrier, à deux coups d’accélérateur de Sion. Pierre-Antoine Héritier, président de la Fédération valaisanne des vignerons (FVV), a convoqué la presse en urgence. «D’habitude, lance-t-il aux journalistes venus l’écouter, on dégomme les caves qui travaillent mal. Mais cette année, on en est réduit à dénoncer celles qui refusent de travailler! Qui abandonnent les vignerons et les laissent avec leur récolte sur les bras.»

Une vigneronne prend la parole: «Pensez à ceux qui viennent de se lancer. Certains jeunes n’ont même pas encore été payés pour le raisin livré l’an dernier et doivent s’endetter pour pouvoir continuer à travailler». Un autre enchaîne: «Nous avons avancé les frais pour la récolte de 2019 et il faudrait en plus que nous assumions seuls les coûts de production de la vendange cette année?».

En Valais comme dans les autres cantons romands, où sont produits les trois quarts du vin suisse, les vignerons vivent une crise sans précédent. Le coronavirus a fait plonger la consommation d’alcool. Bars et restaurants fermés pendant des mois, pas de Salon de l’auto ni de Paléo et encore moins de caves ouvertes... l’annulation de tous les évènements où on lève d’habitude le coude a frappé de plein fouet un secteur déjà malmené.

RAISIN CHERCHE ACHETEUR

Conséquence? Le vin produit en Suisse à partir des vendanges de l’automne dernier ne s’est pas écoulé. Et pendant tout ce temps, alors que la récolte de septembre-octobre approchait, les vignerons se sont demandés avec inquiétude où ils allaient pouvoir livrer leur raisin alors que les caves censées le recevoir étaient encore pleines! Le marché, répètent les spécialistes, est saturé et le prix du raisin en chute libre.

Alors que Pierre-Antoine Héritier et sa fédération de vignerons lançaient leur cri d’alarme début septembre, les ouvriers agricoles venus de Pologne et du Portugal s’activaient déjà sur certaines parcelles: la vendange, qui n’a que faire de la fluctuation des prix, n’attend pas.

Heureusement, le raisin ne devrait pas pourrir sur les ceps. En partie parce que la récolte, finalement moins abondante que prévu dans certaines régions, devrait convaincre certaines caves à accepter du raisin supplémentaire. Mais aussi et surtout parce les vignerons et leurs représentants se sont activés pour trouver des débouchés. A quel prix? Là est toute la question.

A en croire les professionnels de la vigne – dont certains réclament un label «Max Havelaar» pour les protéger, comme les petits producteurs de café ou de bananes démunis face au marché international –, un prix correct pour les cépages de base tournerait autour de 3,5 francs le kilo. Un chiffre bien éloigné du tarif actuel qui peut descendre en-dessous de deux francs.

LE MARCHÉ DICTE SA LOI

«Cette baisse des prix pénalise toute la filière», déplore Philippe Rouvinez en nous accueillant au bord du Rhône dans l’imposant oenoparc des Celliers de Sion construit par les maisons Varone et Bonvin, mais propriété de la famille Rouvinez. En charge des activités commerciales des Domaines Rouvinez, poids lourd des caves romandes (qui aurait racheté Provins en avril si Fenaco ne l’avait pas fait), le trentenaire s’exprime à quelques minutes seulement en voiture de l’hôtel où les vignerons ont fait part de leurs griefs. «Les vendanges finissent toujours par trouver preneur, rassure le chef d’entreprise. Le problème, c’est que certaines caves ou groupes en position de force face aux vignerons prennent leur raisin à un prix dérisoire et inondent ensuite le marché avec des vins bradés. Ce qui pousse les concurrents à baisser les prix.»

C’est pour cette raison, mais également pour soutenir le secteur, que la famille Rouvinez a décidé de reprendre cette année les vendanges de 200 vignerons qui risquaient de se retrouver sans cave. A quel tarif? «On ne peut pas donner de garantie sur les prix dans les conditions actuelles, répond Philippe Rouvinez. Pour l’instant, nous mettons notre structure à disposition pour stocker cette vendange. Cela permet d’éviter qu’elle ne ne se perde ou qu’on la retrouve sur le marché à des prix cassés. Nous parlons de gros volumes supplémentaires à encaver qui représentent un coût additionnel et donc une certaine prise de risques pour nous.»

Le prix, explique le Valaisan, dépendra du marché et des possibilités de valoriser les différents cépages lorsque le vin sera disponible à la vente en début d’année prochaine. «A l’inverse du lait ou du beurre, qui doivent être consommés rapidement, le vin se conserve bien, ce qui nous donne une certaine marge de manoeuvre. »

Une chose est certaine, la famille Rouvinez ne se présente pas comme le sauveur. «Nous pourrons éventuellement utiliser ce terme le jour où nous aurons écoulé la marchandise à un bon prix et payé correctement les vignerons.» Et si cela se révélait impossible? «Nous nous battrons pour maintenir un prix minimum permettant aux vignerons de couvrir leur frais, au moins en partie.»

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AUX ORIGINES DU MAL

Quand la production est trop importante, la pression sur les prix augmente et toute la filière est affectée, analyse le manager valaisan. «Chaque maillon de la chaîne répercute alors la baisse du chiffre d’affaires sur celui d’en dessous. Le hic, c’est que les vignerons n’ont personne en dessous d’eux.» Si ce n’est les ouvriers agricoles dont les conditions salariales, dans ce contexte, ne risquent pas de s’améliorer.

22A EM39La grande distribution ne devrait-elle pas faire un effort et accepter, en ces temps difficiles, de diminuer un peu ses marges? «S’il y a un acteur du marché qui pourrait se le permettre, c’est bien lui, répond Philippe Rouvinez. Le souci, c’est que l’on parle de grandes entreprises capitalistiques qui doivent générer du rendement.» Et qui se concentrent naturellement sur les produits qui rapportent de loin le plus: les vins étrangers. Pour Mathias Delaloye, 29 ans, encaveur à la tête de la maison Rives du Bisse, à Ardon, on touche au coeur du problème: «Les crus italiens, français et espagnols, massivement subventionnés par l’Union européenne, sont achetés à bas prix par les grands discounters qui les revendent chez nous en s’offrant une marge bien plus intéressante qu’avec les vins suisses. La différence est si grande qu’on ne peut leur en vouloir de ne pas s’intéresser d’avantage à nos vins».

Député UDC au Grand conseil valaisan, Mathias Delaloye défend comme d’autres politiciens, dont Frédéric Borloz, conseiller national PLR vaudois et président de la Fédération suisse des vignerons, un réajustement du nombre de litres de vin autorisés à être importés en Suisse chaque année. «Le quota, rappelle l’encaveur valaisan, est de 170 millions par an. Mais il n’est plus adapté: il correspond à ce que le pays buvait dans les années 1980, soit 310 millions de litres. Aujourd’hui, la consommation de vin chez nous a diminué de 35 millions de litres. Il serait donc logique de baisser ce seuil à 100 millions.»

Problème? Fin août, l’Office fédéral de l’agriculture a rappelé qu’il avait les mains liées, les accords entre la Suisse et l’Organisation mondiale du commerce l’empêchant de modifier la loi.

SOUS-PAYER SON PÈRE?

«Je suis encaveur et j’achète le raisin à mon père, reprend Mathias Delaloye qui a rejoint les Raisins de la colère, mouvement de protestation né l’hiver dernier dans le canton de Vaud et réunissant quelque 400 vignerons de Suisse. Vous imaginez donc bien que je ne cherche pas à sous-payer mon fournisseur. Pourtant, c’est ce que je devrais faire si je voulais gagner de l’argent. Dans les faits, quelques caves acceptent de ne pas engranger de bénéfices et même de perdre de l’argent pour ne pas ruiner les vignerons. Ce n’est pas normal. Les vins produits au Chili ou en Californie, où les coûts et les charges sociales sont beaucoup moins lourds, ne peuvent pas être comparés aux vins suisses. En Valais ou en Lavaux, les vignes sont souvent en pente, la mécanisation et les économies d’échelle n’y sont pas possibles.»

Suite à la crise de surproduction des années 1980, il a fallu produire moins de vin, mais de meilleure qualité, ajoute de manière synthétique une vigneronne valaisanne. «Maintenant que nous y sommes parvenus et que nous avons survécu à l’ouverture du marché européen, on nous demande de diminuer encore notre production tout en vendant moins cher notre raisin. C’est absurde. Et intenable, ce qui explique pourquoi certains vignerons jettent l’éponge.»

DU CEP À LA BOUTEILLE

Si le vignoble neuchâtelois, avec sa petite production, semble relativement protégé de la crise des stocks, Vaud et Genève connaissent peu ou prou les mêmes tourments que le Valais. Mais certains sont moins affectés que d’autres. «Une grande partie des vignerons suisses vendent directement leur raisin aux caves et sont ainsi captifs du marché», explique Titouan Briaux-Chaudet, jeune vigneron-encaveur qui a rejoint ses parents à la tête du prestigieux domaine familial, à Rivaz, en Lavaux.

Le Vaudois de 25 ans répond par téléphone depuis New York où il est parti vendre ses vins: «De notre côté, nous avons la chance de maîtriser toutes les étapes de la production, du cep à la bouteille, ce qui nous préserve un peu. Et contrairement à d’autres sites, le domaine Chaudet, avec son décor de carte postale au bord du Léman, nous permet d’attirer une clientèle de niche qui accepte de payer pour des produits de haute qualité ».

24A EM39Prudent, mais pas pessimiste, le responsable du domaine dit investir d’avantage de temps et d’énergie dans la vente en cette période de crise. «Les habitudes d’achat en Suisse ont changé. L’époque où l’on venait voir grand-papa pour lui commander 120 bouteilles pour toute l’année est terminée. Il faut se battre pour écouler ses vins. Chercher de nouveaux marchés. Faire de l’accueil et de l’évènement, des visites, des dégustations...» Du côté de Corsier, non loin de la frontière française en direction de Thonon-les-Bains, le Genevois Yves Kohli fait en gros le même constat. «Je me sens presque mal de dire ça vis-à-vis des collègues qui souffrent en ce moment,mais je n’ai jamais autant vendu que durant le confinement, révèle le vigneron en nous recevant dans sa cave. Les gens se sont précipités chez moi et je me suis vite retrouvé sans bouteille.»

Dirigeant seul le Domaine des Goubeaux, une parcelle de trois hectares qu’il a reconvertie en culture biologique il y a dix ans, Yves Kohli attendait le début des vendanges avec impatience. Comme d’autres indépendants assez petits pour échapper à la crise, ses cuves sont vides depuis longtemps!

 

Des étiquettes «un peu bidon»

«Produit suisse sélectionné à la production par Coop»: qui comprend ce que veut dire cette inscription que l’on retrouve souvent au dos des bouteilles vendues dans les commerces? De quelle cave sort le vin que l’on tient entre nos mains? D’aucune en particulier! «Il s’agit de vin en vrac, explique un professionnel du vin en grande distribution préférant garder l’anonymat. Une fois le processus de vinification terminé, Coop achète aux caves de grands volumes qu’elles transportent ensuite par camion-citerne jusqu’à Pratteln (Bâle) où se trouve son gigantesque centre de mise en bouteille.»

Là, des étiquettes – jugées «un peu bidon» par certains – ne se référant à aucune cave ou vigneron en particulier sont collées sur les flacons. Par exemple, «Fleur du Rhône» pour un Pinot noir de 2018: «La seule chose que sait le consommateur, grâce à l’appellation AOC inscrite sur l’étiquette, c’est que son Pinot vient du Valais. Il peut s’agir d’un mélange de plusieurs vins venus des quatre coins du canton, mais ça, on n’en sait rien». Pourquoi les grandes enseignes embouteillent-elles du vin? «En acquérant d’énormes volumes directement auprès des producteurs, elles négocient de très bons prix et peuvent augmenter leurs marges.» Cela garantit au consommateur un vin dit local au goût standardisé et à un prix stable et relativement bon marché (11,95 francs dans le cas du Pinot) pendant toute l’année.

Nommé «générique» car provenant d’une région viticole et non d’un lieu en particulier, ce genre de produit permet aux grands discounters de faire des offres très attractives. L’achat d’un carton de six bouteilles à six francs l’unité, par exemple, permet d’attirer les clients en masse. Mais rend impossible, avec les marges actuelles que chaque intermédiaire se réserve, un paiement équitable du raisin au vigneron, isolé au bout de la chaîne.

CeR

 

Créer une réserve climatique?

24B EM39Limiter les importations de vins étrangers, octroyer une prime à l’arrachage des ceps pour diminuer la surface de production, améliorer la promotion, convaincre les Alémaniques de boire du vin suisse plutôt que de l’étranger... nombreuses sont les pistes pour résoudre la crise qui touche les vignerons.

Auxquelles s’ajoute la réserve climatique. Une solution qui consiste à mettre du vin de côté les bonnes années pour constituer une réserve dans laquelle puiser en cas de besoin. «De mon point de vue, estime Philippe Rouvinez, ce mécanisme est le seul capable de résoudre le problème à long terme.» Pourquoi? «En 2017, répond le chef d’entreprise, le gel a détruit les récoltes suisses. Tous les marchés gagnés jusque-là ont été perdus car nous nous sommes retrouvés sans marchandise pour répondre à la demande. Quand nous sommes revenus auprès de nos acheteurs, un an après la catastrophe – et alors que la récolte 2018 avait été plus qu’abondante –, nous avions déjà été remplacés.» Retrouver des parts de marché est très difficile, insiste le Valaisan. Les acheteurs veulent de la stabilité et les aléas de la météo, la grêle ou les maladies ne permettent pas de répondre avec constance à la demande. La réserve climatique, selon Philippe Rouvinez, en régulant les prix, profiterait à tout le monde. «Les vignerons, année après année, recevraient toujours le même montant pour leur raisin.» Néanmoins, si l’idée semble simple, sa mise en oeuvre ne l’est pas. Notamment parce qu’elle entraîne d’importants changements législatifs. «Mon père parlait déjà de cette mesure il y a trente ans, mais elle n’a jamais abouti.»

CeR

 

Ne pas pousser le bouchon

25A EM39La Suisse n’exporte pratiquement pas de vin à l’étranger. On pourrait donc s’attendre à ce que sa production trouve facilement preneur à l’intérieure de ses propres frontières. Ce n’est pas le cas. En réalité, moins de 38% du vin bu en Suisse est produit en Suisse!

Les Suisses rejettent-ils leur propre vin? Pas du tout, répond la Fédération valaisanne des vignerons avec d’autres acteurs suisses du secteur, mais le problème ne vient pas de là. Ou pas uniquement.

Alors que les moyens investis dans la promotion du vin étranger en Suisse se comptent en dizaines de millions de francs, ceux mis à disposition de la Suisse sont dérisoires. «Et cela alors que la crise du coronavirus a permis de débloquer des fonds records cette année! », s’exclame Pierre-Antoine Héritier.

C’est un peu David contre Goliath, à en croire Robert Cramer, président de Swiss Wine Promotion: «En Italie, le secteur reçoit dans les 100 millions de francs pour promouvoir ses vins (ndlr: dont seule une partie est investie en Suisse); la Confédération, elle, ne met que trois millions par an à disposition pour la promotion de ses vins...»

Vigneronne de la région de Chalais (VS), Gabrielle Cornut peine à avaler certaines pratiques: «Coop et Denner (propriété de Migros) prétendent soutenir la production locale. Mais les vins suisses sont utilisés comme des produits d’appel: une fois que vous entrez dans les grandes surfaces, vous remarquez que les rayons sont remplis de vins étrangers. Avec, en plus, des offres très alléchantes qui côtoient les actions pour les vins suisses. Le client a vite fait de confondre une Syrah étrangère avec une autre locale. Et au final, huit fois sur dix, il prendra un vin étranger». Un exemple est revenu en boucle durant cette enquête: celui d’une publicité imprimée par Aldi arborant un magnifique panorama de Lavaux pour promouvoir... des vins italiens!

CeR

 

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