Israël: confinement général

Des juifs ultra-orthodoxes étudient la Torah dans une yeshiva de Bnei Brak divisée par des bâches en plastique afin d’empêcher le coronavirus de se propager. Des juifs ultra-orthodoxes étudient la Torah dans une yeshiva de Bnei Brak divisée par des bâches en plastique afin d’empêcher le coronavirus de se propager.

Les juifs très religieux contribuent largement à propager le virus, mais ils s’opposent aux restrictions sanitaires. Dans l’impossibilité de les contraindre, le gouvernement a déclaré un confinement général dès vendredi.

Fêtes juives sous haute tension cette année en Israël. Alors qu’elles commencent le 18 septembre, le pays a déclaré un confinement général de trois semaines. C’est qu’il déplore aujourd’hui la plus forte vitesse de propagation du coronavirus au monde. Bien qu’il compte sensiblement la même population que la Suisse (8,8 millions contre 8,5 millions), l’Etat hébreu dénombre 3,5 fois plus de cas. En date du 8 septembre, on n’était pas loin des 145’000 personnes touchées contre 42’000 en Suisse. Pourtant, lors de la première vague du mois de mars, Israël était perçu comme un modèle pour sa réactivité et sa rigueur.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation catastrophique. Ils sont essentiellement de deux ordres: la mauvaise gouvernance d’un pays qui n’a évité une quatrième élection que par miracle, et sa segmentation en communautés rétives à l’application de règles uniformes.

Grande perdante de ce chaos qui s’aggrave au fil des annonces et des décisions contradictoires, la santé publique s’est transformée en terrain de bataille politique. A l’avantage du leadership juif ultra-orthodoxe, intouchable tant il pèse lourd pour le Premier ministre israélien. Benjamin Netanyahou a en effet absolument besoin des partis Shas et Judaïsme unifié de la Torah pour maintenir la coalition lui permettant de rester au pouvoir. Et éloigner les procès qui lui pendent au nez pour corruption.

LES PLUS TOUCHÉS

La bataille contre le coronavirus ne pourra être gagnée sans les ultrareligieux. Non seulement le gouvernement israélien ne peut rien décider sans eux, mais il s’agit de la communauté la plus touchée par le virus. Alors qu’ils ne représentent que 12% de la population israélienne, plus de 22% des malades sont des «craignant Dieu», traduction du terme haredim en hébreu. Quant aux Arabes israéliens, qui représentent 28% des personnes infectées, ils comptent pour 20% de la population israélienne.

Si ces deux communautés sont les plus touchées, c’est d’abord parce qu’elles sont les populations les plus pauvres et à la plus forte démographie d’Israël, une combinaison qui les mène souvent à vivre dans la promiscuité. «Nous vivons de façon traditionnelle, c’est-à-dire que nous avons de grandes familles et que tout le monde vit ensemble. Chez nous, personne ne se retrouve tout seul devant Netflix le soir et personne n’est abandonné s’il est malade», affirme fièrement Tali Prekesh, une ultra-orthodoxe de la ville d’Elad. A ce mode de vie s’ajoute, chez les haredim, une dimension qui complexifie la situation: leur pratique religieuse, dans laquelle l’étude et la prière en groupe tiennent une place fondamentale. Pour valider devant Dieu les prières les plus importantes ou n’importe quelle cérémonie, il faut faire minian, c’est-à-dire réunir un quorum de dix hommes adultes. Et puis, «étudier la Torah, c’est notre destin. L’âme d’Israël repose sur les épaules des enfants qui apprennent les textes religieux», déclare passionnément Yaël Kliger, une mère de cinq enfants. Elle dit avoir le «coeur brisé» que ses fils aient dû renoncer à aller en yeshiva, l’école religieuse pour garçons, jusqu’au mois d’août.

UNE COMMUNAUTÉ LIÉE

Connaître la Bible et la transmettre est l’axiome de base de la communauté juive ultra-orthodoxe, qui s’est constituée en tant que telle après la Shoah et dont la raison d’être est de ressusciter l’âme juive quasi anéantie par Hitler. A cela s’ajoute la crainte des rabbins de perdre le contrôle sur les jeunes s’ils ne sont pas en yeshiva. «La glu qui lie la communauté perd encore de sa vigueur avec les confinements », selon les mots d’Anshel Pfeffer, analyste pour le quotidien Haaretz.

Plus touchés par le coronavirus pour toutes ces raisons, les juifs ultra-orthodoxes ont aussi un leadership très réticent à appliquer les consignes provenant de l’Etat. A la création d’Israël en 1948, David Ben Gourion avait dû passer un accord avec eux pour qu’ils n’entravent pas son initiative par leur réticence à voir un juif laïc, et non le Messie, créer un Etat juif en Terre sainte. En échange de cela, les juifs ultra-orthodoxes ont obtenu la mainmise sur le statut personnel des Israéliens – ils décident de la judéité des individus et sont responsables des circoncisions, des mariages ou encore des enterrements – et une liberté totale sur tous les plans. Tourner la page de septante-trois ans d’autonomie complète met davantage en danger l’avenir des ultra-orthodoxes que les pertes humaines provoquées par le coronavirus.

Et cette autonomie, les haredim ont les moyens de la défendre. L’existence de l’Etat d’Israël a beau ne revêtir aucune signification religieuse pour eux, ils ont compris qu’il leur fallait s’investir dans sa politique pour préserver leur communauté. C’est ainsi que les ultra-orthodoxes votent, en suivant généralement les consignes de leurs rabbins, et sont très bien représentés au Parlement. Ces dernières années, ils sont même devenus essentiels à la survie de la coalition de droite du Premier ministre Netanyahou, empêtré dans des affaires judiciaires.

SES PROPRES RÈGLES

Le maire de Bnei Brak, une localité influente, a menacé Israël de faire sécession.«Il n’y a aucun accord possible entre une autorité médicale qui se préoccupe de la santé du public dans son ensemble et une autorité religieuse déterminée à garantir son autonomie et son droit à calculer les risques et instaurer ses propres règles», avait averti l’analyste Anshel Pfeffer. Les Israéliens en ont eu la preuve il y a quelques jours avec l’échec retentissant du plan de lutte contre le coronavirus du coordinateur national Ronni Gamzu.

Listant Israël en zones vertes, jaunes, oranges ou rouges, ce plan a été abandonné, sous la pression des ultra-orthodoxes, huit heures avant d’entrer en vigueur. Plusieurs villes ultra-orthodoxes sur liste rouge auraient dû être mises en quarantaine, ce qui a poussé le maire de Bnei Brak, une localité influente à côté de Tel-Aviv, à menacer Israël de faire sécession. Panique de Benjamin Netanyahou qui a fait volte-face, lâchant publiquement le professeur Gamzu. Désormais, le pays est confiné pendant trois semaines pour essayer d’endiguer la maladie. La pomme au miel que les juifs mangent à Rosh Hashana pour se souhaiter une douce année aura cette fois un goût amer en Israël.

Aline Jaccottet, Haifa

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