Le jardinier inofficiel de Fribourg

Michel Chardonnens se rend tous les soirs de la belle saison à la fontaine de son quartier muni d’un arrosoir. Michel Chardonnens se rend tous les soirs de la belle saison à la fontaine de son quartier muni d’un arrosoir.

Armé d’un arrosoir et d’un vélo, Michel Chardonnens est le jardinier inofficiel du quartier d’Alt, à Fribourg. «Les gens, c’est comme les fleurs, ça s’ouvre», constate-t-il après sept ans à faire fleurir le bitume et à recueillir les confidences de ses voisins.

Ça fait 45 minutes que ça dure et c’est comme ça tous les soirs: un vénérable patriarche à la barbe blanche et aux cheveux fous s’approche de la fontaine du quartier à vélo, y plonge un grand arrosoir noir et repart sur sa monture en tenant le guidon d’une main et son ustensile dégoulinant de l’autre. Puis il revient et recommence une vingtaine de fois dans la lumière rasante de cette fin d’été.

Les habitants du quartier d’Alt, à Fribourg, sis entre le Collège Saint-Michel et la voie de chemin de fer, assistent à cette chorégraphie du printemps à l’automne. En fin de journée, pourvu qu’il ne pleuve pas, Michel Chardonnens fait la tournée de «ses» fleurs. Le sexagénaire a en effet entrepris de fleurir quatre petites parcelles du quartier sauvées du bitume sur lesquelles il déverse quotidiennement quinze à vingt arrosoirs. «On m’a proposé toutes sortes de solutions pour faciliter l’arrosage, confie ce jardinier improvisé. Mais moi, venir chercher l’eau à la fontaine, ça me permet de nouer plein de contacts avec les gosses de la place de jeux!»

 

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NEUF MOIS DE DISCUSSIONS

Tout a commencé il y a sept ans environ, quand l’association du quartier a demandé à cet ancien concierge d’une école locale s’il ne pouvait pas fleurir la «zone de rencontre» créée par la ville à cet endroit. «Une zone de rencontre, aujourd’hui, ça veut dire tout bétonner» glisse, espiègle, l’homme aux yeux d’enfant. Le premier lieu choisi est un lopin de terre entourant un grand charme à l’embranchement de deux rues devant le café Marcello. «Neuf mois. Il a fallu neuf mois d’échanges de courriers et trois réunions avec les architectes de la ville pour obtenir l’autorisation de créer cette plate-bande de quinze mètres de long sur quarante centimètres de large! », se souvient, amusé, Michel en désignant un parterre de fleurs roses. Un compromis est trouvé avec les jardiniers de la ville malgré leur scepticisme: ils fournissent les fleurs à planter et le concierge aujourd’hui à la retraite fournit la sueur de son front. Il n’est pourtant pas complètement seul à la tâche. «Salut, Reza!», lancet-il en passant devant la porte ouverte d’un kiosque. «Ça va la Suisse?», répond le kiosquier en faisant signe de derrière son comptoir. «Reza est de... oh, je ne sais plus, un de ces pays par là-bas envahis par l’Amérique, reprend Michel. Il m’a dit qu’il ne savait pas s’occuper des plantes, mais qu’il pouvait arroser le petit jardinet devant son échoppe» – deux mètres carrés de fleurs à côté d’une place de parking.

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COLLECTION DE PRÉNOMS

Sans perdre le fil de son récit, l’homme à la barbe d’armailli salue les passants qu’il a l’air de tous connaître. «Les fleurs m’ont ouvert à ce quartier. En me voyant avec mon arrosoir, les gens viennent me parler, partagent leurs propres techniques de jardinage; ça n’arriverait pas si je restais assis sur un banc! L’autre jour, un monsieur s’est arrêté pour échanger quelques mots. Puis il m’a confié que sa femme venait de le quitter, qu’il n’avait rien vu venir. Ce sont les fleurs qui permettent ces confidences.»

Michel s’est mis à collectionner les prénoms de ses voisins sur un petit calepin. «Ici vit une infirmière qui travaille à l’hôpital de Fribourg; au rez-de-chaussée, c’est un jeune couple, Maxime et Audrey,... Quand je passe devant leur maison, je les bénis! », confie ce grand croyant qui a cependant pris ses distances avec une Eglise catholique jugée trop rigide. «C’est ce que dit Pierre dans son épître: ‘Bénissez, c’est à cela que vous êtes appelés’!»

Les habitants d’Alt ne savent peut-être pas qu’ils sont quotidiennement bénis par ce druide à bicyclette, mais ils expriment souvent leur reconnaissance. «Un jour que j’arrosais la plate-bande devant le café Marcello, une dame assise à la terrasse s’est levée et m’a pris dans ses bras. Thérèse. Ça m’a tellement touché qu’elle ose ce geste qui sort des cadres! Je ne travaille pas pour les mercis, mais quand ils arrivent, c’est mon carburant. Tout devient grand: ce petit service que je rends au quartier, et qui est devenu pour moi une mission; et ces ‘mercis’ qui contribuent à mettre de la tendresse dans nos vies.»

LA TENDANCE LÉGUMES

Une reconnaissance qui s’étend aux fleurs («Je leur parle, je les remercie d’être ici, à l’entrée de notre quartier et de l’embellir»), aux jardiniers de la ville («Ce sont quand même eux qui les font pousser, ces fleurs, mais ils ne reçoivent jamais de mercis, alors je les leur fais remonter») et à son épouse, Michelle, qui laisse son mari prendre le temps dont il a besoin et qui le remplace auprès des fleurs quand il est absent. «On va bientôt installer une cagnotte ici pour Michel, lance une dame assise devant sa tasse de café au restaurant Marcello. Quand même, il abat un sacré boulot!» Certains suggèrent cependant qu’il ferait mieux d’installer des bacs à légumes: «C’est ça, en ce moment, la tendance, souligne Michel. Mais je trouve que les fleurs, c’est plus gratuit. Pour moi qui ai toujours recherché l’efficacité, c’est une vraie thérapie! ».

Le sexagénaire rêve de retrouver l’esprit d’engagement collectif qu’il a vécu dans son enfance à Domdidier. «On appelait ça les tâches: tous les contribuables devaient offrir un certain nombre d’heures de travail par an. Quand chacun y met du sien, tout le monde se sent plus responsable. Les gamins qu im’aident à planter les fleurs, au printemps et en automne, ce ne sont pas eux qui vont piler dedans! » Une certaine idée du vivre-ensemble: Michel l'a dit avec des fleurs.

 

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