Le poison, une histoire russe

Au laboratoire de Chikhany, d’où est sorti le Novitchok. Au laboratoire de Chikhany, d’où est sorti le Novitchok.

ALEXEÏ NAVALNY?

Alors que son avion le ramène à Moscou le 20 août, Alexeï Navalny, 44 ans, se tord de douleur aux toilettes. Ce célèbre opposant à Vladimir Poutine vient de terminer une enquête sur la corruption des autorités en Sibérie. Ses proches le font transporter à Berlin où un laboratoire militaire allemand conclut à un empoisonnement au Novitchok. Deux laboratoires, français et suédois, ont confirmé cette conclusion lundi. Navalny pourrait conserver des séquelles à vie.

LE NOVITCHOK?

Moscou s’offusque et nie catégoriquement être impliqué. Le Novitchok, qui désigne une famille de substances neurotoxiques, semble pourtant une carte de visite laissée par l’auteur du crime. Ce gaz innervant développé dans les laboratoires soviétiques durant les années 1970 et 1980 attaque le système nerveux central et provoque la paralysie des muscles jusqu’à l’étouffement. Extrêmement délicat à manier, considéré comme une arme chimique, il est inaccessible sans connexions au sommet de l’Etat.

UNE TRADITION RUSSE?

Le Mossad ou la CIA ne sont pas en reste en matière d’assassinats ciblés, rappelle l’historien Andrei Kozovoi dans The Conversation. Mais le poison est une spécialité des services secrets russes. Apparu au 11e siècle dans les luttes de succession entre princes russes, son usage atteint un paroxysme sous le premier tsar, Ivan le Terrible (1530-1584). Le tyran fou procède à une véritable purge politique en empoisonnant à tour de bras y compris ses amis d’enfance. Lénine renouera avec la tradition en ordonnant la création d’un «laboratoire des poisons» en 1921, rebaptisé par la suite Laboratoire-X. Grigori Maïranovski, «le Dr Mengele de Staline», y expérimentera ses créations sur des condamnés à mort.

PENDANT LA GUERRE FROIDE?

Les Soviétiques utilisent l’empoisonnement d’abord contre les ennemis de l’URSS à l’étranger (Russes blancs, adversaires encombrants,...). Puis éliminent des personnalités internes au régime trop bien vues pour être condamnées via les grands procès-spectacles. Pendant la Guerre froide, la méthode devient une signature qui fera le bonheur des scénaristes: en 1978, Georki Markov, opposant bulgare, attend le bus à Londres quand un homme le heurte avec un parapluie. Il meurt trois jours plus tard, empoisonné à la ricine. D’autres victimes inhalent du cyanure ou se voient offrir des cigarettes empoisonnées.

UN AVERTISSEMENT?

Vladimir Poutine, qui a travaillé pour le KGB du milieu des années 1970 à sa dissolution en 1991, connaît bien ces procédés. Et de fait, ses opposants meurent parfois de manière soudaine. L’ancien agent double Litvinenko a accusé les services secrets russes d’avoir organisé la vague d’attentats de 1999 attribués aux Tchétchènes: il meurt empoisonné au plutonium en 2006. En 2018, c’est un autre ex-agent double, Sergueï Skripal, qui survit avec sa fille à un empoisonnement au Novitchok. Le Kremlin nie là aussi y être pour quoi que ce soit; mais ses opposants ont bien entendu le message.

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