Faire comme l’ours

Un pessimiste est un optimiste bien informé, dit un proverbe russe. Et bien informés, aujourd’hui, nous le sommes. Nous pouvons savoir assez exactement combien d’enfants meurent chaque jour de malnutrition, combien le Covid-19 fait de victimes (beaucoup moins que les AVC et les accidents de la route), combien de tonnes de CO2 émet chaque Américain ou chaque Chinois.

On peut aussi calculer le risque d’accoucher d’un enfant trisomique – à 1/250, le médecin vous lance un regard préoccupé. Nous avons connaissance d’horreurs commises à l’autre bout du monde, nous disposons de calculs perfectionnés permettant de prévoir l’avenir de la planète, nous avons une idée précise du nombre d’ours blancs qui survivent sur ce qui reste de banquise.

Malgré ces prodigieuses connaissances, ou peut-être à cause d’elles, nous nous sentons tout petits devant l’ampleur des difficultés et des problèmes à résoudre. Comme tétanisés. Incapables d’agir ou d’imaginer vivre différemment. Au paroxysme du pessimisme, nous envisageons un futur fait de désertification, d’inondations, de cyclones, de migrations et de conflits.

Et si nos malheurs provenaient aussi des statistiques? De ces chiffres qui prennent l’ascendant sur la vie, l’élan et l’enthousiasme ? Comme l’a écrit Albert Schweitzer dans Ma vie et ma pensée, «lorsqu’on me demande si je suis pessimiste ou optimiste, je réponds qu’en moi la connaissance est pessimiste, mais le vouloir et l’espoir sont optimistes ». Toute la difficulté réside dans la capacité à équilibrer les deux.

Répétés suffisamment de fois, 2% de chance de réussir, ça devient beaucoup. Dans ce numéro, nous vous proposons donc, comme source d’inspiration, de marcher dans les traces des ours blancs (pages 20 à 25). Ce seigneur du Nord ne sait pas, comme nous, que sa fin est certainement proche. Il fait ce qu’il faut pour exister dans l’environnement le plus rude qui soit. Quand il chasse, il a – des scientifiques ont calculé – environ 2% de chance d’attraper le phoque qu’il convoite. Pourtant, cette déprimante statistique ne le décourage pas. Il continue à chasser. S’il rate sa proie, il recommence jusqu’à y parvenir. Cette méthode lui permet de survivre depuis des millénaires.

Nous avons, pendant la majeure partie de notre histoire, usé de la même stratégie que l’ours blanc: lutter pour survivre sans perdre espoir. Et cela nous a plutôt bien réussi. Puis cet élan vital s’est dissout dans les connaissances et le confort accumulés. Peut-être est-il temps, pour inverser le cours des choses, d’oublier un peu ce que nous savons et de laisser vivre ce qui nous anime. Et, comme l’ours blanc, d’agir pour notre avenir et celui de la planète en sachant que, répétés suffisamment de fois, 2% de chance de réussir, ça devient beaucoup.

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