Expo: Radiguet à Saint-Ursanne

Musée jurassien d’art et d’histoire Musée jurassien d’art et d’histoire

A Delémont, le Musée jurassien d’art et d’histoire contribue avec originalité aux festivités du 1400e anniversaire du décès de saint Ursanne. Une exposition retrace la vie de Lionel Radiguet (1857-1936), un Breton fantasque aux mille et une passions.

Quel personnage! Quelle personnalité! Et quelle énergie! Avec Lionel Radiguet, on est servi. L’exposition concoctée par Nathalie Fleury, directrice du Musée jurassien d’art et d’histoire, et les co-commissaires Vincent Friedli et Isabelle Lecomte est une vraie découverte. A double titre. Parce que Lionel «O’Radiguet» – l’ajout d’un «O’» est une allusion amusante à sa passion celtique – est hors du commun. Aussi parce que sans lui, Saint-Ursanne n’aurait pas acquis la renommée qui est la sienne. Pour qu’une localité soit inscrite sur la carte comme une destination privilégiée, il ne suffit pas qu’elle ait des monuments de valeur. C’est le cas de Saint-Ursanne avec sa collégiale romane, la grotte où le moine d’origine irlandaise serait mort en 620, sa vieille ville médiévale et son iconique pont Saint-Jean de Népomucène qui enjambe le Doubs.

Ce patrimoine a cependant longtemps sommeillé. Pour qu’on en prenne conscience, un Breton a dû d’abord en tomber éperdument amoureux. Un coup de foudre!

26 27A Radiguet en ouverture«Un touche-à-tout, un dandy insolite, un peintre naïf» C’était en 1894. Lionel Radiguet devint alors son inlassable promoteur et défenseur en un temps où ces notions touristico-culturelles n’avaient pas la portée qu’elles ont depuis. Comme le suggèrent en souriant Nathalie Fleury et Vincent Friedli, ce personnage follement atypique a donné un sacré coup de main à l’Office du tourisme de la république et canton du Jura… Que n’a-t-il pas été? Un voyageur, un marin (comme bien des Bretons!), un sinologue un brin diplomate, un chargé de cours à l’université de Lausanne, un écrivain forcené, un polémiste bille en tête, un entrepreneur audacieux, un peintre naïf, un affabulateur espiègle et même un… druide. «C’était un touche-à-tout, un dandy insolite», expliquent en choeur la directrice du musée et Vincent Friedli. Un druide breton à Saint-Ursanne est un accrochage pionnier, plaisant, qui laisse présager de découvertes ultérieures sur le «cas» «Lionel O’Radiguet».

26 27C Le Membreztorium«Ce graphomane avait une bibliothèque de 1’000 ouvrages», détaille Vincent Friedli. Le Breton est né dans le siècle de Balzac, des feuilletonnistes, de la presse écrite qui connaît son âge d’or vers 1900. «Lionel Radiguet est typiquement un publiciste du 19e siècle. Il cumule les casquettes. Cet agitateur d’idées est très intégré dans les réseaux intellectuels. Il entretient une correspondance avec l’écrivain Frédéric Mistral, le chantre de l’Occitanie.»

On n’est pas loin de l’imaginer comme un Pierre Keller armoricain qui vibrionne d’idées. Ce Français qui se rêve irlandais (son arrière-grand-père Stephen O’Dogerthy fuya l’Ulster) est dénué d’esprit hexagonal. «Catholique et Breton, avant tout», comme il se présente farouchement, Lionel Radiguet est très sensible aux libertés provinciales, au sort des minorités, au christianisme qui a un substrat celtique. Sa Bretagne endure la loi de Paris qui interdit la langue bretonne et se moque de Bécassine. Lui en défend les coutumes, les monuments, les paysages. L’identité. Vincent Friedli et Nathalie Fleury précisent: «Lionel Radiguet n’est pas un avant-gardiste de l’indépendance bretonne ou jurassienne. Il n’y pense pas. Le préoccupent d’abord la sauvegarde de la culture locale, sa spécificité, la richesse du passé». A travers un filtre: le panceltisme. A son époque, la culture celtique connaît un timide renouveau. Se prétendant être le dernier Archidruide de Bretagne, Lionel Radiguet fait corps et esprit avec ce mouvement dont l’originalité un peu fumeuse épouse les contours de sa personnalité haute en couleur. A partir du moment où il découvre Saint-Ursanne, il ne cesse de dresser des parallèles entre le Jura, la Bretagne et les Celtes. C’est parfois exagéré, c’est souvent aussi fondé. En se lançant sur les traces des grands moines missionnaires irlandais du Haut Moyen Âge, les Colomban, Gall et Ursanne, Lionel Radiguet ne tombe pas par hasard raide dingue de la ravissante cité dubienne.

28A Saint Ursanne au clair de lune

Dès lors, son imagination est en ébullition pour attirer l’attention de l’étranger qui, en ce temps-là, signifie aussi bien les autres Suisses que les voyageurs d’au-delà du Jura. Il organise une foule d’événements pour aimanter les amateurs d’art roman: il adule la collégiale de Saint-Ursanne qui, grâce à son activisme, connaît ses premiers travaux de restauration. Il s’engage dans moult organisations. Il met sur pied un concours international de pêche dans le Doubs et une compétition de fumeurs de pipe, car rien n’est impossible à Lionel Radiguet! Mais encore?

Il imagine une liaison ferroviaire entre Bâle et Nantes qui passerait par sa cité d’adoption. Il tente de créer un établissement thermal, les bains du Bel Oiseau. Il diffuse de fausses informations: il annonce la visite du Kaiser Guillaume II et de François-Joseph, l’empereur d’Autriche- Hongrie, à Saint-Ursanne, avant celle de la reine d’Angleterre… Tout ne marche pas, mais, au final, la sauce prend!

Enfin, et ce n’est pas la moindre des découvertes de l’exposition, Lionel Radiguet se met à peindre à l’âge de 49 ans. «Sa personnalité fantasque ne lui interdisait rien», avance Nathalie Fleury. Ses rouges sont prenants et sa manière autodidacte le rattache à l’art naïf. Son anticonformisme y trouve un cadre, pour autant que l’on puisse cadrer Lionel Radiguet. Il expose. Albert Schnyder, le peintre local le plus connu, en fait même l’éloge.

Dans ses oeuvres, Lionel Radiguet trace des réseaux de symboles. L’héraldique de Saint-Ursanne avec son ours et sa crosse. Un Bouddha rappelant son attrait pour l’Asie. Des titres de la presse locale, Le Démocrate radical anticlérical, Le Pays d’obédience catholique. L’Irlande mythique, la Bretagne des origines et le Jura suisse, sa seconde patrie, conversent. Histoire, vécu personnel et micro-références, jusqu’aux chopes des bistrots, s’entremêlent. Ses vues du pont Saint-Jean et de la collégiale ancrent son amour dans une terre qu’il fit sienne et où il mourut, semble-t-il heureux comme tout.

 

«Epris de celtisme et de monachisme»

«L’admirable basilique! Elle seule vaut le voyage; on peut la comparer à bien des églises fameuses de l’Italie et de la France, mais savons-nous assez ce qu’elle représente? Et n’a-t-il point fallu qu’un étranger épris de celtisme et de monachisme vînt s’établir à Saint-Ursanne, la découvrir dans l’abaissement où nous la laissions, se passionnât pour elle et fit en sa faveur quelque tapage, pour que nous daignions nous en occuper?» Ces lignes élogieuses sont signées Gonzague de Reynold. L’écrivain et penseur catholique fribourgeois est aujourd’hui un peu oublié, voire décrié: il fut le maître à penser de la droite helvétique jusqu’en 1940, son conservatisme ayant des tendances autoritaires. Il a aussi été un collaborateur d’Echo Magazine. Ecrites en 1912, ces phrases attestent du rôle crucial joué par Lionel Radiguet. C’est lui l’«étranger épris de celtisme et de monachisme». Le «tapage» est un euphémisme fort bien trouvé pour désigner l’énergie inépuisable du plus Ursinien de tous les Bretons.

TK

 

De la Bretagne au Jura suisse

28B Radiguet chapeau chinois1857 Naissance de Lionel Radiguet à Landernau (Finistère). Père négociant, mère issue d’une famille influente. La culture celtique et les langues, d’abord le breton et l’anglais, l’attirent. Il passe ses étés en Irlande sur la baie de Belfast.

1882-86 A Langues orientales, à Paris, il apprend le chinois, l’annamite (Vietnam), le tamoul et l’hindoustani. Une mission scientifique en Norvège le familiarise avec le dramaturge Ibsen. Son premier roman, Germaine de Montréal, paraît aux éditions Flammarion.

1887 Interprète-chancelier caractériel au consulat de France à Canton. On l’invite à partir «dans les plus brefs délais». Il voyage: Hong Kong, Japon, Canada, Etats-Unis.

1894 Après s’être présenté à la députation de Saint-Malo comme indépendant sur un programme autonomiste breton, il découvre Saint-Ursanne: révélation!

1899 Il est investi barde à Cardiff, au pays de Galles. On le rebaptise Enêz Heusaff, barde d’Ouessant, l’île en face de Brest, capitale du Finistère.

1900 Il épouse Anna Ver Planck- Clapp, une Américaine. Trois enfants: Antoinette, Gildas Lionel et Etienne. Installation à Saint-Ursanne. Activisme inlassable. Il y est connu comme le loup blanc.

1908 Sa candidature à l’Académie française est déposée en vain. Il vient de commencer à peindre.

1936 Décès dans sa 80e année. Il est enterré au cimetière de Saint-Ursanne. Ailleurs aurait été inenvisageable.

TK

 

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